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L'art de l'attention
[ 24 images N° 112-113 - p. 3 ] |
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Aujourdhui plus que jamais, le mot «culture» donne lieu à tous les malentendus et à toutes les dérives. Il peut, entre autres, servir de caution de prestige, jusquau jour où tourne le vent. Pour en juger, il ny a quà considérer comment la chaîne dite « culturelle » de la radio de Radio-Canada sest départie cavalièrement cet été de tout ce qui lui permettait encore de prétendre à ce titre. Les émissions Passages et Paysages littéraires, en se donnant comme territoire la pensée, la connaissance, la fréquentation attentive et soutenue des uvres littéraires, philosophiques, poétiques, etc., échappaient radicalement aux impératifs médiatiques. Elles gênaient, faisaient tache dans le décor, navaient pas dutilité immédiate et quantifiable.
La culture de nos jours peut être tout et nimporte quoi : ce qui paraît bien, un vernis que lon pose sur les choses pour leur donner de léclat, ce que lon brandit en public pour montrer que lon a vu, lu, entendu tous les « incontournables » de lheure. Cette forme pervertie de la culture, attrayante, servant avant tout de liant social, nous fait oublier quil nest en réalité dautres chemins pour y accéder quéminemment personnels et solitaires, chemins sur lesquels nous nous engageons sans en connaître lissue. Solitaires et pourtant déterminés par les rencontres, louverture au monde, à laltérité. Solitaires bien quils exigent que des gens épris de ce quils ont à transmettre nous aient offert les moyens de nous y engager étant jeunes.
Mettre de lavant la nécessité que lécole permette aux enfants et aux adolescents de se forger la culture la plus riche possible, même si cela semble dune évidence élémentaire, nen pose pas moins pour autant le problème à lenvers, car lon ne peut acquérir une véritable culture sans avoir développé la capacité initiale de regarder, découter, cest-à-dire lattention. Cest bien ce qua compris et quavance avec beaucoup dintelligence le cinéaste et enseignant Alain Bergala dans un essai passionnant intitulé Lhypothèse cinéma. Petit traité de transmission du cinéma à lécole et ailleurs (Cahiers du cinéma / essais, 2002). Considérant lenseignement du cinéma sous langle dune approche essentiellement créatrice et sensible, Bergala insiste sur limportance d« apprendre à aimer » les uvres avant de les décoder, de les interpréter. Et pour un enfant ou un adolescent, apprendre à aimer une uvre qui lui résiste parce que étrangère à celles auxquelles il est habitué, cest apprendre dabord à la voir, à lentendre. On comprend que ce qui vaut ici pour le cinéma vaut pour nimporte quel art, dans la mesure où il sagit justement de développer chez les jeunes, depuis la maternelle, des qualités dintuition, de sensibilité qui constituent la base dans lapproche de toute uvre créatrice.
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Il ny a pas dautre voie pour souvrir au cinéma en tant quart que la fréquentation répétée, assidue des plus grandes réalisations de lhistoire du cinéma.
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Bergala sen prend ainsi à ceux qui croient pouvoir contrer les ravages faits chez les jeunes par les « marchandises culturelles socialement obligatoires » par une « riposte idéologique », sachant par expérience quil ne sagit pas de déconstruire en quelques heures les principes qui font lefficacité des films de consommation courante pour que ceux-ci napparaissent jamais plus de la même façon aux yeux du jeune public auquel ils sadressent. La clairvoyance du cinéaste est dailleurs des plus nettes lorsquil sélève contre le fait que lon puisse enseigner le cinéma en présentant de « mauvais films » alors quon ne songerait jamais à enseigner la peinture en montrant des croûtes , soutenant plutôt quil ny a pas dautre voie pour souvrir au cinéma en tant quart que la fréquentation répétée, assidue des plus grandes réalisations de lhistoire du cinéma (en présentant, par exemple, dès la maternelle, un extrait quon rallonge chaque année de Où est la maison de mon ami? de Kiarostami ou dAu hasard Balthazar de Bresson, mis en rapport avec des extraits dautres films afin de créer un effet de résonance entre les uvres.) Le goût, pour se former, requiert du temps. Il sacquiert petit à petit, par lente accumulation, par tâtonnements aussi, au contact duvres qui souvent ne se livreront que des années plus tard.
Limportance de ne pas réduire cet acte de transmission à des dogmes, des codes rigides, qui seraient comme des clés permettant dapprocher tous les films, simpose demblée pour Bergala, dans la mesure où lart est précisément ce qui échappe aux règles. « Lart, cela ne senseigne pas, cela se rencontre », écrit-il. Cest louverture à ce qui est étranger à soi, à ce qui perturbe, cette rencontre avec laltérité qui est primordiale dans le contact avec toute uvre dart. Mais pour que puisse avoir lieu cette rencontre dans une attitude douverture, il faut saper cette conception courante de luvre comme exécution minutieuse dun plan prédéterminé, et lapprocher en tant que «trace finale dun processus créatif» passant par le doute, des difficultés diverses, la confrontation au réel, etc. Lartiste est avant tout quelquun qui cherche, et considérant cela, il est essentiel de laisser place chez lenfant (comme chez tout spectateur) à la part dintuition nécessaire à une approche sensible de lart. Devant luvre, celui-ci doit retrouver lattitude première du créateur face au réel qui est lattention. « Au cinéma, il faut être passif avant dêtre actif », disait Jean Renoir cité par lauteur. Apprendre à « affiner nos perceptions » est ainsi le point capital de lapproche de lart telle que conçue par Alain Bergala.
On se désole surtout, en lisant cet ouvrage, de constater combien, de ce côté de lAtlantique, nous sommes loin de la possibilité denvisager un tel type déveil aux arts pour nos jeunes. Ce qui est exposé dans cet essai nest rien de moins que la somme des réflexions formulées par le cinéaste-enseignant pour répondre à la tâche que lui avait confiée voici deux ans le ministre français de lÉducation nationale: concevoir un programme denseignement du cinéma dans le cadre dun vaste plan pour introduire lart à lécole dès la maternelle. Bien que lauteur rappelle les difficultés de concilier son idéal avec la réalité, constatant combien « pour quune idée ou une conviction réussisse à garder un tant soit peu de son caractère novateur [...] il faut quelle soit particulièrement radicale et concentrée au départ », les principes énoncés dans ce livre nen constituent pas moins la base sur laquelle sera érigé le programme denseignement destiné à toutes les écoles de France.
Si le jour venait où lart pouvait trouver sa place au programme de toutes les écoles du Québec, de la maternelle à la fin du cégep, il ny aurait plus à craindre pour lexistence future dune chaîne
culturelle radiophonique digne de ce nom, pas plus que pour celle des théâtres, des salles de concert, des cinémas de répertoire, etc. Nous pouvons toujours rêver
Marie-Claude Loiselle
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