Le devoir de résistance
[ 24 images N° 92 - p. 3 ]
On a beaucoup parlé de l'esprit de fraternité qui régnait sur les révoltes de ce fameux printemps de 1968 et des années qui ont suivi, de cette époque de solidarité où chacun était prompt à se dresser contre l'inacceptable et où l'artiste était partie prenante d'une société au sein de laquelle il assumait activement son rôle. La nostalgie n'est d'ailleurs jamais loin derrière toutes les célébrations qui lui ont été rendues... On a moins fait de cas toutefois de la bonne dose d'insouciance qui se manifestait alors, venue semer - aussi paradoxal que cela puisse paraître - le germe de l'individualisme actuel. Car c'est au cur de ce soulèvement que, parallèlement à l'essor des groupes d'action populaires, l'homme et la femme de la rue, tout à coup, se sont emparés du droit de « parler pour leur compte » de leur propre situation; puis, peu à peu, un glissement s'est opéré: on a vu l'importance du groupe se dissoudre dans les intérêts particuliers de chacun. En fait, il a suffi de quinze ans à peine pour que ces « hommes affranchis » de Mai 68 ne se dispersent, dépouillés de toute appartenance, donc de tout «engagement», de toute responsabilité (sociale, historique, et je dirais même humaine). Ô combien nous aimons aujourd'hui nous entendre dire que nous appartenons au monde (sans frontière), à l'Avenir, alors que ce « nouvel homme », ivre de cette chimérique «ouverture», ne célèbre en réalité que son repli sur soi et sur ses besoins les plus purement égoïstes et impulsifs. De cette réalité-là, l'artiste, par essence tourné vers les choses du monde, doit refuser de porter le fardeau.

On se souviendra que dès l'explosion de ce mouvement d'affranchissement, il y a aujourd'hui trente ans, les cinéastes, comme beaucoup d'autres artistes, ont cru bon de faire de leur art un instrument - sinon une arme - de changement, de «tordre le cou à l'Art», comme le disait Serge Daney
(1), pour le soumettre à un fanatisme idéologique et politique, qui a marqué du sceau de l'éphémère la plupart des créations qui en étaient issues. Si tout un cinéma militant avait pour « mission » de transformer le monde dans l'espoir qu'il ne soit plus jamais le même, rétrospectivement, on ne peut que constater que la très grande majorité des uvres qui ont émergé de ce mouvement constituaient des armes de si courte portée qu'elles n'ont pu atteindre leur cible. Fallait-il faire ce détour pour apprendre (ou se rappeler ?) que le véritable pouvoir de l'art se situe ailleurs, que les révolutions qu'il accomplit se font de façon beaucoup plus lente - et du coup s'avèrent plus profondes - que celle qu'on a voulu réaliser à l'époque ?

Ainsi, faire le point sur ce qu'est devenu l'engagement trente ans après Mai 68 (comme le propose notre dossier sur le sujet dont vous pourrez lire la première de deux parties dans ces pages) suppose évidemment de s'interroger sur le pouvoir réel de l'art. En considérant comme suspectes, comme un « brouillage affectif »
(2), les marques de singularité propres à chaque artiste, en devenant en fait rien de moins qu'un éteignoir créatif, il apparaît que l'art, en s'engageant de la manière dont il l'a fait durant les années de militance, n'a su que neutraliser sa propre portée - inscrite précisément dans la rencontre, lumineuse, entre la singularité d'un regard et le monde -, en plus de venir briser la confiance en la possibilité d'influencer réellement son environnement. Or, ce bris de confiance actuel est aussi attribuable à la volonté de l'époque de réduire l'art à la politique, dont le propre est d'inscrire son action dans l'immédiat, alors que l'art, lui, appartient à l'histoire, au temps. Il est l'il et la conscience d'un monde en mouvance constante.
« On ne voit certes plus aujourd'hui l'art, le cinéma, comme des armes de combat; il faudrait toutefois reconnaître en eux des armes de résistance. Les seuls cinéastes qui comptent vraiment aujourd'hui, par ailleurs fort peunombreux, l'ont déjà compris. »
On ne voit certes plus aujourd'hui l'art, le cinéma, comme des armes de combat; il faudrait toutefois reconnaître en eux des armes de résistance. Les seuls cinéastes qui comptent vraiment aujourd'hui, par ailleurs fort peu nombreux, l'ont déjà compris. Ce sont ceux qui ont fait de la lucidité le moteur de leur travail, refusant de courber l'échine devant une nouvelle forme de despotisme: l'hédonisme, qui fait désormais de chaque homme et de chaque femme un simple consommateur avide de divertissement. Car, par les temps qui courent - par ces années où une sorte de consensus effroyable, parce que mou, s'empare de nos sociétés bercées d'illusions par les chantres de la mondialisation intégrale -, le seul fait de vouloir s'interroger sur la place de l'homme dans le monde, de ne pas célébrer un instant cette « grande marche de l'homme vers demain », de tenter de résister à ce mouvement, bref, de simplement s'arrêter, devient presque en soi un acte héroïque: un grain de sable dans le grand engrenage consensuel.

À ceux qui, cyniques, préfèrent croire qu'il n'y a plus (qu'il n'y a pas) de combat pour l'art, nous espérons au moins contribuer à rappeler, par le dossier qui suit, que, comme l'a si bien dit le philosophe Gilles Deleuze : « L'art, c'est ce qui résiste : il résiste à la mort, à la servitude, à l'infamie, à la honte »
(3). La résistance est le seul véritable combat de l'art... et son plus grand acte d'engagement. Osons croire toutefois que le cinéma est toujours un art.

Marie-Claude Loiselle
  1. Persévérance, P.O.L., Paris, 1994, p. 145.
  2. Programme de la « Semaine politique de cinéma » qui eut lieu au Verdi, à Montréal, en 1968. « Un cinéma, politique dans son essence, ne pourrait s'inscrire que dans une perspective dynamique, où le message, qu'il soit documentaire ou réflexif, ne subit pas de brouillage affectif et est acheminé de la façon la plus directe vers le moment de son accomplissement, la réception du message par le spectateur, donc la modification de celui-ci. Le problème est alors de majorer l'objectivité du message (...) ».
  3. Pourparlers, Éd. de Minuit, Paris, 1990, p. 235.