Téléfilm Canada ou le règne de la bêtise
[ 24 images N° 88-89 - p. 3 ]
Encore des mots, encore des pages consacrés à ce qu'il est dorénavant convenu d'appeler « l'affaire Falardeau » : un cas de scénario refusé qui a pris en quelques mois des proportions inusitées. Et comment vouloir à notre tour faire le point sur un tel sujet et, en discutant avec Pierre Falardeau, remettre en question cette démesure, sans venir davantage encore alimenter la surenchère ?

Oui, encore des mots, encore des pages, mais simplement parce que, outre le fait que Pierre Falardeau soit actuellement un des cinéastes les plus importants au Québec
(1), il est aussi celui qui, depuis toujours, se préoccupe d'aborder des questions fondamentales, celui qui jette un regard direct, vif, parfois cru mais toujours éclairé et droit sur notre présent et notre passé commun, et qui a su construire ce qu'on pourrait désigner véritablement comme une uvre sociopoétique. Parce que aussi Pierre Falardeau n'a jamais courbé l'échine devant la bêtise, et que les combattants (si peu nombreux) méritent notre soutien - comme ils devraient recevoir celui des autres cinéastes qui, eux aussi, sont confrontés à cette même bêtise institutionnalisée. Parce que l'ignominie qui se cache derrière les jugements incultes et aveugles de ceux qui décident du sort de notre cinéma ne sera jamais assez décriée - surtout lorsque l'on constate, atterré, quels ont été les scénarios préférés à celui de 15 février 1839, les Angélo, Frédo et Roméo et autres J'en suis. Une ignominie et une inculture dont on mesure l'ampleur à la lecture des trois rapports de l'analyste de Téléfilm Canada(2) ayant motivé les trois refus successifs du scénario. Ces rapports démontrent hors de tout doute qu'au contraire de ce qu'ont pu soutenir les Louis Laverdière de Téléfilm Canada(3), les arguments politiques ont bel et bien contribué à leurs refus. On peut notamment y lire que « [...] dans le climat politique actuel (post-référendaire à la sortie du film) les propos vitrioliques des personnages contre l'occupant anglais ne sont pas sans résonnances [sic] avec un certain discours (primaire) des défenseurs du Oui », puis, en conclusion du rapport: « [...] les résonnances [sic] avec la situation actuelle du Québec est [sic] pour le moins gênante. »(4) De plus, ces rapports révèlent noir sur blanc ce que, bien entendu, on savait déjà: comment, de leur haute sphère bureaucratique et autocratique, ces « ti-Jos connaissant » veulent tous faire le film à leur façon (un peu plus de ceci, un peu moins de cela), distribuent leurs bonnes et moins bonnes notes en marge du scénario, jusqu'à étaler le plus sérieusement du monde les pires banalités et les plus sottes contradictions (comme de reprocher au scénario de Falardeau un certain manque de véracité historique, notamment sur le plan de la langue, tout en lui indiquant qu'il serait souhaitable que le personnage de de Lorimier soit moins « héroïque », moins inflexible dans ses convictions, afin de rendre le personnage plus intéressant pour le spectateur, et en souhaitant que ce scénario trop statique soit plus cinématographique!). Et quoi encore ?

Le fait également qu'à la suite du troisième refus du scénario par Téléfilm un mouvement spontané de sympathie et de solidarité, qui ne cesse de prendre de l'ampleur, se soit créé (le comité du 15 février 1839) dans le but d'amasser les fonds manquant à la réalisation du projet, montre à quel point la démarche de ce cinéaste occupe une fonction symbolique pour une grande partie de la population qui s'identifie à cette cause - une part de la population assurément plus considérable que semble le croire Téléfilm. Est-il nécessaire encore ici de comparer, un peu trivialement comme plusieurs n'ont pas manqué de le faire, les recettes tout de même considérables des films de Falardeau avec celles de la plupart des autres films québécois, alors qu'on ne cesse de se demander s'il y a véritablement un public pour notre cinéma ?

En revanche, ce mouvement populaire ne peut qu'exposer le cinéaste à un redoutable écueil : on imagine un peu le poids de la responsabilité qui incombera à Pierre Falardeau le jour où il se retrouvera caméra en main, confronté à l'attente de tous ceux qui l'ont appuyé, encouragé, soutenu de leur contribution humaine et monétaire. Est-ce encore son propre film qu'il pourra réaliser ou celui de tout le monde, chacun s'étant forgé une idée de l'œuvre qu'il souhaitait voir naître ? Comment pourra-t-il être à la hauteur d'un espoir aussi pressant, mais surtout tellement diffus et polymorphe ?

Ce sont en fait ces questions brûlantes qui au départ ont motivé notre volonté de nous entretenir avec ce cinéaste que nous savons déjà surmédiatisé. Surmédiatisé ? On parle beaucoup de Pierre Falardeau, mais Pierre Falardeau lui-même n'occupe les tribunes que pour que puissent s'entrechoquer les idées, c'est-à-dire pour assumer pleinement et droitement son rôle d'intellectuel. Ne serait-ce que pour cela, nous lui devons toute notre estime.

Marie-Claude Loiselle
  1. Pierre Falardeau a notamment reçu pour Octobre le Prix du meilleur long métrage de l'année 1994, décerné par l'Association québécoise des critiques de cinéma.
  2. Nous avons obtenu les rapports de l'analyste au contenu et les rapports des lecteurs externes en vertu de la Loi sur l'accès à l'information. Les rapports de l'analyste sont rédigés par le chargé de projet qui formule ses recommandations en s'inspirant du contenu des deux rapports de lecture commandés à l'extérieur de l'institution, à des lecteurs anonymes de son choix. Les rapports de l'analyste sont ensuite soumis à un comité de Téléfilm Canada qui, lui, se prononce sur le sort du projet.
  3. « Un projet inachevé », Le Devoir, 16 mai 1997, p. A 11.
  4. Rapport de l'analyste au contenu du 17 août 1995, rédigé par Annie Charette. Les deux rapports suivants, rédigés par Claude Daigneault, sont dans le même registre.