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| Les jeunes sont-ils des mutants ? [ 24 images N° 109 - p. 3 ] |
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| Se pencher sur lenseignement du cinéma au collège et à luniversité, comme le fait le dossier du présent numéro, cest ouvrir une boîte de Pandore qui laisse entrevoir tant de maux prenant racine dans notre désengagement collectif actuel. Ainsi, nos quelques questions ne font que mesurer lampleur de toutes celles qui demeurent irrésolues. Depuis la maternelle, lécole est moins que jamais une cellule protégée en marge des rouages du commerce, fondée au contraire sur une idéologie qui cherche non pas à adapter léducation aux besoins humains fondamentaux mais à façonner des individus sachant, eux, sadapter aux demandes ponctuelles et fluctuantes du marché mondial (cf. limplantation de linformatique et dInternet dès le primaire)(1). Mais les jeunes, pour leur part, sont-ils fondamentalement (ontologiquement) différents des jeunes dil y a vingt ans ou même cent ans ? Gavés dimages et de pixels, ne sont-ils pas malades de cette saturation de codes, de messages dont ils ne mesurent pas la portée, dont ils ne possèdent pas les clés ? Ne peut-on pas se demander si les troubles psychologiques multiples et croissants dont on constate quils sont victimes (hyperactivité, difficultés de concentration, etc.) ne seraient pas chez plusieurs un signe profond dinadaptabilité à un environnement qui se modifie plus rapidement que lhomme lui-même ? Comment le cerveau peut-il recevoir une telle profusion de stimuli, alors quon demande toujours plus et plus vite ? Ladage « Il y a un temps pour chaque chose », que lon peut aussi retourner en disant que chaque chose demande un certain temps pour advenir, nest pas soudainement devenu caduc. Le temps quil faut pour regarder une image, pour la voir, na pas changé. Lhomme non plus. Pourtant, nous laissons les «nouvelles générations», depuis le plus jeune âge, face à cette orgie dimages (qui ne nous regardent pas) comme si on croyait ceux qui les consomment imperturbables devant elles. Comme si, parce quelles leur sont familières, celles-ci étaient du coup saisies, lues et digérées par eux. Mais ces dites « nouvelles générations » ne sont pas une forme modifiée de lhumain (comme on conçoit une nouvelle génération de moteurs ou dordinateurs), elles nont véritablement rien de mutant. Si ce qui a permis à lespèce humaine de survivre depuis 100 000 ans est sa capacité dadaptation aux changements (qui vont saccélérant), les mutations, elles, se font extrêmement lentement, sur des siècles et même souvent des millénaires. Tout cela m'amène à dire que nous ne pouvons pas nous laver les mains de notre responsabilité commune face aux images de toutes provenances quingurgitent innocemment les jeunes dans le monde actuel, trouvant souvent plus pratique de ne rien y comprendre ou de ny voir quune mode, comme chaque génération a la sienne. Nous devrions dautant plus nous intéresser à ce fait que ces jeunes sont confrontés à un phénomène quils nont évidemment pas créé et qui les dépasse totalement: en réalité autant que nous et bien davantage quils ne limaginent eux-mêmes. Par conséquent, la moindre des choses que nous puissions faire est de les aider à décoder ces images, à les démythifier en descendant les idoles (les simulacres, le virtuel) de leur socle. Car tant de jeunes, moins « imagophiles » que « imagovores », sont obnubilés, au vrai sens du terme, par les images quils ingèrent, qui embrouillent leur pensée et la perception quils en ont, médusés par elles, cest-à-dire pétrifiés jusquà la passivité (physique et mentale). |
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| Or, cest justement de cette passivité, de cette torpeur quil faut parvenir à les tirer. Mais cela ne peut se faire que par une alphabétisation audiovisuelle : tout reprendre du début, apprendre à lire une image, ouvrir le regard en développant lattention qui demande du temps: attendre que quelque chose vienne à soi ou, comme le disait Kafka, que mon regard soit saisi par les images , acquérir peu à peu les outils qui permettent den découvrir le sens. Mais Jean Louis Schefer a bien montré que « limage ne contient pas le sens, ne le retient pas »(2). Il ne sagit pas de le débusquer, comme sil se cachait sous la surface de limage, dans la mesure où une image, détachée de sa causalité historique, devient une pure énigme (lexemple de lart pariétal en témoigne), mais dapprendre précisément à lier limage au contexte (symbolique, social, esthétique, etc.) dans lequel elle prend place, à un cadre qui vient léclairer et révéler une bonne part de sa complexité. Accéder au sens dune image ou dune uvre comme représentation symbolique du monde, cest accéder à la pensée même au cur de ce monde; et que celui-ci nous soit antérieur de 25 siècles, de 50 ans ou qu'il nous soit contemporain ny change rien. Ainsi, on prend conscience quaussi bien une pièce dEschyle quun film de Rossellini ou dOzu peuvent profondément nous toucher, et même davantage que le film le plus actuel, qui souvent vieillit très rapidement (donc se vide de son sens). Comprendre cela, cest souvrir à laltérité, cest sortir de soi, échapper à la dictature du « feeling », cette impression fugitive du moment sans cesse à renouveler, pour se rendre disponible, curieux, éveillé, sensible à lexpression dun imaginaire et dune pensée qui ont quelque chose à me dire et à dire sur le monde. Mais quel chemin faut-il parcourir pour arriver jusque-là ! Il sagit dun chemin long et ardu, dont lécole devrait permettre de défricher laccès tout en donnant aux jeunes qui sy engagent quelques outils de survie et dorientation pour affronter la vie. Or cela semble malheureusement être de moins en moins un des objectifs de ceux qui érigent les principes de lécole actuelle. Marie-Claude Loiselle
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