Si le lecteur de cette revue se demande comment il se fait qu'il n'y ait pas de « couverture » du dernier film de Denys Arcand, Joyeux calvaire, dans ce numéro de 24 images, ce n'est pas faute d'avoir tout tenté auprès des producteur et distributeur pour la lui offrir. De toutes parts, les réponses à nos démarches ont retenti à l'unisson : « Il n'y a pas encore de copie disponible ». Le film serait, nous dit-on, à Londres, en cours de mixage, et ce, moins d'un mois avant sa sortie ! Nous étions même prêt à repousser notre date de parution d'une semaine afin de le voir, in extremis, au début de novembre. Rien à faire ! Quant au réalisateur, il ne donne pas d'entretien sans que nous ayons vu le film; ce qui est bien compréhensible !
Alors que, lorsque dans un souci de continuité nous désirons mettre en lumière et seconder le travail de cinéastes que nous avons toujours suivis avec intérêt, comme c'est le cas pour Denys Arcand, nous nous heurtons ainsi à des murs, il y a de quoi se surprendre de la remarque d'un Roger Frappier (à l'émission de la radio de Radio-Canada, C'est bien meilleur le matin), qui déplorait le fait que les médias ne parlent jamais des films québécois qu'au moment de leur sortie sur les écrans, alors que les films étrangers, eux, sont précédés d'une « couverture » qui suscite l'attente du public. Et Joyeux calvaire n'est pas un cas exceptionne l: la pratique se répand de mois en mois, mais nous ne citerons ici que cet autre exemple récent, celui de Cosmos (produit par Roger Frappier lui-même), tout aussi invisible jusqu'à sa présentation au festival de Rouyn-Noranda. « Paranoïa ! », nous souffle-t-on à l'oreille, pour expliquer cette pratique - qui, à long terme, ne peut qu'être nuisible au cinéma québécois -, producteurs et distributeurs ayant décidé d'imputer aux journalistes et aux critiques l'insuccès commercial de plusieurs réalisations récentes plutôt qu'aux films eux-mêmes. Ces producteurs et distributeurs, qui entretiennent une relation d'amour-haine avec la presse, courtisée et vilipendée tour à tour, ont pourtant de plus en plus besoin de cet impossible partenaire, alors que les films disposent de peu de temps, privés du bouche à oreille qui leur permettait autrefois de s'imposer : « Ça passe ou ça casse », comme on dit. Ce que l'on devine être une nouvelle stratégie: garder un film sous le sceau du secret jusqu'à l'extrême limite, en assure-t-il véritablement le succès ? Cela ne le préserve en rien du jugement critique, sans compter que cette tactique risque fort d'attiser la suspicion au sujet de sa qualité.
Nous ne nous expliquons guère ce refus de collaboration de certains producteurs et distributeurs, qui, en négligeant d'inclure dans leur stratégie de marketing les publications périodiques, privent ainsi un lectorat cinéphile, dont ils ont un impérieux besoin, d'un regard sur le film; d'autant plus que 24 images a toujours appliqué rigoureusement envers les films québécois la politique de réserver pour après la sortie toute critique qui pourrait leur nuire. Loin de nous l'idée de nous substituer à nos maîtres-distributeurs québécois, mais force est de constater que les sorties de films semblent de plus en plus menées à la va comme je te pousse (dates de sorties repoussées ou devancées, films sortis à la hâte, etc.), sans réel souci de préparer le public, d'éveiller son intérêt sur une plus longue période, et cela même en considérant le peu de pouvoir que les distributeurs conservent sur la gestion des réseaux de salles. Ils ne misent en réalité, au seul moment de la sortie, que sur les quotidiens et les médias électroniques - qui, on le sait, ont la mémoire courte -, alors qu'ils devraient plutôt s'inspirer de ce que notre voisin d'outre-Atlantique ayant le cinéma national le plus en mesure de résister aux Américains, c'est-à-dire la France, met en pratique depuis longtemps, du moins pour les films d'auteurs ayant besoin de ce travail de mise en lumière qu'apporte une revue de cinéma, en organisant deux mois avant la sortie des films des projections destinées aux journalistes - et ce n'est même pas par égard pour eux, mais par pure stratégie!
Quand on entend des productrices telles Bernadette Payeur et Pascale Dauman - dans les entretiens que vous pourrez lire dans les pages qui suivent - parler de la manière dont les notions essentielles de suivi et de gestion du patrimoine font corps avec leur travail, on se dit que les distributeurs (et certains producteurs beaucoup moins visionnaires qu'elles) auraient intérêt à intégrer un peu de perspective à leur vision de ce qu'est un film...
Marie-Claude Loiselle
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