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| 15 février 1839 Un film contemporain par Georges Privet [ 24 images n° 101 p. 5 à 9 ] |
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| Nous sommes le 2 février 2000, au 14e jour de tournage de 15 février 1839, le film de Pierre Falardeau racontant les 24 dernières heures de la vie de cinq patriotes condamnés à mort. Dans le grand studio de lONF, où léquipe de Jean-Baptiste Tard a reconstitué une partie de lancienne prison de Montréal, 25 techniciens et 4 comédiens travaillent depuis 7 heures ce matin sur la première des cinq scènes prévues à lhoraire aujourdhui: une vignette montrant Simon Payeur (Luc Proulx), lun des compagnons de de Lorimier, alors quil termine discrètement une flûte rudimentaire quil a fabriquée sous le nez de ses geôliers. Limage est belle et évoque irrésistiblement les années de labeur et de lutte que Falardeau a dû traverser pour pouvoir la filmer: les trois refus successifs de Téléfilm Canada, les débats qui opposèrent son projet à celui de Michel Brault (Quand je serai parti... vous vivrez encore) et les efforts dune campagne de financement populaire sans précédent (mise en branle par une jeune linguiste nommée Nadine Vincent) pour tenter de recueillir une partie des fonds nécessaires à la production. Bref, tout ce qui fait que 15 février 1839 est déjà lun des films les plus attendus et les plus controversés de lhistoire du cinéma québécois. |
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![]() photo: Bertrand Carrière Pierre Falardeau sur le tournage. |
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| Or, malgré tous les contretemps qua subis le projet (et le scepticisme de ceux qui ny croyaient plus), Falardeau réalise aujourdhui son film, et il le tourne exactement comme il lavait toujours prévu: le scénario est presque mot à mot celui que les éditions Stanké avaient publié il y a quatre ans et léquipe est essentiellement celle que Falardeau envisageait alors dans son introduction. Avec, derrière la caméra, le noyau dur de sa famille de cinéma: la productrice Bernadette Payeur, le directeur photo Alain Dostie, lingénieur du son Serge Beauchemin, le directeur artistique Jean-Baptiste Tard et le premier assistant réalisateur (et génial homme à tout faire) René Pothier. Même chose devant la caméra, où lon retrouve bien sûr Luc Picard et Sylvie Drapeau (pressentis depuis toujours pour incarner le couple de Lorimier), mais aussi deux des felquistes dOctobre (Pierre Rivard et Denis Trudel), plusieurs détenus du Party (Luc Proulx, Benoît Dagenais, Roch Castonguay) ainsi que lineffable Méo de Miracle à Memphis (Yves Trudel) et lindispensable complice de toujours, Julien Poulin (qui tient ici le rôle bref, mais important, du curé Marier). Il règne donc sur le plateau une atmosphère de réunion de famille, renforcée par le huis clos dun décor qui rappelle la prison du Party et la maison de la rue Armstrong dOctobre. À lentrée du studio, je passe près dun grand babillard où les photos des principaux acteurs côtoient celles dune dizaine de prisonniers politiques basques et des reproductions dillustrations dépoque qui jouxtent une photo de Preston Manning posant fièrement avec le slogan «Think Big!» quil vient de voler à Elvis Gratton. Falardeau maccueille chaleureusement au moment où léquipe termine la première scène et sapprête à attaquer la seconde (une des rares quil ait ajoutées au scénario original): un intermède comique durant lequel Jos Dumouchel (Jean Guy), un vieux patriote qui sest endormi dans les toilettes en lisant le journal, est brusquement réveillé lorsque les frères Yelle (Denis Trudel et Roch Castonguay) décident de samuser en y mettant le feu. «Cest une scène que jai ajoutée hier, et je sais pas encore où je vais la mettre. De toute façon, les critiques vont probablement encore dire que jsuis obsédé par les bécosses», me dit Falardeau en riant, pendant que nous nous installons dans un coin du studio. Notre conversation nous amène vite à parler des circonstances qui ont permis au projet de redémarrer. Je demande à Falardeau sil estime que la sortie du film de Brault a pu influencer cette décision. «Non, je pense pas. La SODEC était prête à embarquer bien avant que le film de Brault sorte. À un moment donné, Téléfilm a dit oui à cause du fonds câblo; ça devient assez automatique si tas une télé... Quand Télé-Québec a embarqué, y ont été comme obligés daccepter. Mais on leur demandait des «peanuts» (360 000 $), et y nous ont donné des sous-«peanuts» (250 000 $). Comme pour nous faire chier», conclut-il, à la fois rageur et souriant. À larrivée, 15 février 1839 bénéficie dun budget de 3,3 M$ (une somme qui comprend les 60 000 $ recueillis par la campagne de financement populaire). Ce budget relativement confortable permet au tournage de procéder à un rythme civilisé, facilité par la prédilection de Falardeau pour le huis clos (un parti pris cher au cinéaste pour des raisons relevant à la fois de la dramaturgie, de la métaphore et de léconomie). Comme vingt-cinq des vingt-neuf jours de tournage se déroulent en studio, léquipe ne perd pas de temps en déplacements inutiles, et le cinéaste peut même se payer le luxe de tourner presque tout son film dans lordre chronologique (ce que ses acteurs semblent dailleurs particulièrement apprécier). En fait, léquipe ne quittera le confort du grand studio de lONF quà deux reprises: dabord le 17 février, pour aller tourner en banlieue de Saint-Eustache la scène de pillage et dincendie qui ouvre le film (la production a eu la chance de trouver là-bas une maison dépoque voisine dune grange quelle a obtenu la permission de brûler); puis, pour quatre jours à la fin de février, quand elle ira filmer à la citadelle de Québec quelques extérieurs avant que le tournage culmine par la pendaison des patriotes (dont la potence et les cinq cercueils attendent déjà dans un coin sombre du grand studio). Avant quil aille mettre en place la seconde scène de la journée, je demande à Falardeau ce quil a pensé du film de Michel Brault. Soupir... «Le seul reproche que je lui ferais au-delà du fait que ce soit bon ou pas cest que cest un film braillard et pleurnichard. Brault a vu ça comme une défaite. Et cest une défaite! Mais cest pas parce que tu perds quil faut baisser les bras. Mon film, cest le contraire du sien: y a une résistance et une révolte tout le long. Cest pas un film sur des gens qui pleurnichent, mais sur des gens qui se battent jusquau bout.» Là-dessus, Falardeau part commencer la mise en place de sa scène, pendant que jexplore le décor conçu par Jean-Baptiste Tard. |
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![]() photo: Bertrand Carrière Luc Picard et Pierre Falardeau. |
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| Ce décor (grand selon les standards québécois, puisquil mesure à peu près 30 m x 8 m) représente une aile de prison en forme de T, qui se divise en deux parties: dun côté, un grand corridor présentant huit cellules, fermé à une extrémité par un mur dont la fenêtre donne sur la cour de la prison (en fait une toile figurant le ciel bleu); et de lautre, une grande salle commune où les prisonniers se réunissent autour dune table massive (sur laquelle trône une copie du Canadien reproduisant le texte du rapport Durham!), entourée de plusieurs bancs, dun poêle à bois, dun lavabo et dun poste de garde. Ce décor est dune importance cruciale, puisque 86 des 96 scènes du film sy déroulent. Jean-Baptiste Tard la conçu en sinspirant à la fois de la vieille prison Au Pied du Courant et de la citadelle de Québec, tout en ladaptant aux exigences particulières du cinéma: «Jai essayé doffrir à la caméra le plus dangles intéressants possibles, compte tenu des limites quimpose une prison», explique Jean-Baptiste Tard. «Jai multiplié les arches, brisé lespace avec des colonnes et beaucoup travaillé les textures du plâtre, des métaux et du bois. Et puis, il y a évidemment la couleur...» De fait, la première chose qui frappe dans ce décor impressionnant, cest la couleur de ses murs: un rouge sang de buf obsédant (on pense aux toiles de Goya) qui recouvre littéralement chaque pouce de la prison, et dont le directeur artistique a soigneusement calibré la violence en fonction de lintensité de chaque scène. «Le rouge est plus pâle dans la salle commune que dans les cellules,» explique Tard. «De plus, le créateur des costumes, Mario Davignon, a habillé les patriotes dans des tons monochromes. Les couleurs vont venir de lextérieur: des gardes, de la neige et de la lumière.» Cet effet devrait être dautant plus frappant que Falardeau a décidé de tourner le film en Super 35, un format Scope de coût modeste, qui na ajouté que 25 000 $ au budget de la production. «Le Scope, explique Falardeau, cest Alain qui la suggéré. Il ma dit: «Dhabitude, le Scope est utilisé pour les grands espaces». Mais ça le tentait de sen servir pour faire le contraire... Et puis, cest plus le fun. Cest comme si on était des sculpteurs; cest plus stimulant de faire un monument en bronze ou en marbre quen ciment ou en styrofoam...» Il suffit de regarder limage qui apparaît sur le moniteur vidéo pour comprendre ce que Falardeau veut dire. Même sans le bénéfice de la couleur et sur un écran dune douzaine de pouces, la scène des frères Yelle incendiant le journal du vieux Dumouchel impressionne par la beauté de sa composition et la richesse de sa lumière. Falardeau rigole lorsquon lui suggère que les critiques qui ont décrié la facture de Miracle à Memphis seront sans doute étonnés par son nouveau film. «Quest-ce que tu veux! Cest ben évident que si Alain Dostie a à éclairer un gars déguisé en gorille, avec une casquette jaune orange, dans un McDonald, y peut pas faire du Vermeer», dit-il en riant. «Mais les critiques ont pas vu ça... Cest un peu comme quand Goya faisait des dessins pour protester contre la répression en Espagne. Y avait des gens qui disaient: «On peut pas mettre ça dans un musée! Cest pas de la belle peinture!» Mais cest pas grave. Comme je disais à Poulin: On nest peut-être pas aux Jutra, mais on est dans la vie, dans Preston Manning... On nest pas dans le cahier artistique de La Presse, mais on est ailleurs, dans la section actualités.» Comme à son habitude, Falardeau indique à son directeur photo lessence du cadrage et de lambiance quil désire obtenir, mais il le laisse entièrement libre quant au détail de léclairage et au choix des objectifs (généralement des 32 ou des 40 mm, proches du regard humain). Dailleurs, Falardeau travaille sans viseur et sans story-board. Sil se sert beaucoup du moniteur vidéo pour vérifier les cadrages, il labandonne généralement au moment de la prise pour observer ses acteurs de près, guidant minimalement ceux qui ont moins besoin de son aide, comme Luc Picard, et aidant davantage ceux qui cherchent ses conseils, comme Frédéric Gilles, un jeune comédien dorigine française qui interprète Charles Hindelang, le patriote français dorigine suisse. Bien que Falardeau, Dostie et Tard aient discuté en préproduction de peintres comme Rembrandt, Vermeer et Georges de La Tour, leur approche sur le plateau reste simple, spontanée et sans prétention: léquipe caméra parodie lémerveillement lorsquune composition lui semble un peu trop léchée; Alain Dostie remercie chaleureusement un électricien qui a eu une bonne idée pour éclairer un plan; et Falardeau rit de bon cur lorsque René Pothier lui suggère de placer «lintermède des chiottes» (quil ne sait toujours pas où caser) entre la lecture de deux lettres de de Lorimier! En somme, les choses avancent rondement, et comme Falardeau tourne vite (il découpe peu et va rarement au-delà de quatre prises), la scène du vieux Dumouchel est rapidement mise en boîte. Tandis que léquipe sapprête à attaquer la séquence 12B («Lecture de lacte daccusation»), jinterroge Falardeau sur les problèmes inhérents au huis clos. Ne craint-il pas que son film devienne vite étouffant pour le spectateur? «Des fois, oui... Au bout de la première semaine, jétais déjà vidé par ce que les acteurs jouaient. Javais le cur dans la gorge quatre fois par jour... En plus, y a une espèce de lenteur qui sest installée dès les premières séquences. Des fois, tu te dis: «Faudrait quon accélère un peu». Mais la lenteur simpose, quoi que tu fasses... Alors, je me demande des fois si le monde va être capable de supporter ça, si les gens vont être capables de rester assis pendant deux heures et de regarder des êtres humains.» |
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![]() photo: Bertrand Carrière Frédéric Gilles (Hindelang) et Pierre Falardeau. |
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| La scène que Falardeau commence à répéter après la pause du midi a de quoi raviver ses craintes. Il sagit dun moment-clé, à la fois simple et intense: le lieutenant Elliott (Jack Langedijk) arrive dans la salle commune, flanqué de quatre soldats anglais et du directeur de la prison (Gaston Caron), pour lire lacte daccusation annonçant aux 13 prisonniers présents que de Lorimier et Hindelang seront pendus le lendemain à laube. Lofficier et ses soldats quittent ensuite la pièce, laissant les hommes sous le choc de la sentence, pendant que de Lorimier retourne seul à sa cellule et que Payeur entame discrètement un air de flûte chargé démotion. Bien que la scène puisse sembler assez simple, sa mise en place est compliquée par plusieurs détails: lorganisation des déplacements de 19 comédiens dans un décor relativement étroit; la synchronisation entre le mouvement des mains de Luc Proulx et la musique préenregistrée émanant des coulisses; la difficulté de saisir lémotion précise que le cinéaste cherche à capter sur chaque visage un mélange de stupeur, de dégoût et de chagrin, qui se transforme progressivement (quand Payeur entame son air de flûte) en un sursaut despoir et de combativité. Malgré lémotion et le quotient de difficulté de la scène, lambiance reste très détendue entre les prises: Serge Beauchemin, le preneur de son, sort sa caméra vidéo pour filmer léquipe au travail (comme il le fait souvent sur les plateaux de Falardeau). Et le cinéaste plaisante en anglais avec linterprète du lieutenant Elliott, quil quitte après un échange de vannes parodiques en criant (en français et pour lamusement de tout le monde): «Vous nous faites chier depuis 400 ans. Vous allez pas nous faire chier icitte!» Falardeau passe cependant la plus grande partie de la journée à tourner cette scène sous six ou sept angles, ce qui est assez inhabituel pour lui. «Les seules séquences que je découpe beaucoup sont celles où jai une ou deux pages de texte et où jme dis: «Ça, cest peut-être trop long. Faut que je me laisse la possibilité de le couper.» Autrement, ça sert pas à grand-chose, surtout quand tu tournes dans une prison. Dans une cellule, ton plan large, ça devient un plan- ceinture, pis ton plan-ceinture, cest presque un gros plan. Tu fais un champ-contrechamp, puis cest fini», dit-il en riant. «Alors même si je faisais un plan moyen sur chacun, puis un two-shot sur chacun, puis un plan serré sur chacun, ça changerait pas grand-chose...» Alors quil aborde la dernière scène de la journée (la séquence numéro 14, «Lecture du nom des autres condamnés»), je me dis que ceux qui reprochent au cinéaste son filmage «classique» ou «vieillot» passent à côté de lessentiel: les choix esthétiques de Falardeau sont fondamentalement dictés par sa vision dramatique, qui est elle-même inextricablement liée à ses convictions idéologiques. Il me dira dailleurs plus tard: «Une mise en scène, cest pas juste découper une séquence; avant darriver là, tas déjà découpé le réel dans ta tête.» Il nest donc pas innocent quà lheure où beaucoup de films québécois fuient leur vide existentiel en courant se perdre dans le monde, Falardeau cherche luniversel en senfermant dans une prison montréalaise dil y a deux cents ans. «Pour moi, le passé, ça nexiste pas. Les histoires des hommes restent toujours les mêmes. Jai limpression de faire un film tout à fait contemporain; cest juste les costumes puis le décor qui sont anciens... Des patriotes, y en a partout à travers le monde: y a les patriotes portoricains, les patriotes basques, les patriotes palestiniens, les patriotes irlandais... Pour moi, cest très important de situer nos affaires à lintérieur des luttes mondiales. De pas juste dire: «Ici, cest petit, cest pas pareil...» Des fois, on dirait que les Québécois se rendent pas compte quils vivent sur la Terre; quils ont deux bras et deux jambes comme tout le monde, quils sont ni meilleurs ni pires que les autres.» Dans un mois, Falardeau rejoindra le monteur Claude Palardy pour compléter lassemblage du film (qui devrait être terminé cet automne, même sil est probable quil ne prenne laffiche quen février prochain). Je le quitte en lui demandant sil a une crainte ou un espoir particuliers quant à lavenir du film. «Un espoir, je ne sais pas... Des fois y a des techniciens qui me disent: «Criss, Falardeau, tu devrais faire de la politique.» Je leur dis: «Mais quest-ce que vous pensez quon est après faire là?» (rires) Comme à chaque fois, jessaie dintervenir dans mon époque, dans ma société... Quant aux craintes, jen ai toujours, mais je changerais pas par peur que ça ne marche pas. Je fais le film comme je pense quil doit être fait; si les gens suivent, ils suivront, puis sils ne suivent pas, ils ne suivront pas.» Là-dessus, Falardeau retourne à sa scène, où Charles Hindelang incite ses frères darmes à se ressaisir après lannonce de leur condamnation à mort: «Pas devant les têtes carrées... Faut pas sécraser comme des minables!» Falardeau refait la scène deux, trois, quatre fois, et libère finalement tout le monde après une journée de dix heures de travail. Léquipe se dissout et part se fondre dans le Québec daujourdhui, avant de se réunir demain pour replonger dans celui dautrefois. Et pour continuer 161 ans après de Lorimier et ses compagnons le long combat des patriotes... |
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