|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
L'erreur boréale
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() Richard Desjardins. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| 24 IMAGES: Pourriez-vous nous parler du point de départ de Lerreur boréale ? RICHARD DESJARDINS: Nous sommes partis dune donnée qui nous est passée sous les yeux, un sondage interne: près de la moitié des fonctionnaires du ministère des Ressources naturelles nétaient pas daccord avec les orientations de leur propre ministère. On sest alors dit que ça devait être la même chose sur le terrain. Intellectuellement, cela voulait dire quil devait exister quelque part une autre option. Cest celle-là que lon sest acharné à découvrir. Et ça na pas été facile! Cest la loi de lomertà dans ce milieu-là. Un ingénieur forestier ou un technicien qui exprime une opinion dissidente ne travaillera plus dans la foresterie, cest aussi clair que cela. Mais parmi eux, il y a quand même des gens courageux, ou encore dautres qui nont plus le choix, comme par exemple les pourvoyeurs qui se font «rentrer» dedans. Il y a aussi dautres utilisateurs de la forêt qui nont plus aucun droit malgré le fait que la ressource soit publique, comme je le répète si souvent. Cest donc ceux-là que nous avons cherché à rencontrer. Dailleurs, Lerreur boréale donne limpression que si des voix sélèvent, jusquà présent elles sont solitaires. Est-ce que le film pourrait permettre de les réunir ? Effectivement. Certains regroupements écologistes du Québec, qui existent déjà, ont lintention de faire quelque chose avec le film. Dautre part un organisme de conservation de la nature a lintention de lutiliser comme document principal pour essayer de former une coalition partout au Québec afin de reprendre lespace politique qui leur a été enlevé. Je suis convaincu quil va se produire quelque chose. En soulevant un problème aussi important que la déforestation, et vous parlez justement despace politique, on a un peu limpression que ce nest quun début... Jen parlais justement à mon associé, Robert (Monderie), parce que, moi, je ne ferai plus de cinéma avant un bon bout de temps. Je lui demandais quel sujet il aurait envie de traiter si demain on lui donnait carte blanche. Il ma répondu sans hésiter: «leau!» Je lui souhaite bonne chance! Cest trop long. Cela dit, dans le cas de la forêt, si cela a pris des proportions démesurées, cest que nous avons eu un conflit assez grave avec lOffice national du film qui nous a arrêtés un an et demi. Au début, nous étions censés faire le film sur la forêt boréale mondiale. Nous devions tourner en Sibérie, en Scandinavie. Tout était prêt! La recherche était faite, le budget était là. Mais lorsque cest lOffice national qui produit, il y a deux étapes. La première, cest la recherche: il faut la soumettre, passer devant un comité de programme. Sept ou huit personnes décident ou non davaliser le projet. Cette étape sest bien déroulée. Quelques jours avant le tournage, arrive le contrat de réalisation. Cest tout autre chose! Dans le contrat étaient prévues un certain nombre dévaluations et il était écrit que sil y avait divergence dopinion entre le producteur, lONF, et le réalisateur, Robert et moi, celle du producteur prévalait! Ces directives ne viennent pas de lONF local mais dOttawa. Cest peut-être même répandu à travers tout le système de relations publiques du Gouvernement du Canada. Je ne sais pas jusquoù ça va, mais, une chose est sûre, cest que, étant donné que lONF mavait invité à réaliser ce film, et étant donné que ce que javais proposé était de donner mon opinion sur la foresterie boréale (et quà mon avis, une opinion nest pas négociable), je voulais en prendre la responsabilité. Je suis autant queux capable de madresser aux gens! Je lai beaucoup fait dans ma vie et jusquà présent, je ne me suis jamais fait «lyncher» sur une scène. Ils nont pas voulu reculer. Mais le plus grave est que ce contrat est encore signé par tous les réalisateurs. Si javais fait un film sur la fabrication dune guitare à partir de la forêt boréale, un sujet qui ne porte pas à conséquence et qui ne dérange pas le système politico-économique, ça ne maurait peut-être pas posé de problème de signer. Cela naurait pas froissé le pouvoir en place. Mais là, il sagit dun «business» de dix milliards par année. Et je sais très bien, ou en tout cas jen ai le pressentiment, que quand cela devient important, il peut y avoir des influences qui sexercent, y compris quand on nest pas là physiquement. Quand on commence un film avec un producteur à lONF, on nest pas sûr de le finir avec lui, et je voulais éviter cela. Je leur ai donc demandé de me laisser finir le film, à ma manière, quitte à ce que, sil ne leur convenait pas, ils le laissent sur les tablettes. Le cas sest déjà présenté. Jaurais compris, cest eux qui payent! Par contre, je ne voulais pas dinterférences à chacune des étapes. Cest moi qui fais le film. Quand je fais un disque, il ny a personne qui me dit quoi écrire, personne dans le studio denregistrement, je suis mon propre producteur. Il ny a donc personne qui viendra me dire comment faire mes films. Il faut cependant avouer quils ont été bons princes. Cest toute la qualité des gens dici qui a fait que jai pu aller à lACPAV avec le matériel déjà récolté et je les en remercie. On est donc tombé dans un système de coproduction. La forme adoptée ressemble à celle dune démonstration alors que, par exemple, dans Comme des chiens en pacage, vous donniez la parole aux gens. Pourquoi ce choix formel? Cette forme a été négociée avec les télédiffuseurs. Moi, personnellement, je préfère lautre forme. Mais si je navais pas été un chanteur populaire, les télédiffuseurs ne se seraient pas intéressés au projet. Allons plus loin, si le projet les avait intéressés, ils ne mauraient pas attendu pour le réaliser! Évidemment, ils auraient aimé voir ma famille à lécran, que lon joue la carte magazine. Cétait une négociation entre eux et moi. Mais finalement, le film exprime assez bien mon état desprit actuel. Il y a la forêt de mon enfance. Lenvie de se retrouver dans un endroit sauvage doù provient toute ma mythologie, un lieu où, dès lâge de cinq, six ans, jallais avec mes amis et mes cousins. Cétait magnifique, dans le bois, ce sentiment de perte de contrôle par rapport à son environnement, lidée dun voyage extraordinaire. Pour moi, cela représentait quelque chose de fabuleux, on était en Ouganda. Et aujourdhui, on arrive là-bas, il ny a plus rien. Une grosse machine japonaise, une abatteuse, est en train de tout manger. Pourquoi être revenu au cinéma? Je ne parlerai pas de cinéma mais plutôt de télévision. Dabord, ce nest pas à proprement parler un film, jassocie toujours le cinéma à lutilisation de la pellicule. En fait, certaines parties ont été tournées en 16 mm, avec lONF, entre autres la finale, lorsque lon voit les abatteuses, lhiver, avec les lumières allumées. Par la suite, pour des questions de budget, nous sommes devenus des cobayes pour différents types de caméras vidéo. Nous avons tout essayé. De toute façon, ce nest pas mon boulot de tester limage. Ce nétait pas un film dart et essai que nous voulions réaliser. Après chaque scène, nous vérifiions lenregistrement: est-ce quon distinguait le visage en avant de nous? Est-ce que le son était enregistré? OK, cest bon, on passe à la suite. Et finalement ce nest pas si mal. Quelle peut être selon vous la portée dun tel documentaire? On va attendre la réaction des milieux officiels et ensuite, on verra. En même temps, cest encore la loi du silence. «Money talks». Ajoutez à cela que les médias nont pas le mandat de semparer dun tel sujet. Pensez-vous que le Journal de Montréal commandera une enquête sur les opérations forestières de Donohue, qui appartient à 50 % à Québecor? Un exemple: le moulin de Matane en Gaspésie appartient à Donohue. Ils ont reçu 200 millions de subventions du gouvernement, cest-à-dire de nous. Péladeau avait obtenu le moulin pour trois fois rien. Ils lont rouvert et aujourdhui ils sapprovisionnent dans lîle dAnticosti. Quest-ce que ça veut dire? Simplement quil ny a plus de bois derrière! Et évidemment ce nest pas un journaliste du Journal de Montréal qui ira voir où se situe le problème! Jai voulu construire le «gun». Mais, en ce qui concerne le recrutement de larmée, je suis moins spécialiste. Libre aux gens de semparer du film et de le montrer, de sen servir. Nous, contrairement aux journalistes, nous ne sommes pas soumis à la loi des médias qui fait quils nont pas le temps. Ça veut dire que nous pouvions nous permettre dattendre quelquun, deux ou trois fois, jusquà ce quil soit à court dargument! À lémission Découverte, ils ont parlé de la forêt boréale. Ils sont allés dans la forêt modèle de Montmorency, près de Québec, où tout est parfait. Cette forêt-là est un studio! Et malgré cela (ou peut-être à cause de cela) ils nont pas été capables de montrer une abatteuse autrement que par animation. Comment expliquez-vous que le Québec prenne soudain conscience de lampleur du désastre? La moitié de la population québécoise vit dans les 50 km autour de Montréal. Une grande partie de lautre moitié vit dans des villes comme Sherbrooke, Chicoutimi. Alors, il y a de moins en moins de gens qui ont une expérience directe de la forêt. Ou encore, quand ils lont, elle est très superficielle: un chalet, une partie de pêche Et le nombre de travailleurs forestiers a diminué considérablement. Il y avait 17 000 hommes en 1975 qui travaillaient dans la forêt, il en reste 5000. Plus les Amérindiens, qui sont bien souvent considérés comme moins que rien. Le rapport avec la forêt est devenu extrêmement indirect. Dautant plus que si on se promène en auto, on ne saperçoit de rien. Le ministère des Ressources naturelles fait très attention à ce quil appelle dans son jargon l«assimilation visuelle». On peut partir de Rouyn-Noranda et se rendre à Montréal et, par le fait quil y ait des «bandes» de forêt de chaque côté des routes, ne jamais voir ce qui se passe cent mètres à lintérieur. Lillusion est totale. Cest très entretenu et très important. Dans le parc de La Vérendrye, il suffit de parcourir cent mètres sur un chemin de traverse pour aboutir au désert. Comment comprendre que les partis écologistes ne soient pas plus forts dans un pays comme le Québec? On entretient secrètement, encore et toujours, lillusion que les ressources naturelles sont inépuisables. En Europe, ça fait longtemps que ce nest plus possible. Ici, on aime se balader avec ce mythe-là. Mais cest un mythe. Le premier gros son de cloche est venu avec la disparition des bancs de morues. Et comme je le dis dans le film, cest le même logiciel qui servait à compter les morues qui est utilisé dans le cas de la forêt. Dans le film, même les étudiants, futurs ingénieurs en foresterie, semblent mal informés. Depuis que lÉtat sest désengagé des universités, ce sont les compagnies qui se sont engagées dans la confection des curriculums. Et cette nouvelle orientation conduit à montrer aux étudiants, non pas nécessairement la sylviculture, mais plutôt comment sapprovisionner. En Europe, un ingénieur forestier est aussi un sylviculteur. Cest la tradition scandinave. Pour devenir ingénieur forestier en Suède, il faut six années détudes. La situation est prise très au sérieux. Vous parlez de lEurope. Quen est-il? Ils pratiquent une autre sorte de foresterie. Son origine est en France, au siècle dernier ce quon appelle la foresterie moderne est française et en Suède. Au début du siècle la sidérurgie était alimentée par le bois. Tout a été coupé! Il reste en Suède aujourdhui 5 % de forêt naturelle. Ils ont perdu énormément en biodiversité, trois ou quatre cents espèces de végétaux ont été éliminées. En 1900, 10 % du territoire était occupé par la forêt, le chiffre est remonté à 33 %. Ils ont donc réussi quelque chose, mais ils ont perdu énormément aussi. Mais dans ce cas, comme le montre Lerreur boréale, cest une forêt artificielle. Absolument. On dit beaucoup que le Québec aspire à une foresterie de type scandinave. Alors quaujourdhui, les Scandinaves sont en train de labandonner. Ils se sont rendu compte que 20 % de leur production annuelle provient de leur foresterie et 80 % de ce que la nature a fait delle-même. Ils abandonnent donc cette approche très mécanique. Et nous, nous essayons de mettre en place cette même approche! Croyez-vous alors quau Québec, il soit possible encore de renverser la vapeur? Ici, il nous reste 50 % de forêt, mais cette zone est située très au nord. Il ne faut pas se voiler la face, la situation est très grave. En fait, il faudrait réagir aujourdhui en commençant par une analyse précise de la foresterie. Mais attention, historiquement, la collusion entre les grosses compagnies et le gouvernement est trop importante pour que ce dernier se retrouve en position darbitre dans cette enquête à mener sur les méthodes forestières et les calculs prévisionnels. Lévaluation des instruments doit échapper à son contrôle. Je pense à lUNESCO, par exemple, ou au moins au vérificateur général. Notre forêt est un patrimoine mondial, et nous en avons la responsabilité. Donc, il faut dabord commencer par une analyse, une analyse externe. Ensuite il faudra renégocier le contrat collectif en incluant dans la discussion lensemble des utilisateurs de la forêt en commençant par les forestiers eux-mêmes, bien sûr. Je ne suis pas contre le fait que lon produise du bois, mon piano et ma guitare sont en bois. Mais cette renégociation doit tenir compte au premier chef de cette loi fondamentale qui dit que la forêt est publique. Publique, cela veut dire quelle appartient aux pourvoyeurs, aux promeneurs, aux autochtones, mais aussi et, cest très important, aux héritiers, ceux qui vont être là dans une, deux, trois générations. La forêt leur appartient. On leur impose déjà un fardeau financier, celui de réaliser des travaux sylvicoles dans quarante ans. Rien ne nous dit quils voudront le faire, ou encore quils auront la capacité financière de le faire. Dailleurs un aspect important du film est de ne pas nier la modernité, les besoins en papier ou en bois de nos sociétés. Cest évident que cest important. Il y a des villes qui vivent de ces ressources. Mais est-ce quelles pourront en vivre encore longtemps? Le film naborde pas réellement laspect économique. Où va largent? La forêt, cest dix milliards de revenus dexportation. Ce qui est retourné en forêt, sous forme de travaux sylvicoles, ne représente que cent cinquante millions, 1,5 %. Cest un non-sens! Et ce pourcentage est resté à peu près constant ces cinquante dernières années. Et en même temps, on a limpression dune accélération du processus de destruction. Certainement. Une abatteuse abat 30 000 arbres par semaine. Mais le véritable problème est politique. La première fois que mon père ma amené voir la coupe à blanc en arrière du lac, je lui ai demandé ce quil fallait faire. Il ma répondu que cétait politique. Alors, on va en faire de la politique! Que pensez-vous du documentaire au Québec et de ce sentiment quen général, il est moins engagé quil a pu lêtre dans les années 70? Dabord, je dois dire que jen vois peu. Mais cette situation est mondiale, je pense. Elle est liée à la prise de contrôle des médias. Il y avait, à lépoque, une certaine anarchie dans lunivers médiatique mondial. Cest-à-dire quil y avait de la place pour à peu près toutes les opinions. Mais, tranquillement, le contrôle sest resserré, il y a eu une intégration verticale qui fait quaujourdhui, autour de trois compagnies majeures, Murdoch, Times-Warner, BMG, possèdent lensemble des médias. La philosophie de cette mainmise sest précisée avec le temps, et ce, jusquau niveau local, jusquaux petits postes de radio. Dailleurs Pierre Péladeau est victime de vos foudres. Il était dans mon chemin! De toute manière, les conférences de presse comme celles que lon montre, sont préfabriquées. Jadore quand je dis quici, cest comme dans les régimes totalitaires. Cest du capitalisme aigu. Les gens nont pas le droit de parole. Dailleurs, au cours du tournage, jen ai rencontré, des gens scandalisés! Mais je nai pas voulu forcément faire un film avec eux. Je voulais rester professionnel. Chacun des intervenants dans le film a une longue expérience de la foresterie. Nous navons pas voulu nous éparpiller, et nous avons donc décidé de nous concentrer sur ces personnes-là. Tous, sans exception, sont des professionnels de la foresterie, sauf moi! Ils ont donc un avis autorisé. Nous aurions pu faire un tout autre film, avec un point de vue complètement différent. Mais ce nétait pas notre but. On cherchait une opinion divergente mais sérieuse. Comme des chiens en pacage était un poème populaire, celui-ci est une arme, une arme utile. Il nest donc pas possible de multiplier le nombre de points de vue, sans cela la pointe de larme sémousse. Le nom de Desjardins ouvre-t-il des portes lorsquil sagit de réaliser un document comme celui-là? Absolument! Jai fait réellement deux métiers très durs dans ma vie. Réalisateur de documentaires et pelleter de lasphalte pour une compagnie de pavage. Et je pense encore aujourdhui que je préfère pelleter de lasphalte. Si on ôte les pertes de temps inutiles, un document de ce genre-là, cest deux ans. Et pendant ce temps, il faut vivre! Je travaille avec un partenaire, je suis incapable de faire ça tout seul. Le calcul est simple, vingt-cinq à trente mille dollars pour vivre décemment, multiplié par deux, en partant cest soixante mille dollars par an quil faut trouver. Est-ce quun télédiffuseur va acheter le film soixante mille dollars? Non, on ne peut pas vivre comme documentariste. Quel est le prix de la réflexion? Ça coûte cent mille dollars pour faire le film et la télévision va lacheter dix mille dollars. Finalement, il ny a que le vandalisme qui peut nous permettre, dans notre société, davoir un impact sur notre environnement. Mon expérience personnelle est là pour le prouver. Si jai pu avoir une influence, cest à la musique que je le dois. Et ça a été rendu possible par le fait que mon corps de production est tout petit. Jai pu ainsi court-circuiter tous les médias et malgré tout me retrouver devant cinq cents personnes. Ça nétait pas prévu! Cétait une situation exceptionnelle. Non, pour faire un documentaire aujourdhui, il ne faut pas être documentariste, il faut être chanteur, ou joueur de hockey. Je naurais pas pu le faire il y a dix ans. Je me rappelle encore quand jai abandonné le cinéma. On venait de faire Noranda, cétait en 1984, 1985. Cela faisait trois ou quatre documents que lon faisait ensemble, Robert Monderie et moi. Je voulais faire un clip, ce qui nétait pas très courant à lépoque. Javais écrit une chanson, Miami, qui est sur lalbum Les derniers humains. Javais proposé un projet à lInstitut québécois du cinéma. Je voulais aller dans les stations de télévision de Miami et faire un montage dactualités dun bout à lautre de la chanson. Je rencontre un fonctionnaire qui commence à me dire que mon texte est un peu long, un peu redondant, quil nest pas nécessaire de préciser quil allait y avoir une exécution sur la chaise électrique, 2000 volts. Pourtant, cest exactement 2000 volts qui sont employés pour électrocuter un Noir en Floride. De quoi se mêle-t-il? je me disais. Il navait quà lécrire lui-même, la chanson! Jamais personne ne mavait parlé de cette manière. Ce que je dois écrire?! Je trouvais ça hallucinant! Ce bureaucrate navait quà me dire si cela lui plaisait ou non. Il navait pas à mexpliquer comment tourner mes phrases. Jai pris mes cliques et mes claques, jai dit au revoir, je ne marche plus. Je suis parti faire de la musique et des chansons. Aimeriez-vous que le film ait une vie en salle plutôt quà la télé? Je suis allé souvent au cinéma Parallèle, voir ce que javais envie de voir. Comme en ce moment, je veux voir Pas vu pas pris. Jai vu La conquête de Clichy, extraordinaire. Mais en même temps, je sais très bien que dans mon entourage, je suis à peu près le seul à aller voir ces films. Cest une guerre, Julie Snyder fait compétition au Point. Chez moi, la télévision nest pas souvent allumée, et cest la plupart du temps pour une partie de hockey. La télévision, cest le contrôle du monde et la dégradation intellectuelle de cet instrument-là est à peu près complétée. Et pourtant vous dites faire un film pour la télévision! Mais cest une exception, je le sais. Je joue de la guitare et je remplis le Spectrum huit fois au mois davril, voilà la seule explication. Les documentaristes professionnels qui sont disponibles aujourdhui, personne ne va les chercher. La réalité, on nen veut pas, on veut du surréel, comme on mange du «surcongelé». On «sur-vit». Allez-vous montrer le film hors du Québec? Bien sûr. Je voudrais dailleurs le montrer où ça va blesser les compagnies forestières, cest-à-dire sur les marchés européens. Là, je vais sûrement être pris au sérieux. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| . | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() Ces arbres immenses qui se livrent à une danse sépulcrale sous les coups de boutoir des «abatteuses». |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Avant tout, Lerreur boréale fait leffet dun douloureux réveil après un long engourdissement. Cest le film dune beauté révélée, à ceci près quil emprunte la forme dun monument funéraire à la forêt défunte. Le sentiment est dautant plus fort que cette beauté nous crevait les yeux, comme un grand pan de notre imaginaire collectif, et que nous navons pas su voir les signes avant-coureurs de sa disparition. Desjardins et Monderie parlent de la déforestation, et cest comme sils mettaient à jour notre décérébration, notre incapacité à voir lévidence ou pire encore la facilité déconcertante avec laquelle ils nous ont bernés. Ils, cest le gouvernement (le bon dieu, comme dirait ironiquement Desjardins) qui a cédé pouce par pouce cette forêt boréale aux grosses compagnies (le diable). Ce sont ces grosses compagnies qui ont accaparé notre héritage, ce domaine public, au nom du sacro-saint profit. Ils, ce sont encore les médias qui nont pas su exercer leur pouvoir de dénonciation, ces médias asservis par les Pierre Péladeau, écorché au passage, ou encore ceux qui trahissent la mémoire. La mémoire: justement, le film souvre avec le père de Richard Desjardins, technicien forestier toute sa vie. De son temps, «on pouvait bûcher trois fois au même endroit en une vie dhomme». Mais il ne sera pas tant question de mémoire dans le film que de demain, comme sil fallait faire vite, comme si la menace était si grande que le temps manquait pour sapitoyer sur un passé révolu, comme sil ny avait pas de place ici pour la nostalgie. Alors Desjardins, lespace dun instant, dépose sa casquette de poète militant et endosse le rôle de guide. Au propre comme au figuré, il nous invite à pénétrer dans ce qui risque de nêtre bientôt plus quun sanctuaire. «Le décor autour a dix mille ans. Depuis la dernière glaciation. Jaimerais vous expliquer pourquoi il est menacé de disparition par ce quon appelle la déforestation. Allons-y doucement.» Doucement, loin des grands coups de gueule, avec la tranquille assurance de ceux qui ont raison, de ceux qui savent, ou plutôt de ceux qui ont découvert une vérité et qui ravalent une froide colère pour se lancer avec lucidité à lassaut du mur du silence. Doucement, alors que le film est habité de la première à la dernière seconde par un sentiment durgence. Doucement enfin, parce que les cinéastes savent que cest de cette manière quils seront pris au sérieux. Desjardins et Monderie ont abattu un travail préliminaire considérable pour rassembler les témoignages que livre Lerreur boréale, ceux de fonctionnaires comme de pourvoyeurs, tous des professionnels de la forêt. Et puis là, derrière ces discours, en contrepoint, il y a ces images porteuses dune infinie tristesse qui étreignent le spectateur. Ce dernier a, dès lors, le sentiment dassister à la lecture du plus beau poème sur la mort quil lui ait jamais été donné dentendre: ces arbres immenses qui se livrent à une danse sépulcrale sous les coups de boutoir des «abatteuses», ces panoramas détendues désertiques à perte de vue, ce témoignage dun pilote davion qui avoue faire un détour de trente minutes pour éviter ce spectacle de désolation aux touristes venus jouir, dans lignorance, des beautés de la forêt boréale. Lerreur boréale est un document poignant, intense, une étrange alchimie entre un propos mesuré, qui sonne juste, et une image poétiquement habitée. Mais il est aussi acéré comme la lame aiguisée dun couteau. Quelque part, en sourdine, au-delà de limplacable constat, il y a lembryon dune révolte. Le film ne peut quavoir un effet de ralliement, comme si toutes les voix, tous ces témoignages dramatiques lancés à la manière de bouteilles à la mer, avaient enfin trouvé refuge sur un rivage accueillant, ouvert à leur supplique. Et cest le patient travail des documentaristes qui a permis de dérouler cet écheveau. Les témoignages senchaînent, ricochent lun sur lautre et font boule de neige. Ils se renforcent mutuellement avec lamorce de la certitude dêtre enfin entendus. Comment pourrait-il en être autrement alors que soudain cette catastrophe écologique livre peu à peu ses aspects denjeu collectif? Lerreur boréale est un grand film de société, car pour parler de la forêt il a su adopter le ton de la modernité. Lêtre humain, et peut-être en premier lieu le spectateur, devient la victime de ces coupes à blanc, alors que sous ses yeux disparaît une partie de lui-même. En estropiant la forêt, semblent nous dire les documentaristes, cest nous-mêmes quon ampute. Lerreur boréale est aussi là pour déchirer le voile qui nous aveuglait et cest pour cela quil ne laissera personne indifférent, encore moins peut-être les citadins qui auraient oublié jusquà lodeur des sous-bois. Car ceux-là nont même plus la possibilité de se souvenir. Et le film se fait exhortation, celle de reprendre en main notre environnement, un vibrant appel à la responsabilité de chacun face à un drame qui touche ce qui est inscrit au plus profond de notre mémoire. Chassez le naturel, il revient au galop. Un instant, on aurait pu croire que les poètes Desjardins et Monderie avaient délaissé leur art. Mais la forme didactique, la démonstration dans leurs mains se transforme en une ample geste épique, une geste du réel, ancrée dans une problématique actuelle. Peut-être même est-ce cette même geste qui se poursuit depuis Comme des chiens en pacage. Encore une fois les deux hommes dénoncent lexploitation, celle de la forêt, mais cest bien de lexploitation du plus grand nombre par quelques nantis quil sagit. Et bien sûr, la relation entre les auteurs et leur Abitibi natale est là, bien au centre du film: de cet amour naît la force du propos, celle de la parole comme celle de limage. LERREUR BORÉALE Québec 1999. Ré.: Richard Desjardins et Robert Monderie. Scé.: Richard Desjardins. Rech.: Robert Monderie. Ph.: Jacques Leduc. Mont.: Alain Belhumeur. Mus.: Jean-François Groulx, Benoit Groulx. Conception sonore: Sylvain Bellemare, Claude Beaugrand. Prod.: Bernadette Payeur (ACPAV) et Éric Michel (ONF). 70 minutes. Couleur. Dist.: Cinéma Libre/ONF. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||