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![]() propos recueillis par Jacques Kermabon [ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 110 p. 30-35 ] L'inquiétante étrangeté du banal |
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| [...] « 24 IMAGES: Vous êtes parti, dabord, de laffaire Romand cet homme qui, des années durant, a fait croire à tous ses proches quil travaillait dans la recherche médicale alors quil navait aucun emploi pour en faire complètement autre chose. Pourquoi avoir détourné ce sujet, tout en continuant de laisser entendre que votre film était inspiré de ce fait divers? » « LAURENT CANTET: Cela ne sest pas vraiment passé comme cela. Le point de départ est lenvie de raconter lhistoire dun individu qui cherche à échapper aux contraintes du boulot. Puis cela nous a renvoyés à Jean-Claude Romand, et nous navons pas cherché à nous en protéger. Il est vrai que cest un peu moi qui, au moment de la sortie de Ressources humaines, alors que le scénario était déjà pratiquement écrit, ai orienté les journalistes vers laffaire Romand. Il faut dire, par ailleurs, que la sortie du livre dEmmanuel Carrère(1) dont nous ne soupçonnions alors pas quil allait voir le jour est venue réactualiser le fait divers et que nous avons été dépassés par le retour, sur le devant de la scène, de cette affaire. Un fait divers, cest quelque chose de tellement riche dans le condensé quil offre de dimension humaine, de possibilités de suspense. Je nai pas eu envie de biaiser avec ça et, en même temps, lenvie de fiction dépassait la restitution du fait. Le drame en particulier (NDLR: lassassinat par Romand de toute sa famille) ne nous a jamais intéressés. Dès le départ, la fin était écrite telle quelle apparaît dans le film, cest-à-dire sous la forme dun retour à la normale, qui devait être plus douloureux que toute lerrance et les problèmes avec lesquels le personnage sétait débattu durant le film. Nous voulions également créer un personnage qui soit ordinaire, banal même. Pas un psychopathe, ni quelquun de complètement hors du monde, mais un homme qui pouvait nous renvoyer des sentiments assez partageables. » « 24 IMAGES: Quest-ce qui était primordial pour vous au départ? Y avait-il une tonalité particulière que vous vouliez donner au film? Celui-ci est assez envoûtant et, ce qui est fascinant, cest quon se demande, à mesure que le film avance, comment il peut tenir comme ça, pendant deux heures, sur presque rien. Comment avez-vous trouvé cette vitesse propre? » « LAURENT CANTET: Il y avait lenvie de passer dune description presque naturaliste dune vie de famille et dune situation professionnelle à une errance dans un espace mental. Il me semblait alors important, non pas de resserrer le scénario, mais au contraire de prendre le risque du trouble et du flou, que le personnage pouvait éprouver lui aussi. Ainsi, je me rends compte, à mesure que jessaie de parler du film, de décortiquer les motivations, que le film sen trouve souvent appauvri. » |
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![]() Aurélien Recoing dans L'emploi du temps. |
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| « 24 IMAGES: Si javais à écrire sur le film, jintitulerais mon texte «Le principe dincertitude», ce qui est, je crois, le titre du film que Manoel de Oliveira vient de terminer. Dans Lemploi du temps, nous passons constamment dun sentiment à un autre par rapport au personnage, à ses motivations, et tout cela évolue tellement quà la fin, nous ne sommes plus sûrs de rien. » « LAURENT CANTET: Dailleurs, la difficulté que jai eu à évaluer le film après quil a été terminé vient beaucoup de cela: est-ce que le trouble nest pas trop trouble, est-ce que le flou nest pas trop flou? Pour arriver à créer cette impression, cest la première fois que jai à ce point le sentiment de devoir faire confiance à la mise en scène davantage quau scénario et aux rouages de lhistoire. Cela a rendu le casting beaucoup plus difficile aussi pour le personnage de Vincent. » « 24 IMAGES: Aurélien Recoing est, au théâtre, un acteur très physique alors que dans votre film, il est au contraire un type rentré. Ce choix peut paraître, de prime abord, étonnant. » « LAURENT CANTET: Peut-être que jai justement eu de la chance de ne pas le voir au théâtre. Mais cest vrai que parfois, pendant les répétitions ou sur le plateau, cette tendance à jouer de façon très physique tendait à ressortir, mais avec ma façon complice dapprocher les acteurs, nous avons essayé de retenir la bête. Et cest peut-être pour cela que, du coup, cette expansivité sest concentrée sur le visage. Cest dailleurs un des trucs que je lui avais suggéré au moment où nous préparions le rôle: de nimaginer que son visage, tandis que le reste devait rester très monolithique. Robin Campillo et moi avions aussi lidée dun personnage très fantomatique, quon saisit à peine. Nous avons travaillé les images de la même façon, en les rendant au fil du film de plus en plus imprécises. Les contours sestompent un peu, la nuit dévore petit à petit les personnages, le blanc de la brume aussi. » [...]
[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 110 p. 30-35 ] |
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![]() Vincent (Aurélien Recoing) est un intrus, fantasmant jusquau vertige sa banalité. [ 24 images n° 110 p. 32-33 ] |
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| L'emploi du temps L'inquiétante étrangeté du banal critique par André Roy Si Lemploi du temps, deuxième long métrage de Laurent Cantet, reste dans le sillage de Ressources humaines, cest-à-dire le monde du travail et de lorganisation sociale, il sen démarque par sa subtilité et sa profondeur. Il en est le versant noir et trouble, et il nest pas sûr, à cause de cela, que le consensus se fera si facilement autour du présent opus, comme cela est arrivé à Ressources humaines, où le réalisateur navait pas su se défaire dune certaine rigidité qui faisait basculer son film dans le manichéisme (capitalisme vs travailleurs), qui, sil nétait pas frontalement affiché, nen contaminait pas moins la fiction et avait réussi, par cela, à créer lunanimité autour de lui. Ce manichéisme ne faisait pas masse (heureusement!) car il était troué par un élément qui était la famille, en particulier la relation père-fils, source du conflit idéologique exposé. Lemploi du temps est plus fin et ample parce que Cantet, tout en brassant les mêmes éléments que dans son précédent long métrage, le fait ici dune manière moins claire et didactique. Il y introduit leffroi, la peur, le vertige, qui enlèvent à son film tout aspect autoritaire; pas de message écrit en pointillé comme dans Ressources humaines. La mise en scène y est plus tendue et mystérieuse car elle joue presque essentiellement sur la durée et le regard. Plus préoccupé de stratégies esthétiques, le cinéaste ne place pas son fait divers au centre de son récit, mais lui imprime déphasage et décalage, en collant en cela de très près à son personnage proche de la psychose (il pourrait être un cas de borderline). Le fait divers sur lequel sappuie le film est connu: cest laffaire Romand, lhistoire de cet homme qui sest fait passer pendant dix-huit ans pour un médecin travaillant à Genève pour lOrganisation mondiale de la santé et qui, sur le point dêtre découvert, assassine sa femme, ses enfants, ses parents et sa maîtresse (Emmanuel Carrère sen est inspiré pour son livre Ladversaire). Si Lemploi du temps respecte les données de laffaire, il en évacue les meurtres. Cest que cet acting-out nentre pas dans la logique dun récit moins fixé sur les causes sociales du mensonge dans lequel baigne le héros Vincent (interprété magnifiquement par Aurélien Recoing) que sur ses effets, abyssaux, sur son entourage. Car Vincent, qui a perdu son boulot et fait croire quil travaille pour un organisme international en Suisse (il vit en France), est confronté au regard de lAutre, de sa femme, de ses enfants, en particulier de son fils aîné Julien, qui a découvert très rapidement ce quil fallait découvrir de son père, quil était un étranger. En fait, Vincent est un alien (ne travaille-t-il pas déjà dans un autre pays que le sien?), sorte de visiteur du monde ordinaire, qui, pour ne pas se faire remarquer, adopte toutes les apparences dune vie normale. Cest un intrus, fantasmant jusquau vertige sa banalité. Et si son mensonge est découvert, cest à cause de sa propre faiblesse, celle de ne plus pouvoir supporter le regard de lautre, qui est un regard sans concession (voir là-dessus comment ses enfants le voient, dans la toute dernière partie du film). Cest là quil prend peur et cette peur se disséminera dans son quotidien et lui enlèvera progressivement toutes ces couches dapparences quil sétait évertué à revêtir. Par la peur, la fiction quil sétait inventée ne tient plus, parce quil nen a pas contrôlé tous les éléments. Lentourage de Vincent est comme le spectateur qui voit que le comédien ne croit plus à son rôle. Cette peur, qui amène Vincent au bord du gouffre, sourd progressivement du film; le réalisateur réussit à nous la transmettre parfaitement (il y a un côté hitchcockien dans Lemploi du temps), en particulier par lutilisation perspicace de la musique de Jocelyn Pook. La peur de Vincent vient de ce quil vit aussi entre deux mondes quil ne peut suturer, celui de sa famille, centre insécable, bien réel de sa vie, et celui de son travail, monde périphérique, marginal (Vincent hante des non-lieux, parkings, salon dun hôtel, chalet isolé dans la montagne). Allant de lun à lautre, impuissant à y trouver appui et maîtrise, il saliène lui-même, devient une victime. Plutôt que davancer dans un ordre social (il en vient à faire du trafic illégal) et familial (femme et enfants ne lui parlent plus), il fait du sur-place, ce que rend bien une mise en scène travaillée par la lenteur. Vincent creuse ainsi son abîme vers lequel nous amène un réalisateur plus sûr de ses moyens (il na plus besoin de soutien idéologique), capable de montrer combien le banal et le social peuvent être dune inquiétante étrangeté. LEMPLOI DU TEMPS France 2001. Ré.: Laurent Cantet. Scé.: Cantet et Robin Campillo. Ph.: Pierre Milon. Mont.: Robin Campillo. Mus.: Jocelyn Pook. Int.: Aurélien Recoing, Karin Viard, Serge Livrozet, Jean-Pierre Mangeot, Monique Mangeot. 133 minutes. Couleur. Dist.: Les Films Séville. |
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