Éloge de la marge
[ 24 images N° 120 - p. 3 ]
Lorsque Godard affirmait par une formule devenue célèbre que « la marge c’est ce qui fait tenir les pages ensemble », ne disait-il pas à peu près la même chose qu’André Forcier qui rappelait, en recevant en 2003 le prix Albert-Tessier, que « ce n’est pas le cinéma d’auteur qui est un produit résiduel du cinéma commercial mais le contraire »(1) ? Le cinéma d’« art et essai » (appellation moins ambiguë que celle de « cinéma d’auteur »), le plus souvent réduit à la précarité par son statut marginal, est non seulement le poumon de tout le cinéma, mais aussi la manne créatrice du cinéma de consommation courante, son laboratoire, son réservoir d’idées et d’exploration ; tout ce qu’il ne peut pas se permettre d’expérimenter lui-même et où il puise en recyclant ce qu’il considère utile à ses fins. Dans cette perspective, on comprend bien que cette soi-disant audace, si souvent vantée par les institutions lorsqu’elles ont à défendre les projets dans lesquels elles investissent nos dollars par millions, n’est plus qu’une audace éprouvée et autant que possible contrôlée. Ledit système agit comme s’il n’avait rien à faire de cette irréductible engeance (les artistes) qui trime à sonder les mystères du monde et qui s’acharne sur les chemins les plus hasardeux. Le désir totalitaire des « gros » qui d’ailleurs sont les seuls à bénéficier de crédibilité aux yeux des décideurs est de nettoyer le système de financement de tous ces empêcheurs de tourner en rond avec lesquels ils se voient contraints de partager les deniers… publics (ça on ne le rappellera jamais assez) et qui ne font que mettre de la boue sur le tapis rouge de la réussite. Mais tout en nourrissant le rêve (de moins en moins) secret de livrer une fois pour toutes ces créateurs à leur propre sort, s’orientant de plus en plus sans fléchir en ce sens, ceux qui méprisent cette part essentielle de notre cinéma, aujourd’hui confinée à la marge, ne savent pas qu’à négliger et à appauvrir ainsi cette marge, la forçant à se retrancher dans un espace toujours plus réduit, toujours plus précaire et souterrain, c’est tout le cinéma qu’ils condamnent à moyen terme à l’asphyxie.

Ainsi, le règne du « ça va faire pareil » que déplorait déjà Jean Chabot il y a quelques années
(2) est en train de s’enraciner solidement au Québec pour tout un cinéma économiquement appauvri. Pendant que les uns réclament toujours plus d’argent, plus de confiance de la part des investisseurs, plus de liberté d’action (qui n’est pas synonyme de création), les autres tentent de bricoler des œuvres dans une économie de bouts de chandelles, en rognant sans cesse sur l’essentiel. Placés devant le choix d’attendre cinq, six ou sept ans (et même parfois davantage) pour tourner un film ou de tenter de le faire coûte que coûte avec les moyens du bord, de plus en plus de cinéastes optent pour la deuxième voie. Ils rêvaient d’une œuvre sur pellicule film (devenue aujourd’hui un luxe !), ils la feront avec une mini-DV. Ils avaient besoin d’au moins trente jours de tournage pour filmer dans plusieurs lieux, ils le feront en vingt jours et, par le fait même, ils devront abandonner l’idée de sortir de la ville et se contenter de trois coins de rues et de deux appartements à Montréal, mais aussi de deux fois moins de personnages. Et on se dit que « ça va faire pareil » puisque le film va quand même exister. Travailler avant le tournage avec les comédiens, il faut oublier ça, et même qu’on aura le temps de ne tourner que deux ou trois prises de chaque plan, mais il faut bien se convaincre que ça va faire pareil sinon le découragement pourrait se faire sentir, ce qui est l’ennemi de la création. Pendant tout ce temps, il se peut que l’on ne sache pas si le film une fois terminé trouvera un distributeur. Depuis qu’on a sonné le glas de Cinéma Libre, qui assumait la diffusion de la plupart des productions québécoises « indépendantes », les voies de distribution alternatives se font rares et précaires elles aussi. Et puis, après tout, on pourra toujours le montrer à quelques amis… ou le lancer sur « le Net », telle une bouteille à la mer.

Et vient un jour où il est clair que ça ne fait plus pareil…

Ramener cette précarité de tout le cinéma d’« art et essai » à la seule question du sort dramatique de la culture et de son sous-financement endémique dans notre société nord-américaine où n’a de valeur que ce qui se veut « rassembleur » et qui nourrit le tiroir-caisse (Cinéma Libre comme la Cinémathèque sont deux exemples d’institutions devenues malades en tentant de fonctionner dans un environnement conçu pour le faire sans elles) serait une nouvelle fois renvoyer dos à dos deux visions irréconciliables, alors que ce qui se joue aujourd’hui dans notre cinéma et ailleurs n’est pas seulement affaire d’opposition de visions et de dichotomie d’intérêts. Il s’agit de comprendre que ces deux cinémas que l’on oppose, dans une petite cinématographie comme la nôtre, sont bien plus qu’on peut le croire les deux faces d’une même médaille. Ainsi, la voie royale du succès où notre cinéma s’est engagé tout récemment lui fait perdre de vue que sans l’énergie de l’utopie, de la liberté, du regard insatiable de l’artiste, il se condamne à tourner à vide, en vase clos, tel un serpent qui se mord la queue. À moins qu’il ne choisisse de devenir le pâle substitut des produits made in USA où il ne lui restera plus qu’à puiser sa substance sans âme. Et là, plus rien ne sera pareil.
  1. 24 images, n° 118, septembre 2004.
  2. 24 images, n° 90, hiver 1998, table ronde « Le documentaire au Québec : Sauve qui peut la vie ».

Marie-Claude Loiselle