Perpétuer un héritage
[ 24 images N° 116-117 - p. 3 ]
Le numéro que vous avez entre les mains est forcément très particulier pour l’équipe de la revue. Tout d’abord, c’est un retour que nous sentons attendu, après un an d’absence. Entre-temps, Claude Racine, directeur de la revue depuis le numéro 34, a pris la décision de passer la main. Pendant plus de 17 ans, il a tenu le fort et imposé, ici et à l’étranger, une publication désormais reconnue pour sa qualité, sa rigueur et sa pertinence. Un héritage qu’il était important de perpétuer.

Comment donc faire fructifier cet héritage ? Une revue de cinéma comme 24 images se doit d’être présente sur deux fronts : celui de l’actualité et celui de la réflexion. Sa force est d’afficher sa vigilance tant en ce qui a trait au paysage – ce que l’on voit sur nos écrans, ce que l’on ne voit pas – qu’en ce qui concerne le cinéma – comment une société, par l’entremise de ses cinéastes, se représente… ou se nie. Dans un éternel va-et-vient entre le cinéma et la société où il existe, la critique se doit de mettre en perspective, d’interroger, de créer des ponts afin que les œuvres puissent s’inscrire dans une durée et poursuivre leur dialogue entre elles et avec nous.

Durée et dialogue : la revue propose numéro après numéro des dossiers thématiques, sorte « d’arrêt sur image », qui, loin de figer notre vision, se veulent une série de jalons, de repères que l’on se donne à travers le temps et l’espace pour mesurer les distances parcourues comme les immobilismes. À cela, il faudrait rajouter le devoir d’ouverture. Le cinéma, comme notre monde change, se dote de nouveaux outils aussi bien que de nouvelles politiques, donnant naissance à de nouvelles pratiques de même qu’à de nouveaux spectateurs. Nous devons en prendre acte et évoluer avec eux, voire même si possible anticiper toutes ses mutations… parfois. Reste que notre matériau de réflexion, notre « matière première », est et restera l’œuvre et son auteur. C’est notre décision, lire notre subjectivité, en toute conscience, de les défendre, d’encourager leur audace et de tenter d’en constituer une modeste extension… pour la suite du dialogue.

Ce numéro constitue, je crois, l’illustration de ce qui précède. Avec la disparition de Jean Chabot, nous avons perdu non seulement un compagnon de route mais surtout un grand artiste dont l’œuvre reste bien trop méconnue. Pourtant, à elle seule, elle est ce que nous rêvons de faire dans cette revue : une adresse constante à notre société dont il était l’un des observateurs les plus vigilants. Nous aurions aimé l’avoir avec nous pour nous aider à voir clair au moment où le cinéma québécois vole de succès en succès. Nous ne sommes pas pessimistes, probablement pas optimistes non plus. Car si nous nous réjouissons de voir le public d’ici s’ouvrir à son propre cinéma, nous nous devons de le mettre en garde contre les conclusions hâtives, les détournements de sens et les tentatives de récupération. Une cinématographie forte ne se définit certainement pas par des chiffres, peut-être pas non plus par des prix. Aucune recette, fût-elle magique, ne saurait la circonscrire. Bien au contraire, elle échappe à toute volonté d’y accoler une étiquette. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne doit pas faire vivre ses artistes, artisans, producteurs et autres passeurs que sont les distributeurs ou exploitants de salles. Ce qui ne veut pas dire non plus que la revue 24 images se cantonne et se cantonnera dans la glorification de l’artiste maudit. Cela veut simplement dire qu’à l’heure où tout semble vouloir être jugé selon des normes quantitatives, il faut entrer en résistance, encore une fois, pour prôner la diversité, proposer des chemins de traverse et affirmer le devoir du cinéma de penser le monde.

Philippe Gajan,
directeur