Le numéro que vous avez entre les mains est forcément très particulier pour léquipe de la revue. Tout dabord, cest un retour que nous sentons attendu, après un an dabsence. Entre-temps, Claude Racine, directeur de la revue depuis le numéro 34, a pris la décision de passer la main. Pendant plus de 17 ans, il a tenu le fort et imposé, ici et à létranger, une publication désormais reconnue pour sa qualité, sa rigueur et sa pertinence. Un héritage quil était important de perpétuer.
Comment donc faire fructifier cet héritage ? Une revue de cinéma comme 24 images se doit dêtre présente sur deux fronts : celui de lactualité et celui de la réflexion. Sa force est dafficher sa vigilance tant en ce qui a trait au paysage ce que lon voit sur nos écrans, ce que lon ne voit pas quen ce qui concerne le cinéma comment une société, par lentremise de ses cinéastes, se représente
ou se nie. Dans un éternel va-et-vient entre le cinéma et la société où il existe, la critique se doit de mettre en perspective, dinterroger, de créer des ponts afin que les uvres puissent sinscrire dans une durée et poursuivre leur dialogue entre elles et avec nous.
Durée et dialogue : la revue propose numéro après numéro des dossiers thématiques, sorte « darrêt sur image », qui, loin de figer notre vision, se veulent une série de jalons, de repères que lon se donne à travers le temps et lespace pour mesurer les distances parcourues comme les immobilismes. À cela, il faudrait rajouter le devoir douverture. Le cinéma, comme notre monde change, se dote de nouveaux outils aussi bien que de nouvelles politiques, donnant naissance à de nouvelles pratiques de même quà de nouveaux spectateurs. Nous devons en prendre acte et évoluer avec eux, voire même si possible anticiper toutes ses mutations
parfois. Reste que notre matériau de réflexion, notre « matière première », est et restera luvre et son auteur. Cest notre décision, lire notre subjectivité, en toute conscience, de les défendre, dencourager leur audace et de tenter den constituer une modeste extension
pour la suite du dialogue.
Ce numéro constitue, je crois, lillustration de ce qui précède. Avec la disparition de Jean Chabot, nous avons perdu non seulement un compagnon de route mais surtout un grand artiste dont luvre reste bien trop méconnue. Pourtant, à elle seule, elle est ce que nous rêvons de faire dans cette revue : une adresse constante à notre société dont il était lun des observateurs les plus vigilants. Nous aurions aimé lavoir avec nous pour nous aider à voir clair au moment où le cinéma québécois vole de succès en succès. Nous ne sommes pas pessimistes, probablement pas optimistes non plus. Car si nous nous réjouissons de voir le public dici souvrir à son propre cinéma, nous nous devons de le mettre en garde contre les conclusions hâtives, les détournements de sens et les tentatives de récupération. Une cinématographie forte ne se définit certainement pas par des chiffres, peut-être pas non plus par des prix. Aucune recette, fût-elle magique, ne saurait la circonscrire. Bien au contraire, elle échappe à toute volonté dy accoler une étiquette. Ce qui ne veut pas dire quelle ne doit pas faire vivre ses artistes, artisans, producteurs et autres passeurs que sont les distributeurs ou exploitants de salles. Ce qui ne veut pas dire non plus que la revue 24 images se cantonne et se cantonnera dans la glorification de lartiste maudit. Cela veut simplement dire quà lheure où tout semble vouloir être jugé selon des normes quantitatives, il faut entrer en résistance, encore une fois, pour prôner la diversité, proposer des chemins de traverse et affirmer le devoir du cinéma de penser le monde.
Philippe Gajan,
directeur
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