Le cinéma en voie de disparition
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Il y a eu bien peu de cinéma produit au Québec cette année. D’ailleurs, au train où vont les choses, il risque d’y en avoir de moins en moins. Ce n’est pas qu’on ait tourné moins de films, et nous ne leur avons pas consacré moins d’argent qu’en 2003, ou les années d’avant. C’est plutôt qu’il n’intéresse plus grand-monde. Et ce n’est pas par défaut de fréquentation des salles… En fait, il n’y a qu’à regarder la liste des films sortis en 2004 auxquels Téléfilm Canada est associé et à en extraire la vingtaine de longs métrages tournés en français pour que se confirme ce qui était déjà une impression trouble, persistante, inquiétante. Ce qui suscite cette impression ne peut pas être le fait en soi qu’un tiers de tous ces longs métrages soient des premières œuvres, mais que la plupart de ceux-ci aient été tournés par des réalisateurs qui n’avaient aucune expérience du cinéma (par des courts métrages, par exemple) en plus d’avoir une basse conception de celui-ci. Plusieurs d’entre eux ont pourtant l’arrogance de ceux qui ont tout à nous apprendre : ils détiennent la clef de la boîte à succès, ils ont fait leurs preuves, et plus encore, à la télé en scénarisant ou en réalisant des séries ou des émissions humoristiques qui ont raflé les cotes d’écoute (les Omertà, Scoop, Bunker, Rock et Belles Oreilles, Un gars, une fille, etc.) et réclament donc des millions qu’on leur donne avec empressement. Aussi, je ne serais pas étonnée qu’on soit déjà à presser les Guy A. Lepage (Camping sauvage), Pierre Houle (Monica la Mitraille), Érik Canuel (Nez rouge et Le dernier tunnel, sortis à quelques mois d’intervalle), Yves Pelletier (Les aimants, scénariste de Karmina 1 et 2) et même Luc Dionne dont Aurore sortira sur nos écrans en 2005, d’expédier un nouveau projet afin de leur remettre l’enveloppe bien garnie qui les attend, alors que tant d’autres cinéastes de talent et d’expérience triment dur pour tenter de maintenir une continuité dans leur pratique et voient leurs projets refusés de façon répétée.

Il est pourtant clair que ce n’est pas non plus le fait que ces gens viennent d’autres sphères que le cinéma qui cause problème. Qui contesterait à un metteur en scène de théâtre de la trempe d’un Patrice Chéreau le droit de passer à la réalisation ? De la même façon, on se réjouit que Wajdi Mouawad, homme de théâtre et écrivain, avec son premier film, Littoral, vienne enrichir notre cinéma de sa vision singulière et vaste, apportant avec lui l’expérience d’une véritable démarche d’artiste. Il n’y a pas de chasse gardée, et surtout pas en art où l’essentiel est une question de regard et de rapport au monde. Le problème est plutôt que beaucoup de ces transfuges de l’univers de la télé ou des variétés n’ont rien à apporter au cinéma, sinon des recettes déjà éprouvées au petit écran, une confusion toujours plus grande entre art et média de masse… et beaucoup d’argent par les entrées au guichet qu’ils font miroiter. Ils savent mettre en boîte de façon efficace et sont passés maîtres dans l’art du punch et de la technique (les multiples tournages que nécessitent les séries leur a permis de se faire la main), mais cela n’en fait pas pour autant des cinéastes capables d’imposer une vision forte et personnelle. En vérité, leurs films n’existent que pour assouvir la voracité de cet ogre du commerce culturel médiatique qui sait créer l’événement et imposer aux consommateurs tous ces musts de l’heure que chacun se doit d’avoir vus. Les institutions ont beau s’enorgueillir de labels comme ceux de « cinéma de qualité » par lesquels ils justifient leurs choix, si les projets de tous ces « néophytes » reçoivent si facilement des sommes enviables par bien d’autres, cela n’a pas tant à voir avec leur talent de cinéaste qu’avec le fait que ce sont des stars. Après des années de valse-hésitation et de virages mal contrôlés, les critères de sélection des projets n’ont jamais été aussi clairs que maintenant…

Bien sûr, le phénomène du passage au cinéma de vedettes du petit écran ou des variétés, humoristes avant tout, se retrouve aussi dans d’autres pays comme les États-Unis et la France (surtout depuis l’avènement de Canal Plus il y a vingt ans), mais cela passe essentiellement par des prestations dans des films, comme ce qu’on a pu voir ici aussi depuis quelque temps (le cas des Patrick Huart, Mario Jean, Stéphane Rousseau et quelques autres). Ce qui ailleurs est par contre beaucoup moins répandu, c’est de voir ces vedettes (réalisateurs de télé autant qu’humoristes) devenir réalisateurs pour le cinéma. Il y a bien en France le cas notoire d’Alain Chabat, ayant fondé sa réputation sur celle des Nuls dont il faisait partie, qui a notamment réalisé Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre et plus récemment RRRrrrr ! ! ! (écrit par et mettant en vedette les Robins des bois), ou quelques autres moins connus ici comme Antoine de Caunes ou Albert Dupontel, mais ces exemples demeurent des exceptions et surtout ne représentent qu’une très infime part des quelque 200 films tournés annuellement. Le cinéma en France demeure encore une affaire de cinéastes et le travail du cinéaste, un métier qui s’apprend durement (même si, comme dans tous les métiers également, il y a de bons et de moins bons praticiens).

Or on voit bien qu’ici, aux yeux des institutions qui soutiennent financièrement les films, le métier ne compte pas, et de cela, combien de cinéastes aujourd’hui subissent-ils l’outrage ? Pendant ce temps, dans cette société-là, nous perdons de vue la nécessité sociale, historique, artistique du cinéma, tout comme ce que signifie une véritable culture populaire, qui elle aussi se meurt, réduite au silence, écrasée de tout le poids d’une culture de masse présomptueuse et infantilisante qui ne cesse de nous lancer au visage sa certitude d’avoir raison.

Marie-Claude Loiselle