Réenchanter le monde
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À l’heure où l’attitude d’une vaste partie de la population qui englobe les classes moyenne et populaire est portée par le défaitisme et un profond désabusement, entraînée par un sentiment d’impuissance face à un jeu de stratégies politiques entre États et magnats du commerce et de la finance qui se joue bien au-dessus de sa tête, le cinéaste français Robert Guédiguian lance un cri d’alarme et appelle au « réenchantement du monde »(1). Il tenait ces propos au lendemain du premier tour des élections présidentielles françaises, alors que le chef du Front national Jean-Marie Le Pen, à la stupeur générale, venait d’arracher la deuxième place au socialiste Lionel Jospin, mobilisant des milliers de personnes descendues dans la rue pour crier leur révolte devant la présence de l’extrême droite au deuxième tour. Devant ce mouvement de rejet spontané à l’égard de ceux qui ont cautionné par leur vote un discours xénophobe, Guédiguian, très lucidement, parle plutôt de l’importance de ne pas exclure encore davantage les exclus et de l’urgence de « traverser la rue » pour aller parler avec les électeurs du Front national, ce qui veut aussi dire ici trouver une manière de donner forme, par le cinéma ou tout autre moyen d’expression, à un tel geste d’ouverture. Comment filmer la réalité sociale d’aujourd’hui ? Comment aller vers ces gens qui «sont à l’extérieur de toute idée de communauté nationale» et parvenir à réfléchir ensemble à une façon de sortir de l’impasse collective dans laquelle s’enfoncent les pays occidentaux ? Comment donner forme à de nouveaux rêves communs ? Voilà les questions sur lesquelles ouvrent les propos vivifiants du cinéaste.

Et en effet, le plus grand risque en ce moment pour beaucoup de pays, que ce soit la France, le Québec, ou tant d’autres, est bel et bien de voir un fossé se creuser entre la société et ses exclus, au point de laisser apparaître bientôt une fracture sociale irréparable. Car il n’y a pas que les exclus « officiels » : travailleurs précaires, chômeurs, assistés sociaux qui aujourd’hui manifestent leur sympathie pour Le Pen ou pour tous ces leaders dit « populistes », de Jörg Haider à Pim Fortuyn, mais beaucoup de ceux qui se sentent floués par l’élite politique. Bref, un grand nombre de citoyens désabusés devant le système démocratique actuel et qui, comme en signe de détresse, choisissent de soutenir des discours démagogues et extrémistes, seuls capables de leur redonner un peu de courage par l’unique fait de nommer bien fort les causes (prétendues ou réelles) de leurs frustrations et de leurs désillusions.

Chez nous, on retrouve le désabusement sous de multiples formes, dont certaines très pernicieuses, s’immisçant dans toutes les strates de la société. Et les artistes — aussi loin peuvent-ils être en général de toute forme d’intolérance — ne sont pas pour autant épargnés par cet état d’esprit, loin de là! Il n’y a qu’à observer un peu ce qui se passe (ou ne se passe pas) dans le petit milieu du cinéma au Québec pour s’en rendre compte, et l’image que nous renvoie notre cinéma est plus éloquente que toutes les études sociologiques que nous pourrions produire à grand renfort de spécialistes. Comment peut-on espérer croire à ce « réenchantement du monde » appelé par Guédiguian — qui n’est rien de moins qu’une question de survie individuelle et collective — en perpétuant presque de film en film l’impression que nous vivons dans un monde sans lendemain, fait de vacuité et où tout est vain ou dérisoire ? Je ne parle pas de mélancolie, d’inquiétude ou de vision crépusculaire — qui sont souvent l’expression de la lucidité — car cela aussi est évacué de notre cinéma, mais du désespoir plus ou moins masqué de films qui adhèrent de si près aux tares et à la dégénérescence de notre société qu’ils s’y confondent jusqu’à en devenir de puissants ersatz (du cinéma de baby-boomer déçu et amer d’Arcand à celui « no future » d’Un crabe dans la tête). Où sont l’ouverture et l’élan dans tous ces films tellement dépourvus de rêves, narcissiques dans leurs effets, quand ils ne sont pas fermés sur eux-mêmes jusqu’à l’autarcie, comme un serpent qui se mord la queue jusqu’à un jour finir par s’anéantir ?

« Traverser la rue », dit Guédiguian. Et si notre cinéma n’était avant tout qu’un cinéma d’individus atomisés, eux-mêmes dispersés et « extérieurs à toute idée de communauté », nationale ou autres, et qui n’évoluent plus que « dans le vide », pas si différents en cela des exclus de nos sociétés fracturées dont parle Robert Guédiguian. Ainsi, ne peut-on pas imaginer que ceux qui font notre cinéma se projettent dans tous les marginaux (criminels, trafiquants, délinquants, paumés, mafieux) qui s’imposent aujourd’hui comme l’unique sujet encore capable d’intéresser (de fasciner) les cinéastes et scénaristes, au point même d’en avoir fait les seuls héros que notre cinéma a jamais connus ? Faut-il voir là le signe de l’ultime désabusement ?

« Nous sommes complices de ce qui nous laisse indifférents », a déjà dit George Steiner. Le fatalisme blasé, qui aujourd’hui devient la pose chic des sots ou alors le paravent contre l’engagement moral et la responsabilité de chacun, ne peut plus, au train où vont les choses, être une position acceptable. Je n’entends évidemment pas par là que chaque cinéaste, chaque artiste, devrait faire de sa création une œuvre politique (au sens fort), pas plus qu’il devrait se croire obligé de représenter telle réalité sociale plutôt que telle autre. En art, il n’y a pas de bons ou de mauvais sujets : tout est dans la manière, dans le comment et le pourquoi. La conscience sociale et collective, le sens de la responsabilité est tout autre chose que l’engagement politique (même si elle ne l’exclut pas). Elle passe, de façon multiple et personnelle, dans une foule de détails, dans l’attention au monde, dans une volonté de comprendre et de s’inscrire dans cette collectivité humaine à laquelle nous appartenons tous. Cela s’appelle l’ouverture et c’est elle qui, même dans les moments de plus grand désarroi, nous permet encore de rêver.

Marie-Claude Loiselle
  1. «Robert Guédiguian, en état d’urgence», par Jean-Michel Frodon,
    Le Monde, 1er mai 2002.