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| Sauver le documentaire d'auteur [ 24 images N° 114 - p. 3 ] |
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| Il y a quatre ans paraissait le rapport du comité consultatif sur le long métrage (de fiction), commandé par le ministère du Patrimoine canadien, qui mettait de lavant ce que ses maîtres duvre voulaient entendre: que le cinéma canadien, plus que jamais florissant, participe activement à la promotion de la culture et du commerce canadiens, et quen gros il ne sagit que de consolider les structures actuelles, et que lÉtat injecte davantage dargent afin que lon puisse tourner des films de «qualité» encore meilleure, cest-à-dire à plus gros budget pour que tout aille pour le mieux dans le « plus beau pays du monde ». Quelques mois plus tard, en juin 2000, voyait le jour la phase 1 dun rapport sur le documentaire, celui-là commandé principalement par les artisans du milieu(1), rapport constitué strictement de données factuelles sur lévolution du volume de production, des budgets, des structures et sources de financement, de la demande concernant le documentaire au Québec et au Canada depuis dix ans. On y révélait entre autres quil se produit ici plus de documentaires que jamais en raison de la multiplication des chaînes spécialisées quoique les budgets de production soient à la baisse et que ce sont les séries qui bénéficient de la demande croissante, au détriment surtout du long métrage, pratiquement disparu du paysage. Cependant, cette évaluation froide des données ne disait rien de la réalité vécue par les principaux intéressés, soit les cinéastes, mais surtout ne permettait de faire aucune distinction entre les différentes réalités que recouvre lappellation trop générale de « documentaire », qui englobe aussi bien les reportages, les séries, que le cinéma documentaire dauteur. Or, le 18 novembre dernier était rendue publique la phase 2 de ce rapport sur le documentaire, résultat dune vaste enquête menée auprès des cinéastes, producteurs et personnes du milieu du documentaire, qui est venue confirmer noir sur blanc ce que beaucoup de gens semblaient dire à mots couverts, et certains (ceux qui se trouvent directement menacés) plus franchement, mais pour se faire rabrouer sans vergogne par larrogance du discours institutionnel: cest-à-dire que le documentaire dauteur, celui qui a mis au monde notre cinématographie à la fin des années 50, et porté au regard des autres une image de nous, fait entendre une voix, est aujourdhui gravement en péril. Une donnée parmi dautres en témoigne de façon flagrante: lors du dépôt des dernières demandes de financement pour le marché francophone, en mars dernier, pas un seul projet de long métrage documentaire na été soumis alors que la télé dicte la règle des 52 minutes , comme le relevait Monique Simard (porte-parole de lAPFTQ), qui, par ailleurs, dénonçait le fait que le type de productions et leurs conditions de réalisation soient dictés par les cotes découte et les lois du marché. Quune productrice, connue principalement pour être à lorigine de nombreuses séries pour la télé, tienne de tels propos alarmistes quant à la survie du documentaire dauteur, et dénonce sans détour lutilisation qui est faite des fonds publics à des fins exclusivement mercantiles, en appelant à changer les règles dun système érigé au seul profit des multiples chaînes de télévision, laisse croire, de toute évidence, que linquiétude est aujourdhui largement répandue; car que peut tant avoir à gagner quelquun dans la position de Monique Simard ou lassociation des producteurs quelle représente à mettre en cause lactuel système de production du documentaire, système dont elle dépend, elle qui avoue avoir toujours eu peur de parler, se faisant sans cesse rappeler les douzaines de propositions avec lesquelles ses projets seront comparés ? Il faut bien ladmettre, tous ceux qui composent notre milieu cinématographique atomisé, otages dun système qui infantilise les cinéastes jusquà les rendre timorés et soumis, nous ont habitués à tant dindividualisme quil est difficile de ne pas garder une certaine dose dincrédulité quand, tout à coup, on voit des producteurs, des cinéastes sengager comme mercenaires dans une cause qui ne semble pas clairement la leur. Devant labsurdité non moins grande du système de production du cinéma de fiction renforcé par Téléfilm Canada, et à sa suite la Sodec, en prenant appui sur les recommandations du rapport sur le long métrage système conçu selon les seuls critères de performance, atrophiant ainsi sans cesse davantage la part possible de risque, de singularité , nulle voix ne sest élevée sinon celle, solitaire et somme toute assez faible, des indépendants. Or, quaujourdhui des associations de réalisateurs et de producteurs, dun seul et même élan, en appellent publiquement à la formation dun front commun pour la sauvegarde du cinéma documentaire dauteur, cela est une première. Bien sûr, on peut se demander si tous ces gens préoccupés par la survie du genre parlent de la même chose, mais quoi quil en soit, le seul fait que ces associations se réclament dun rapport qui indique que « les francophones ne considèrent pas le documentaire dauteur comme un créneau dexception, mais plutôt comme le plat de résistance de la production », ne peut, ultimement, que favoriser davantage que dans létat actuel des choses ceux qui ont une démarche réellement personnelle et singulière. Pourtant, rien nest gagné pour autant et cet appel à la coalition nest que le premier pas dune longue marche sur un chemin miné, car le rapport de force entre ceux qui mettent aujourdhui en cause le système de production et les autres à qui profite ce système conçu sur mesure pour eux cest-à-dire principalement les télédiffuseurs et les plus importantes boîtes de production qui les alimentent en produits calibrés , est évidemment on ne peut plus inéquitable. Et puis, on a déjà vu par le passé avec quelle habileté consommée les fonctionnaires des institutions pratiquent lart de se renvoyer la balle, laissant croire quil ny a personne dans ces enceintes pouvant assumer la responsabilité des règles quils imposent. La coalition des réalisateurs et producteurs, si elle est bel et bien aussi déterminée quelle le laisse entendre, aura linsigne tâche de se faire écouter des principaux maîtres duvre du système actuel (peut-on imaginer quils puissent accepter de sasseoir tous autour dune même table ?) afin de faire face aux conclusions, limpides et pressantes, du dernier rapport sur le documentaire. Rien nest plus clair en effet que de la réussite de cette entreprise dépendent les conditions de survie dun art, dune voix. Dune voie essentielle de liberté pour dire, écouter, regarder, penser le monde. Et sy engager, le construire. Marie-Claude Loiselle
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