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| Des films pour tuer l'ennui [ 24 images N° 107-108 - p. 3 ] |
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| Il faut parfois prendre ses distances et retourner quelques décennies en arrière, et même davantage, pour y voir plus clair dans la réalité actuelle. Non pas que lhistoire puisse procurer des réponses toutes faites aux questions toujours nouvelles auxquelles nous devons faire face, mais plutôt que celle-ci offre un vis-à-vis critique dune valeur inestimable. Cest ainsi que replongée dans la fascinante et colossale Histoire de lart quÉlie Faure acheva en 1927(1), un fait bien local a pris chez moi tout à coup une résonance beaucoup plus vaste quen dautres temps. En vérité, la réaction (combien tardive!) de lAssociation des réalisateurs et réalisatrices du Québec(2) à la dernière politique de Téléfilm Canada, adoptée en avril dernier(3), sans être daucune façon acceptable, na rien de surprenant dans le contexte social qui est le nôtre; et cela dit sans lombre dun désabusement. Les réalisateurs ont réagi avant tout au fait que la nouvelle politique du long métrage ne leur donne pas leur part du gâteau. « Largent aux producteurs et distributeurs; du vent pour les réalisateurs et les scénaristes », titrait leur communiqué. Mais quen est-il des conditions mêmes de la création, quen est-il des films qui ne répondent pas aux critères de performance quimposeront les producteurs et distributeurs « performants » (auxquels on accorde 50 % du budget total consacré au long métrage) et qui ne sont pas non plus des premières uvres (30 % du budget total), cest-à-dire, préférablement, des cartes de visite permettant de se faire connaître desdits producteurs et distributeurs performants ? Bien sûr que continueront de se tourner quelques films (de moins en moins ?) qui échapperont à cette planification stratégique de la création (ou ce quil en subsiste) grâce au 20 % restant du budget, mais ce qui nest pas de très bon augure pour la suite des choses, outre le petit nombre duvres véritablement personnelles qui pourront voir le jour, cest linconséquence quaffiche lassociation en ne réclamant que du bout des lèvres une plus grande marge de manuvre, alors quelle demande haut et fort de largent ! Comme sil ny avait plus que cela qui vaille quon se regroupe et se rende sur la place publique. Ce que lon doit dire cest que la plupart des réalisateurs ne cherchent pas autre chose que dadhérer le plus habilement possible au système de production. Et cela est vrai pour eux comme pour une majorité dartistes depuis des siècles. Bien quil puisse paraître fantaisiste de vouloir comparer le XVIIe siècle français avec le Québec actuel, la description quÉlie Faure fait de cette époque dominée par une volonté de contrôler avec une implacable efficacité aussi bien ce qui relève du commerce que des arts nest quand même pas si étrangère à ce que lon connaît ici même aujourdhui le rationalisme cartésien et la rigueur en moins. Faure rappelle comment Colbert, ministre sous Louis XIV, « administre les Beaux-Arts avec autant de méthode que les Ponts et Chaussées ou les finances ou la marine. Il étend à la littérature, à la plastique son protectorat [léquivalent de nos subventions], institue des pensions pour les artistes qui consentent à obéir », pour conclure que « lart, que Colbert veut protéger, est donc ainsi menacé et traqué dans sa source vive ». Cet encadrement à outrance a, en effet, précipité la ruine de lart français. Mis à part Poussin et Claude Lorrain, qui n'étaient pas pervertis par ce quil appelle « la virtuosité pourrie des Italiens » de cette époque (pour nous le cinéma américain), sauvés par le fait que « leurs racines sont enfoncées dans lhumus [ ] de leur sol », puis après eux Watteau, il ne restera plus en France, au XVIIIe siècle, quune peinture de salon, vide et décorative, dont un François Boucher, « toujours daccord avec les besoins qui le sollicitent », représente la quintessence même. Cette époque, qui n'est parvenue quà préserver la façade dun monde en décomposition, cherchait avant tout à dissimuler son « ennui terrible de vivre » sous lartifice et la légèreté. De ces deux siècles, ne combinons-nous pas, à notre façon, le pire ? De lun, nous perpétuons une volonté dappliquer à lart (et au cinéma en tout premier lieu) des recettes, des concepts tout faits, et de lautre, cette superficialité et cette légèreté ne visant, en réalité, quà camoufler le vide et lennui qui rongent, lentement mais sûrement, notre société de lintérieur. |
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| La peinture française, elle, aura dû attendre au lendemain de la Révolution, venue ébranler complètement de bas en haut la société, pour retrouver, avec le XIXe siècle, ses heures de gloire assurées par un nombre considérable de grandes personnalités, de Géricault et Delacroix jusquaux impressionnistes. Un ébranlement semblable, appelé Révolution tranquille, sest produit chez nous, dans les années 60, qui est venu saper les règles alors trop étriquées imposées à la création. Si ce déséquilibre social temporaire a favorisé une émulation toujours bénéfique pour les artistes, force est dadmettre que pour simposer aux yeux de leur époque ceux-ci n'ont pas eu besoin d'un fort esprit dindépendance comme il en faut aux cinéastes aujourdhui pour résister à un implacable courant d'uniformisation. Ils navaient quà se laisser porter par le courant. Combien de ceux qui ont si ardemment alimenté la contre-culture lauraient-ils fait dans un autre contexte, plus rigide et coercitif ? Et combien de ceux-là ont su tirer profit de ces années de hasard pour développer une forme personnelle dans lexpression de leur art ? Lartiste est celui qui cherche. Qui ne fait que cela. Et en dehors de quelques moments propices de lhistoire (la Renaissance en Italie, le XIXe siècle en France), il demeurera toujours minoritaire et le plus souvent solitaire. Ce nest pas être désabusé que de le reconnaître. Marie-Claude Loiselle
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