Rajeunir à en mourir
[ 24 images N° 93-94 - p. 3 ]
Il y a des signes qui ne mentent pas. Par exemple la constance avec laquelle notre cinéma, depuis quelques années, se complaît dans la légèreté, la plaisanterie et l'esprit juvénile en est un qui a de quoi préoccuper. Mais quelle est donc cette névrose collective qui nous afflige pour que peu à peu nous nous soyons mis à dépouiller notre cinéma de fiction de tout ce qui a fait, l'espace de quinze ans à peine, sa stimulante vivacité et sa force de résistance? Certains (les institutions) se cachent derrière la supposée crise du scénario - tout en vantant la grande qualité de ceux qu'ils cautionnent -, les autres (les cinéastes) se plaignent de la liberté qu'on ne leur accorde plus. Mais la liberté n'est-elle pas avant tout celle de l'intelligence, celle dont on s'empare ? Ne prendre que la liberté qui nous est donnée, ce n'est déjà plus la liberté, non ? Quoi qu'il en soit le mal semble enfoui plus profondément, dans l'orientation régressive de toute une société. Une société qui ne cherche plus qu'à se délasser.

Mais de quoi est-elle lasse au juste ? Et si c'était du poids de l'angoisse devant le vide que cette société génère et qu'elle cherche précisément à oublier ? Quand on entend dire que l'on prend tout beaucoup trop au sérieux au Québec, que l'on manque d'humour (!) - à ce sujet, j'ai en tête une réflexion surprenante formulée par l'écrivaine et scénariste Monique Proulx sur les ondes de la radio de Radio-Canada l'hiver dernier -, il y a de quoi être ébahi, car c'est là le discours qui recueille le plus de crédit aujourd'hui, se répandant jusqu'à nous faire oublier justement l'insouciance tranquille et satisfaite (celle du statu quo...) dans laquelle nous nous noyons. Une insouciance dont notre cinéma est le reflet.

Entre Les boys et ces films si superficiellement personnels qui ont désormais usurpé le qualificatif de « cinéma d'auteur », en plus de représenter l'« avenir » de notre cinéma de fiction - pensons notamment à Sous-sol de Pierre Gang, Le coeur au poing de Charles Binamé ou 2 secondes, le premier long métrage (au propos si pauvre et si mince) de Manon Briand, pour ne nommer que ceux-là - , la différence est moins grande qu'on ne l'imagine: ces films sont tous portés par l'esprit jeune - celui de «jeunes» de quarante ans bien souvent. Ils ont en commun de n'exploiter que les stigmates d'une société, impuissants qu'ils sont à faire émerger la vie et, à travers elle, un véritable regard sur le monde. Cela s'explique aussi, en partie, par le bien peu d'intérêt manifesté pour les figures humaines authentiques: on met en scène des personnages et non pas des êtres humains; et sur ce point, les films cités ci-dessus en sont de vifs témoignages (avec une seule nuance pondérée pour le personnage de Lorenzo dans 2 secondes).

Ainsi, tout se passe comme si les cinéastes qui le sont devenus depuis disons dix ou quinze ans - mais le problème tend à s'accentuer - n'arrivaient pas, si du moins ils essayent, à trouver en eux le courage ou la maturité pour se hisser au-delà du vide environnant, au-delà de la disette créatrice et culturelle desquels ils se gardent otages. Ce qui est tout de même grave pour de soi-disant artistes... car est-on encore artiste lorsque l'on a perdu toute capacité de penser le monde ?
Mais où sont donc aujourd'hui les descendants des Jutra, Groulx qui, dès leur premier film (...) ont affiché une lucidité et une gravité qui n'excluaient pas pour autant, dans leur cas, cette sorte d'insolence qui est celle de la liberté (volée) ?
Mais où sont donc aujourd'hui les descendants des Jutra, Groulx qui, dès leur premier film réalisé au début de la trentaine - films qui avaient eu l'effet d'un électrochoc sur le cinéma d'alors(1) -, ont affiché une lucidité et une gravité qui n'excluaient pas pour autant, dans leur cas, cette sorte d'insolence qui est celle de la liberté (volée)? Il y a bien encore quelques rescapés qui persistent et signent... un film tous les cinq ans, comme cette année Paul Tana et Jacques Leduc (avec La déroute et L'âge de braise). Et puis aussi quelquefois une surprise, isolée, comme s'il s'agissait presque d'un mirage. La position de l'escargot, le premier long métrage de fiction de Michka Saäl, qui prendra l'affiche en novembre, en est une. Non pas que ce film soit exempt de défauts (notamment sur le plan, tout de même fondamental, de la mise en scène), mais il s'agitlà incontestablement d'une oeuvre adulte, vibrante, tout entière animée par une raison d'être évidente, et qui, de plus, témoigne d'un infini respect devant les vérités muettes de la vie. Est-ce vraiment une coïncidence si Michka Saäl, dans ce film, rend hommage à À tout prendre (en plus de nimber son film d'un jazz aux couleurs de Coltrane qui n'est pas sans rappeler Le chat dans le sac...).

Jutra et Groulx ont donc bien quelques descendants, dispersés sur vingt-cinq ans de cinéma... mais pas de descendance ayant pris en mains de perpétuer les richesses d'une cinématographie nationale; car le culte de la juvénilité, c'est aussi ça: avancer sans bagage et sans mémoire. Nous parlions plus haut de névrose collective... Existe-t-il un autre pays dans le monde qui ait refusé à son cinéma d'accéder à la maturité ?

Marie-Claude Loiselle
  1. On peut aussi penser à Mankiewicz qui réalise à 36 ans une des uvres les plus imposantes de l'histoire du cinéma québécois, Les bons débarras. Ce film, tourné en 1980, fait peut-être bien, pour notre cinéma, figure de chant du cygne.