Cinéma et numérique : transition, pertes et gains
propos recueillis par Marie-Claude Loiselle

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 82-86 ]
L’évolution technologique récente a propulsé la technicité au sommet des valeurs actuelles de notre société. On ne sait pas toujours très bien pourquoi on s’approprie tous ces nouveaux objets du «progrès», mais puisqu’ils nous sont proposés, nous les intégrons à notre quotidien sans trop nous demander ce qu’ils apportent réellement (ou au contraire n’apportent pas, malgré tout le mérite qu’on leur attribue) et encore moins ce qu’ils suppriment. Ainsi, face aux techniques numériques, nous perdons souvent de vue que la caméra ne sera jamais qu’un outil, capable de répondre plus ou moins à notre volonté, mais qui ne change rien à l’immuable question: Que filme-t-on et pourquoi?
Jean Chabot, que nous avons ici rencontré, est cinéaste et participe depuis quelques années à la réflexion menée au sein de notre revue sur le statut et le devenir du cinéma. Empruntant maints tours et détours inattendus, il n’a de cesse d’explorer aussi bien la fiction derrière la réalité que la réalité de nos fictions. Optimiste inquiet à l’affût de tout ce qui façonne notre société, sa perspicacité lui permet de saper toutes les idées reçues. Ainsi, choisissant de tenter l’expérience de tourner sur support numérique haute définition, il ne pouvait le faire sans venir en perturber quelque peu les usages et remettre en question ses fondements. Sans non plus étendre le questionnement au cinéma tout entier et aux conditions mêmes de sa survie. Voici donc matière à nourrir une réflexion toujours à venir.
« 24 IMAGES: Alors que tout le monde célèbre la nouveauté de ces appareils numériques, il s’agissait donc vraiment d’utiliser le même langage qu’en cinéma?... »

« JEAN CHABOT: La gageure, pour nous comme pour beaucoup de monde, c’est qu’il faut que le langage du cinéma survive à la transition technologique et perdure. Parce qu’il y a le langage, d’une part, mais il y a aussi toutes sortes de vertus éthiques, morales, didactiques, et lyriques, qui sont rattachées en propre à ce langage-là, et qui ne peuvent tout simplement pas disparaître avec le changement de support technique. Je ne pense pas pour autant que cela soit dans l’esprit de lutter contre ce que vous appelez «la nouveauté de ces appareils numériques». Il faut simplement voir comment on peut l’utiliser, comment on peut l’explorer, de manière à tirer avantage des possibilités que ces équipements-là peuvent offrir. » [...]

« 24 IMAGES: Godard disait qu’on prétend que le numérique est de «qualité cinéma» et il posait la question: «Oui, mais de quelle qualité cinéma? »

« JEAN CHABOT: Effectivement, ce qu’on appelle «le cinéma», c’est une certaine qualité d’image; mais ç'a été surtout, historiquement, une qualité de regard. Dans les films de Resnais par exemple, comme Toute la mémoire du monde que j’évoquais, il y a des images magnifiques, qui témoignent d’une esthétique extrêmement réfléchie; mais il y a aussi toute une dimension éthique, tout un rapport moral à la réalité, sans lequel les images magnifiques n’auraient pas le moindre intérêt. C’est à ce niveau-là que toute la transition actuelle est en train de se jouer. Robert Morin, par exemple, en vidéo, travaille précisément sur cette notion de rapport moral à la réalité. C’est cela qui va faire la différence entre un cinéma vide et un cinéma passionnant. Il ne s’agit pas seulement de mimer le cinéma en utilisant des outils différents. Ça ne voudrait rien dire. Dans Tableaux d’un voyage imaginaire, par exemple, il y a des travellings, qui sont comme le signe d’une volonté de cinéma. Et je pense qu’il y a une grande qualité de l'image. Mais il y a d’abord et avant tout une volonté de discours moral sur la réalité. Les deux niveaux ne sont pas dissociables. Mais c’est le discours moral qui donne le sens. Autrement, il n’y a rien. » [...]

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 82-86 ]