L'art de l'attention
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Aujourd’hui plus que jamais, le mot «culture» donne lieu à tous les malentendus et à toutes les dérives. Il peut, entre autres, servir de caution de prestige, jusqu’au jour où tourne le vent. Pour en juger, il n’y a qu’à considérer comment la chaîne dite « culturelle » de la radio de Radio-Canada s’est départie cavalièrement cet été de tout ce qui lui permettait encore de prétendre à ce titre. Les émissions Passages et Paysages littéraires, en se donnant comme territoire la pensée, la connaissance, la fréquentation attentive et soutenue des œuvres littéraires, philosophiques, poétiques, etc., échappaient radicalement aux impératifs médiatiques. Elles gênaient, faisaient tache dans le décor, n’avaient pas d’utilité immédiate et quantifiable.

La culture de nos jours peut être tout et n’importe quoi : ce qui paraît bien, un vernis que l’on pose sur les choses pour leur donner de l’éclat, ce que l’on brandit en public pour montrer que l’on a vu, lu, entendu tous les « incontournables » de l’heure. Cette forme pervertie de la culture, attrayante, servant avant tout de liant social, nous fait oublier qu’il n’est en réalité d’autres chemins pour y accéder qu’éminemment personnels et solitaires, chemins sur lesquels nous nous engageons sans en connaître l’issue. Solitaires et pourtant déterminés par les rencontres, l’ouverture au monde, à l’altérité. Solitaires bien qu’ils exigent que des gens épris de ce qu’ils ont à transmettre nous aient offert les moyens de nous y engager étant jeunes.

Mettre de l’avant la nécessité que l’école permette aux enfants et aux adolescents de se forger la culture la plus riche possible, même si cela semble d’une évidence élémentaire, n’en pose pas moins pour autant le problème à l’envers, car l’on ne peut acquérir une véritable culture sans avoir développé la capacité initiale de regarder, d’écouter, c’est-à-dire l’attention. C’est bien ce qu’a compris et qu’avance avec beaucoup d’intelligence le cinéaste et enseignant Alain Bergala dans un essai passionnant intitulé L’hypothèse cinéma. Petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs (Cahiers du cinéma / essais, 2002). Considérant l’enseignement du cinéma sous l’angle d’une approche essentiellement créatrice et sensible, Bergala insiste sur l’importance d’« apprendre à aimer » les œuvres avant de les décoder, de les interpréter. Et pour un enfant ou un adolescent, apprendre à aimer une œuvre qui lui résiste parce que étrangère à celles auxquelles il est habitué, c’est apprendre d’abord à la voir, à l’entendre. On comprend que ce qui vaut ici pour le cinéma vaut pour n’importe quel art, dans la mesure où il s’agit justement de développer chez les jeunes, depuis la maternelle, des qualités d’intuition, de sensibilité qui constituent la base dans l’approche de toute œuvre créatrice.
Il n’y a pas d’autre voie pour s’ouvrir au cinéma en tant qu’art que la fréquentation répétée, assidue des plus grandes réalisations de l’histoire du cinéma.
Bergala s’en prend ainsi à ceux qui croient pouvoir contrer les ravages faits chez les jeunes par les « marchandises culturelles socialement obligatoires » par une « riposte idéologique », sachant par expérience qu’il ne s’agit pas de déconstruire en quelques heures les principes qui font l’efficacité des films de consommation courante pour que ceux-ci n’apparaissent jamais plus de la même façon aux yeux du jeune public auquel ils s’adressent. La clairvoyance du cinéaste est d’ailleurs des plus nettes lorsqu’il s’élève contre le fait que l’on puisse enseigner le cinéma en présentant de « mauvais films » — alors qu’on ne songerait jamais à enseigner la peinture en montrant des croûtes —, soutenant plutôt qu’il n’y a pas d’autre voie pour s’ouvrir au cinéma en tant qu’art que la fréquentation répétée, assidue des plus grandes réalisations de l’histoire du cinéma (en présentant, par exemple, dès la maternelle, un extrait qu’on rallonge chaque année de Où est la maison de mon ami? de Kiarostami ou d’Au hasard Balthazar de Bresson, mis en rapport avec des extraits d’autres films afin de créer un effet de résonance entre les œuvres.) Le goût, pour se former, requiert du temps. Il s’acquiert petit à petit, par lente accumulation, par tâtonnements aussi, au contact d’œuvres qui souvent ne se livreront que des années plus tard.

L’importance de ne pas réduire cet acte de transmission à des dogmes, des codes rigides, qui seraient comme des clés permettant d’approcher tous les films, s’impose d’emblée pour Bergala, dans la mesure où l’art est précisément ce qui échappe aux règles. « L’art, cela ne s’enseigne pas, cela se rencontre », écrit-il. C’est l’ouverture à ce qui est étranger à soi, à ce qui perturbe, cette rencontre avec l’altérité qui est primordiale dans le contact avec toute œuvre d’art. Mais pour que puisse avoir lieu cette rencontre dans une attitude d’ouverture, il faut saper cette conception courante de l’œuvre comme exécution minutieuse d’un plan prédéterminé, et l’approcher en tant que «trace finale d’un processus créatif» passant par le doute, des difficultés diverses, la confrontation au réel, etc. L’artiste est avant tout quelqu’un qui cherche, et considérant cela, il est essentiel de laisser place chez l’enfant (comme chez tout spectateur) à la part d’intuition nécessaire à une approche sensible de l’art. Devant l’œuvre, celui-ci doit retrouver l’attitude première du créateur face au réel qui est l’attention. « Au cinéma, il faut être passif avant d’être actif », disait Jean Renoir cité par l’auteur. Apprendre à « affiner nos perceptions » est ainsi le point capital de l’approche de l’art telle que conçue par Alain Bergala.

On se désole surtout, en lisant cet ouvrage, de constater combien, de ce côté de l’Atlantique, nous sommes loin de la possibilité d’envisager un tel type d’éveil aux arts pour nos jeunes. Ce qui est exposé dans cet essai n’est rien de moins que la somme des réflexions formulées par le cinéaste-enseignant pour répondre à la tâche que lui avait confiée voici deux ans le ministre français de l’Éducation nationale: concevoir un programme d’enseignement du cinéma dans le cadre d’un vaste plan pour introduire l’art à l’école dès la maternelle. Bien que l’auteur rappelle les difficultés de concilier son idéal avec la réalité, constatant combien « pour qu’une idée ou une conviction réussisse à garder un tant soit peu de son caractère novateur [...] il faut qu’elle soit particulièrement radicale et concentrée au départ », les principes énoncés dans ce livre n’en constituent pas moins la base sur laquelle sera érigé le programme d’enseignement destiné à toutes les écoles de France.

Si le jour venait où l’art pouvait trouver sa place au programme de toutes les écoles du Québec, de la maternelle à la fin du cégep, il n’y aurait plus à craindre pour l’existence future d’une chaîne
culturelle radiophonique digne de ce nom, pas plus que pour celle des théâtres, des salles de concert, des cinémas de répertoire, etc. Nous pouvons toujours rêver…

Marie-Claude Loiselle