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| Réenchanter le monde [ 24 images N° 111 - p. 3 ] |
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| À lheure où lattitude dune vaste partie de la population qui englobe les classes moyenne et populaire est portée par le défaitisme et un profond désabusement, entraînée par un sentiment dimpuissance face à un jeu de stratégies politiques entre États et magnats du commerce et de la finance qui se joue bien au-dessus de sa tête, le cinéaste français Robert Guédiguian lance un cri dalarme et appelle au « réenchantement du monde »(1). Il tenait ces propos au lendemain du premier tour des élections présidentielles françaises, alors que le chef du Front national Jean-Marie Le Pen, à la stupeur générale, venait darracher la deuxième place au socialiste Lionel Jospin, mobilisant des milliers de personnes descendues dans la rue pour crier leur révolte devant la présence de lextrême droite au deuxième tour. Devant ce mouvement de rejet spontané à légard de ceux qui ont cautionné par leur vote un discours xénophobe, Guédiguian, très lucidement, parle plutôt de limportance de ne pas exclure encore davantage les exclus et de lurgence de « traverser la rue » pour aller parler avec les électeurs du Front national, ce qui veut aussi dire ici trouver une manière de donner forme, par le cinéma ou tout autre moyen dexpression, à un tel geste douverture. Comment filmer la réalité sociale daujourdhui ? Comment aller vers ces gens qui «sont à lextérieur de toute idée de communauté nationale» et parvenir à réfléchir ensemble à une façon de sortir de limpasse collective dans laquelle senfoncent les pays occidentaux ? Comment donner forme à de nouveaux rêves communs ? Voilà les questions sur lesquelles ouvrent les propos vivifiants du cinéaste. Et en effet, le plus grand risque en ce moment pour beaucoup de pays, que ce soit la France, le Québec, ou tant dautres, est bel et bien de voir un fossé se creuser entre la société et ses exclus, au point de laisser apparaître bientôt une fracture sociale irréparable. Car il ny a pas que les exclus « officiels » : travailleurs précaires, chômeurs, assistés sociaux qui aujourdhui manifestent leur sympathie pour Le Pen ou pour tous ces leaders dit « populistes », de Jörg Haider à Pim Fortuyn, mais beaucoup de ceux qui se sentent floués par lélite politique. Bref, un grand nombre de citoyens désabusés devant le système démocratique actuel et qui, comme en signe de détresse, choisissent de soutenir des discours démagogues et extrémistes, seuls capables de leur redonner un peu de courage par lunique fait de nommer bien fort les causes (prétendues ou réelles) de leurs frustrations et de leurs désillusions. Chez nous, on retrouve le désabusement sous de multiples formes, dont certaines très pernicieuses, simmisçant dans toutes les strates de la société. Et les artistes aussi loin peuvent-ils être en général de toute forme dintolérance ne sont pas pour autant épargnés par cet état desprit, loin de là! Il ny a quà observer un peu ce qui se passe (ou ne se passe pas) dans le petit milieu du cinéma au Québec pour sen rendre compte, et limage que nous renvoie notre cinéma est plus éloquente que toutes les études sociologiques que nous pourrions produire à grand renfort de spécialistes. Comment peut-on espérer croire à ce « réenchantement du monde » appelé par Guédiguian qui nest rien de moins quune question de survie individuelle et collective en perpétuant presque de film en film limpression que nous vivons dans un monde sans lendemain, fait de vacuité et où tout est vain ou dérisoire ? Je ne parle pas de mélancolie, dinquiétude ou de vision crépusculaire qui sont souvent lexpression de la lucidité car cela aussi est évacué de notre cinéma, mais du désespoir plus ou moins masqué de films qui adhèrent de si près aux tares et à la dégénérescence de notre société quils sy confondent jusquà en devenir de puissants ersatz (du cinéma de baby-boomer déçu et amer dArcand à celui « no future » dUn crabe dans la tête). Où sont louverture et lélan dans tous ces films tellement dépourvus de rêves, narcissiques dans leurs effets, quand ils ne sont pas fermés sur eux-mêmes jusquà lautarcie, comme un serpent qui se mord la queue jusquà un jour finir par sanéantir ? « Traverser la rue », dit Guédiguian. Et si notre cinéma nétait avant tout quun cinéma dindividus atomisés, eux-mêmes dispersés et « extérieurs à toute idée de communauté », nationale ou autres, et qui névoluent plus que « dans le vide », pas si différents en cela des exclus de nos sociétés fracturées dont parle Robert Guédiguian. Ainsi, ne peut-on pas imaginer que ceux qui font notre cinéma se projettent dans tous les marginaux (criminels, trafiquants, délinquants, paumés, mafieux) qui simposent aujourdhui comme lunique sujet encore capable dintéresser (de fasciner) les cinéastes et scénaristes, au point même den avoir fait les seuls héros que notre cinéma a jamais connus ? Faut-il voir là le signe de lultime désabusement ? « Nous sommes complices de ce qui nous laisse indifférents », a déjà dit George Steiner. Le fatalisme blasé, qui aujourdhui devient la pose chic des sots ou alors le paravent contre lengagement moral et la responsabilité de chacun, ne peut plus, au train où vont les choses, être une position acceptable. Je nentends évidemment pas par là que chaque cinéaste, chaque artiste, devrait faire de sa création une uvre politique (au sens fort), pas plus quil devrait se croire obligé de représenter telle réalité sociale plutôt que telle autre. En art, il ny a pas de bons ou de mauvais sujets : tout est dans la manière, dans le comment et le pourquoi. La conscience sociale et collective, le sens de la responsabilité est tout autre chose que lengagement politique (même si elle ne lexclut pas). Elle passe, de façon multiple et personnelle, dans une foule de détails, dans lattention au monde, dans une volonté de comprendre et de sinscrire dans cette collectivité humaine à laquelle nous appartenons tous. Cela sappelle louverture et cest elle qui, même dans les moments de plus grand désarroi, nous permet encore de rêver. Marie-Claude Loiselle |
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