propos recueillis par Philippe Gajan
photo: Jacques Dufresne

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 4-9 ]
Deuxième long métrage de Bertrand Bonello après Quelque chose d’organique, Le pornographe(1) est l’un des films français les plus singuliers de ces dernières années. D’abord parce que c’est un film politique, au sens fort du mot. Qui plus est, un film politique qui utilise la pornographie comme angle d’attaque. Et surtout parce que le politique n’émane pas dans son cas d’une situation sociale particulière comme quasiment tout le cinéma français d’auteur actuel, mais bien plus d’une réflexion contemporaine sur la société française encore et toujours post-soixante-huitarde, mais peut-être plus pour longtemps. Rencontre avec un musicien de formation, qui a décidé un beau jour que mieux valait continuer à se poser des questions sur la morale et l’esthétique que de finir comme musicien de studio au côté de Vanessa Paradis.
[...] « 24 IMAGES: Autour de cette trame linéaire viennent se greffer mille et une autres questions qui dessinent un rapport à la société se déroulant sur au moins trente ans… »

« BERTRAND BONELLO: Oui, mais au départ ce n’était pas du tout là. Je suis parti d’un tout petit récit, et ce n’est qu’en le relisant que je me suis aperçu que ce rapport à la société faisait partie des questions que je me posais. Je suis né en 1968 et c’est quelque chose qui a été très lourd à porter. J’ai trop entendu dire que j’étais un enfant de la révolution, etc. Et face à cela on ne peut rien faire, car tout a déjà été fait. C’est très difficile à porter et cela m’a amené à me questionner sur la position de l’homme libre. D’une certaine façon, on se définit toujours en rompant avec ses aînés mais les gens qui se définissaient autour de moi avaient des idées que je trouvais absolument terribles. Je pense que dans toute ma vingtaine, cela m’a énormément pesé. Je me disais: ça va être quoi notre territoire, nos idées?

Ça donne un film qui parle au départ d’un type qui démarre sa carrière à la fin des années 60 et qui aboutit à son fils. Il y a là forcément un point de vue qui se dessine sur la société, je vais dire française parce que je ne veux pas m’avancer plus loin. Mais encore une fois, ça n’est apparu plus tard que progressivement, ça devenait très présent dans le film, bien au-delà du discours politique des jeunes garçons par exemple. Disons peut-être comme idée de la fin des utopies. »

« 24 IMAGES: Est-ce que le film doit dès lors être considéré comme un constat pessimiste sur notre société? »

« BERTRAND BONELLO: Optimiste, pessimiste… ce sont des mots un peu étranges, une forme de «théâtralisation» de la société. Je préfère les mots espoir ou désespoir… Disons pourtant que les générations précédentes ont toujours voulu construire un monde meilleur pour leurs enfants et que c’est la première fois qu’on entend des parents dire: «On vous laisse dans un monde pire que celui qu’on a connu». Et ce n’est certainement pas un constat très optimiste! Pour ma part, j’ai vraiment senti ce basculement. Je pense que dans l’histoire, c’est quelque chose d’absolument nouveau. On disait à la fin du XIX
e siècle qu’au XXe siècle il n’y aurait plus de guerres, et plus de maladies. Résultat, tout semble aller de plus en plus mal. Avec, en conséquence, la montée de la nostalgie. La société, et notamment celle du divertissement, glisse vers l’abrutissement général, et c’est vrai que cela me terrifie car tout nous pousse vers l’absence de pensée. » [...]
  1. Voir critique 24 images, no 107-108, p. 60.

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 109 p. 4-9 ]