Les images ont un sens
[ 24 images N° 118 - p. 3 ]
Dans le précédent numéro de 24 images, Philippe Gajan terminait l’éditorial en rappelant l’importance d’« affirmer le devoir du cinéma de penser le monde ». Il s’agit certes là d’une idée qui depuis longtemps a guidé notre démarche : privilégier un cinéma qui s’interroge sur la place de l’homme dans le monde(1). Une idée qui se précise et prend de plus en plus la forme d’une nécessité de faire naître des liens, des résonances entre le monde, les films et nous qui les recevons, et pourrait se formuler ainsi : Comment le monde s’inscrit-il aujourd’hui dans les films ? Quelle présence, quelles traces y laisse-t-il ? « Le cinéma s’use aujourd’hui à faire croire qu’il regarde le monde alors qu’il est plutôt un bout du monde qui (nous) regarde », écrit Jean-Louis Comolli(2). Un bout du monde qui nous interpelle en permettant cette circulation entre lui et le film, tissant un réseau d’échanges dont chacun peut se nourrir dans sa propre et plus vaste expérience du monde.

Or, si le titre du présent éditorial paraphrase celui d’un court film que Chris Marker consacrait, en 1970, au libraire et éditeur François Maspero, intitulé Les mots ont un sens, c’est qu’il permet ici de rappeler l’importance de dire le monde à travers des images et des mots, ce qui sous-entend de mettre en œuvre les conditions d’ouverture nécessaires pour que le monde puisse venir à nous et trouver un sens. Mais ce sens qui n’existe que par cette mise en rapport essentielle, ce constant aller-retour de soi vers le monde, puis du monde vers soi par le biais des mots (ou des images) que je viens d’évoquer, François Maspero a justement, tout au long de sa vie, cherché à le faire naître, comme l’évoque si bien Les abeilles & la guêpe(3), l’ouvrage le plus lumineux qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. On ne sort pas indemne de la lecture de cette « autobiographie » où constamment l’Histoire est lue à travers le regard d’un homme qui, lui-même, ne se sait tel qu’il est que par l’histoire qui le traverse (aussi bien celle de sa mémoire familiale que celle de la France de l’après-guerre, puis de l’Algérie, de l’Amérique latine, de la Palestine, des Balkans). Il s’agit de l’autoportrait d’un homme dans le siècle et de ses engagements que Maspero prend soin de dépouiller d’un quelconque héroïsme jusqu’à leur donner la nature de l’évidence. Si ce témoignage se révèle à ce point émouvant et précieux, c’est qu’il est fondé sur l’humilité, la grandeur d’âme et la générosité la plus pure d’un homme qui, malgré la loyauté de ses engagements et l’indéfectible solidarité humaine dont il fait preuve, n’établit jamais de conclusions hâtives. « Aller dans le monde et en revenir chargé, non pas d’images à coller dans l’album-souvenir, mais d’idées nouvelles, de nouvelles voix, d’histoires nouvelles, une vie nouvelle », puisque, comme il le précise plus loin dans l’ouvrage : « Je ne pars pas vérifier des idées que j’ai mais pour que se dessine, au bout du voyage, ce dont je n’avais pas idée au début ». Ces phrases résument bien à elles seules l’esprit qui anime cet homme, fait avant tout d’ouverture, qualité essentielle de quiconque aspire à servir d’intermédiaire – en tant qu’organisateur de sens – entre le monde et les mots, les images. Et ce voyage évoqué ici, ce peut aussi bien être un film, un livre ou toute œuvre de création qui appelle une disponibilité à ce qui s’offre à chaque instant. Mais cela fait surgir une question : dans le mode de production tel qu’il s’est institutionnalisé chez nous, accepte-t-on encore qu’un cinéaste parte trouver ce dont il n’avait pas idée au départ, en écrivant son scénario (de fiction aussi bien que de documentaire) ? Et les cinéastes eux-mêmes osent-ils (savent-ils) encore s’emparer de cette liberté-là ?

« Mais l’espace est toujours double, dit Maspero, car il y a toujours notre propre espace, celui que, partout, chaque être humain promène avec lui, bon gré mal gré, comme une bulle dans une bulle plus grosse. Crever toutes les bulles, c’est le défi. » Le défi du créateur, du cinéaste (et non du fabricant d’images ou de concepts), qui doit constamment se mettre en péril en sortant de lui-même – et cela même lorsqu’il s’agit d’y revenir ultimement, car pour plonger en soi, il faut que l’espace intérieur soit riche de ce que le monde extérieur a pu y déposer. Crever toutes les bulles donc, y compris celle de l’habitude, celle qui fait perdre la capacité de s’étonner, mais pour ce voyageur, immobile ou globe-trotter selon les périodes, le « seul étonnement qui vaille [est] celui, primitif et primordial, que doivent inspirer la vie et ce qu’elle peut créer ». Qu’il s’agisse de témoigner de la vie animant cent mètres carrés ou tout un pays, à un kilomètre de chez soi ou à l’autre bout du monde, il y a toujours pour Maspero la même volonté de rendre compte de « paysages humains », mais également de paroles humaines dont nous sommes aujourd’hui dépourvus. Une parole et non pas seulement des mots (ceux des médias notamment) vidés de leur sens parce que privés de continuité et de mises en rapport éclairants.

Enfin, parlant à la fin du livre de son ami Francesco Biamonti, auteur italien dont il est aussi le traducteur, il a cette très belle phrase : «Son village lui suffisait pour écrire les paroles qui couraient la nuit dans le vent de sa terre», phrase qui dit mieux que mille mots en quoi tout le cheminement de Maspero se résume à cette attention primordiale et sans cesse renouvelée qui le soude indéfectiblement, par une conscience aiguë de son point d’origine, à l’humanité tout entière, avec la volonté de « mettre à jour, dans l’espace et le temps, des résonances, des correspondances entre les hommes ». L’homme oui, mais toujours en lien avec le plus proche comme le plus lointain (au sens historique autant que géographique). N’est-ce pas là le plus bel exemple qui soit d’ouverture pouvant aider chacun à mieux vivre... et à re-créer le monde par son propre regard, par le biais des mots aussi bien que des images. Un bel exemple de liberté…

Marie-Claude Loiselle

  1. Comme nous l’écrivions en éditorial du premier numéro sur l’engagement, 24 images, n° 92, été 1998.
  2. Dans un ouvrage qui vient de paraître chez Verdier intitulé Voir et pouvoir. L’innocence perdue : cinéma, télévision, fiction, documentaire, 2004, 761 p. Nous reviendrons prochainement sur ce livre important qui couvre quinze années de réflexion de ce critique, théoricien, enseignant et cinéaste.
  3. Les abeilles & la guêpe, Éditions du Seuil, 2002, 329 p.