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| Cannes tombé des nues [ 24 images N° 97 - p. 3 ] |
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| Du « cauchemar signé Cronenberg »(1) à la métaphore d'une bombe de l'OTAN s'abattant sur le Palais des festivals(2), les réactions frôlant l'hystérie collective ont proliféré, ici comme en Europe, au lendemain du dévoilement du palmarès cannois, le 24 mai dernier. Je laisserai à nos collaborateurs présents à Cannes le soin de juger des qualités des films primés (dans notre prochain numéro), ce qui ne m'empêchera pas pour autant d'exprimer ma stupéfaction devant les arguments assénés par certains pour fustiger les choix du jury (sous la présidence de David Cronenberg). Le festival de Cannes est « un lieu de culte avant d'être un lieu de culture »(3). Cette vérité apparaît d'autant plus évidente lorsque le jury, par un excès d'indépendance tout à fait malvenu dans ce genre de célébration, ose récompenser, comme cette année, des films qui se laissent difficilement aborder (L'humanité de Bruno Dumont, Moloch d'Alexandre Soukourov, La lettre de Manl de Oliveira), mais surtout un film social, engagé, en prise directe sur le réel comme l'est Rosetta des frères Dardenne, qui s'est vu offrir l'honneur de la Palme d'or. À la suite de ce palmarès, il fallait lire Odile Tremblay, à la une du Devoir, comparer Cannes à une « chic boutique »(4) qu'on ne voudrait pas voir essuyer deux fois un tel revers. Le commerce, c'est bien connu, s'accommode fort mal des impondérables... Si on poursuit dans cette logique, il faut comprendre que le jury devrait se contenter d'être le promoteur des produits les plus vendeurs: ceux qui permettent d'augmenter les bénéfices de la « chic boutique ». Au grand dam de (presque) toute la petite société cannoise, le jury s'est tenu debout. Sourd devant les rumeurs qui faisaient d'emblée d'Almodovar, Jarmusch, Lynch et Kitano les « grands vainqueurs », souverain face aux pressions que l'on sait musclées dans un événement de cette envergure, il s'est manifestement maintenu loin de toute compromission. Pas de saupoudrage pour plaire au plus de gens possible: seulement des choix clairs, mais surtout cohérents. Les festivaliers ne semblent pas près de pardonner au jury d'avoir choisi des films où le Cinéma ne se donne pas à voir avec ostentation, pas plus que d'avoir préféré un travail d'acteurs non professionnels, où le jeu se remarque moins. En lui reprochant, comme tant l'ont fait, de récompenser des films « difficiles » ou que l'on dit « sans public », n'est-ce pas là le blâmer d'avoir joué de manière intègre son rôle, qui est aussi de permettre à des cinéastes, ou à certains types de cinéma, toujours marginalisés, de sortir de cette marge où on les confine au nom des impératifs commerciaux ? Il n'est alors pas difficile de comprendre pourquoi celui qui est probablement un des cinq plus grands cinéastes vivants, Manl de Oliveira, n'avait encore jamais été primé à Cannes. |
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| Mais voici qu'encore une fois, la critique du Devoir reproche à ce jury d'avoir favorisé une « Europe hermétique »(5), au détriment, entre autres, des Nord-Américains radicalement écartés du palmarès, sans voir que l'hermétisme, c'est du côté de ce microcosme cannois qu'il se situe, vivant pendant 12 jours totalement en vase clos, dans la plus grande indifférence du reste de la planète qui continue de tourner sans lui: We are the world. La « planète Cannes » vit du glamour, auquel contribuent si bien les Américains, décidément plus chic que le cinéma social... Cette même journaliste du Devoir ira jusqu'à faire grief aux membres du jury d'avoir défendu un cinéma différent de celui qu'ils pratiquent eux-mêmes (!), ne voyant pas là précisément le signe honorable d'une ouverture dont manque tant cette coterie cannoise qui fait en sorte de récompenser les seuls films jugés de « facture internationale », c'est-à-dire vendables à fort prix(6). Mais quand les critiques renoncent à leur travail de passeur pour se mettre eux-mêmes à jouer le jeu de la coterie en se dressant sur leurs ergots parce qu'un jury plus courageux que les autres a osé venir ébranler les certitudes indispensables aux bonnes « relations internationales »(7) (lire: au commerce), la preuve n'est plus à faire qu'ils sont alors aussi - sinon au premier chef - responsables du péril d'un cinéma qui n'est pas une fin en soi, mais bien un moyen d'engager un bras de fer avec la matière du monde afin de percer le silence des êtres et des choses. Marie-Claude Loiselle
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