|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Le cinéma québécois : entre inquiétude et détermination [ 24 images N° 95 - p. 3 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| La production cinématographique de la dernière année au Québec, avec les différentes voies parallèles qu'elle a empruntées, se prête particulièrement bien à une tentative de faire le point sur ce qu'elle révèle. Du cinéma indépendant de Jeanne Crépeau (Revoir Julie) et de Michka Saäl (La position de l'escargot) aux productions franchement populaires, C't'à ton tour, Laura Cadieux et Nô, entre les «anciens»: Paul Tana (La déroute), Jacques Leduc (L'âge de braise(1)), Jean Pierre Lefebvre (Aujourd'hui ou jamais), et les nouveaux: Charles Binamé (Le coeur au poing), mais surtout Manon Briand (2 secondes) et Denis Villeneuve (Un 32 août sur Terre), ces dix fictions, à elles seules, semblent témoigner avec une assez grande précision de l'état actuel de notre cinéma. Or, ce qui frappe d'emblée, ce sont les traits communs qui lient les cinéastes d'un même groupe, ainsi que les forts contrastes entre ces groupes, mais aussi la clarté des signes qui distinguent la génération des Leduc, Lefebvre, Tana - explicitement portée par le doute et une inquiétude profonde - des générations suivantes qui, elles, manifestent une détermination, tranquille (Crépeau, Saäl) ou bêtement arrogante (Binamé, Briand, Villeneuve), selon, je dirais, entre autres, le degré de conscience face à une morale cinématographique. Plusieurs traits communs unissent donc les plus récents films des cinéastes de la première génération dont il est ici question: les notions de mémoire et de mort, placées au cur de leur récit, (tout comme l'importance accordée aux éléments de la nature). Et il n'y a certainement pas là qu'une pure coïncidence dans la mesure où, plus que des thèmes qui viendraient simplement alimenter la matière narrative, ces préoccupations apparaissent intimement soudées à la raison d'être même qui a mis ces uvres au monde. Des uvres qui se répondent étrangement les unes les autres, pour dresser le portrait d'un pays en devenir que ces cinéastes n'ont jamais cessé d'arpenter métaphoriquement et de remettre en question. Alors que chez Leduc, Caroline se dépouille des traces matérielles du passé, mais affirme pourtant: «Oublier, je ne peux pas», Joe Aiello, chez Tana, vit constamment déchiré entre son passé, ses racines italiennes et son désir d'enracinement dans un pays jeune, coupé d'une mémoire à la dérive. Une idée qui trouve des échos dans la phrase prononcée par Abel dans Aujourd'hui ou jamais: « Je me souviens, c'est la devise du Québec... depuis qu'on a tout oublié »; film où la mémoire est quelque chose de douloureux, mais qu'il faut nécessairement affronter pour pouvoir accomplir ses rêves. L'allusion au rêve du pays à se donner est ici transparente... Mais encore, les films de Tana et de Lefebvre se terminent tous deux par un élan libérateur. Or, là où cet élan prend la forme de la mort dans La déroute, Lefebvre, lui - dont le film est pourtant traversé par le spectre de la mort -, communique une vision de l'avenir plus optimiste et ouverte. Ce qui n'est pas le cas de L'âge de braise où la mort de Caroline - tout comme ce qui précède: le délestage des signes d'un temps qui n'est plus devant soi - trouve un prolongement troublant dans ce qu'il est tentant de lire comme la métaphore du cinéaste Leduc lui-même et du cinéma québécois tout entier. D'autant plus troublant que cette marche vers la mort, c'est-à-dire tout le film, malgré la vigueur sereine qui accompagne cette Caroline toujours vivante, ne laissera aucune autre issue possible dès que le rêve sera venu imposer la mort comme inéluctable (de la même façon que chez Tana!). Puis, du trouble, émerge soudain la vision du sort tragique des Jutra, Mankiewicz, Groulx, que le rêve impossible de faire du cinéma au Québec a tués(2). Ce qui nous ramène, encore une fois - tout nous y ramène, même lorsque l'on veut l'oublier... -, à l'état pathologique de notre cinéma. Si la génération des Leduc, Tana et Lefebvre, malgré cette sinistre intuition qui s'insinue au cur de leur création, continue néanmoins à témoigner d'un refus énergique et têtu de ne pas se laisser avaler par l'ogre industrieux (dans les deux sens du terme), les «jeunes» cinéastes indépendants, pour leur part, qui n'ont jamais connu autre chose que la résistance, laissent percer un autre état d'esprit, en adoptant l'attitude de l'assiégé replié dans sa forteresse. Pour une cinéaste comme Jeanne Crépeau, qui est parvenue, après des années d'acharnement, à tourner Revoir Julie, mais sans le soutien accordé habituellement aux longs métrages (même indépendants) par le principal organisme subventionneur, soit Téléfilm Canada, le cinéma québécois n'offre pas une perspective d'avenir très reluisante. Les films de Jeanne Crépeau et de Michka Saäl, s'ils dénotent une réelle volonté de révéler, par le regard et la parole, les fragments d'une intimité qui tend vers l'universel, ne sont pas moins guettés pour autant par une forme d'autarcie - comme si la nécessité de résister à l'hostilité environnante entraînait leur auteur à se rétracter hors de la société, dans le champ de l'individuel. Mais les véritables autarciques, ce sont ces cinéastes tels Binamé, Briand et Villeneuve, qui, trop préoccupés de courtiser le spectateur par leur « talent », repliés sur des images qui se regardent elles-mêmes, ne font que survoler, sans jamais s'y frotter, s'y heurter, la réalité qu'ils prétendent dépeindre avec fulgurance. Ils appliquent, au pied de la lettre, l'idée du cinéma comme évasion... Alors ils planent, le vent dans les voiles, portés par un air du temps devant lequel le ciel de Tana ou celui de Lefebvre apparaît infiniment plus chargé de sens, car il faut le dompter ou s'y projeter pour comprendre ce qu'il nous dit de nous-même et du devenir de notre société. Marie-Claude Loiselle
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||