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| Y a-t-il encore un cinéaste derrière l'écran ? [ 24 images N° 106 - p. 2-3 ] |
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| Rappelez-vous, cétait il y a cinq ans. Dans La Presse du 10 janvier 1996, Roger Frappier faisait paraître un texte qui, à lépoque, avait déclenché un petit ouragan dans le milieu du cinéma québécois. Après les plaintes répétées (et jamais entendues) des cinéastes contre les comités de lecture des institutions, voilà quun producteur parmi les plus influents sen prenait publiquement à ce procédé dévaluation. On peut évidemment sen douter, ce nétait pas pour défendre les cinéastes infantilisés par ce système quil élevait tout à coup la voix, mais bien pour réclamer un pouvoir qui appartenait jusque-là à Téléfilm et à la Sodec, accompagné, bien sûr, dune « enveloppe budgétaire » qui laisserait carte blanche aux producteurs dans le choix des scénarios. Avec la nouvelle politique du long métrage de Téléfilm, cest aujourdhui chose faite, avec la seule nuance que les producteurs (mais aussi les distributeurs), pour avoir droit à cette aide automatique, devront faire la preuve quils la méritent, cest-à-dire quils sont suffisamment « performants » pour ce qui est des « recettes-guichet ». Les autres, qui nont «pas encore» trouvé « la voie du succès »(1), devront continuer de soumettre leurs projets aux analystes de linstitution
jusquau moment où ils auront appris à reconnaître les bons scénarios: ceux qui sont susceptibles de les faire performer. |
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| Au moment où Roger Frappier adressait sa lettre au quotidien, Téléfilm qui, comme on le sait, court depuis longtemps après la fameuse recette miracle de la prospérité du cinéma canadien sans savoir à quel saint se vouer, sapprêtait à emprunter pour quelques mois une voie pavée de bonnes intentions à lendroit des auteurs et du cinéma indépendant. Ainsi, en 1997, une politique du nom de « nouvelle vague » (!) avait été mise en place, permettant à un plus grand nombre de films à petits ou moyens budgets de voir le jour. Cela na certainement pas eu lheur de combler les appétits des gens de lindustrie car à peine un an plus tard, soit en février 1998, le ministère du Patrimoine canadien publiait un document de discussion où se trouvaient déjà clairement énoncés tous les points fondamentaux de la plus récente « nouvelle politique du long métrage » de Téléfilm. Prenant appui sur le rapport préparé par Michel Houle et commandé en pleine « nouvelle vague » par linstitution fédérale, on envisage maintenant plutôt « dencourager la production de moins de films, mais à plus gros budgets » et de donner la priorité à la performance aux guichets. À la lecture de ce document, on comprenait demblée que les cinéastes venaient de perdre le peu de considération quil leur restait. En faisant appel, pour élaborer ce « plan de redressement » de lindustrie du cinéma canadien, aux représentants des associations de tous les secteurs, aussi bien des réalisateurs que des scénaristes, des producteurs, des distributeurs, des exploitants de salles et des télévisions, le cinéaste avec sa (petite ou grande) vision du monde et du cinéma, ses idées de mise en scène, pour ceux qui nont pas oublié que cela constitue lessentiel dun film se retrouve simple pion sur léchiquier commercial. Pourquoi dès lors les cinéastes nont-ils pas réagi ? Voilà une chose qui me chicote, et même suffisamment parfois pour me demander sil vaut encore le coup décrire des textes comme celui-ci. Sont-ils simplement accaparés par la difficulté de mener leurs projets à terme, désabusés ou encore préoccupés à un point tel par leurs intérêts individuels que la solidarité devient impossible ? Autre hypothèse : à les voir aujourdhui passer en grand nombre à langlais dans le seul espoir de tourner, tourner « à tout prix » ou plutôt, de préférence avec quelques millions en plus que sils le faisaient dans leur langue, on comprend que bien des réalisateurs sont probablement prêts à troquer pas mal de leur liberté contre le pactole promis par Téléfilm (aujourdhui, il sagit denviron 50 millions supplémentaires). Ainsi, au contraire de tous les corps de métier qui défendent résolument leur os, les cinéastes se tiennent cois, comme sils nexistaient déjà plus. En effet, dès 1998, il ny avait plus à se méprendre sur la suite des choses. Il a pourtant fallu attendre trois ans, soit le dépôt du document consultatif sur le long métrage de décembre 2000 sachant quà cette étape les modifications apportées au programme ne seraient que cosmétiques et non pas des changements dorientation de fond , avant quune réaction se fasse entendre. Pour ceux qui en doutaient encore jusque-là, il ny a quà lire le résumé des commentaires formulés au moment des consultations sur cette politique pour comprendre quil sagit bel et bien dune sorte de « partage du monde » duquel chaque profession tente de tirer profit, et en premier lieu, doit-on sen surprendre, les producteurs, les distributeurs et les représentants des télés. Au sujet, par exemple, du financement qui sera désormais accordé directement aux scénaristes, on y mentionne quà Montréal, certains producteurs considèrent que « cette initiative empiète sur le rôle [le pouvoir ?] du producteur qui est de trouver une histoire et de la développer en collaboration avec un scénariste ». On comprend donc que le réalisateur arrive à la fin du processus pour mettre la bonne histoire en boîte, selon le modèle américain. Il est même précisé que « les scénarios écrits sans la collaboration dun producteur devront être réécrits » car, auraient-ils pu rajouter, seul un producteur « performant » sait procurer au public le produit quil attend. Les scénaristes, pour leur part, pour sassurer de conserver un nouvel acquis majeur, ont montré toute leur bonne volonté en assurant quils « continueront de travailler en collaboration avec les producteurs et les distributeurs » qui connaissent mieux queux les recettes du succès (?). |
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![]() Novembre 1974: dans le but d'obtenir une loi-cadre, les cinéastes occupent le Bureau de surveillance du cinéma. À quand une telle mobilisation contre la « hollywoodisation » des fonds publics prônée par Téléfilm Canada? |
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| Ce nest donc quen janvier dernier, in extremis, quune voix sest élevée de lapparent consensus du milieu pour venir dénoncer la «hollywoodisation» et la « privatisation des fonds publics » découlant de la « mainmise sur la plus grande partie de la production et de la distribution » par les « studios subventionnés », ainsi que l« approche performative » de Téléfilm basée sur les résultats au box-office. Cette voix, du nom de Coalition culture et long métrage, est celle de différents regroupements et associations représentant principalement le cinéma indépendant, auxquels sest jointe lAssociation des réalisateurs et réalisatrices du Québec. Malgré tout le respect que minspire la représentante de cette coalition, Barbara Ulrich, notamment pour avoir réussi le tour de force de réunir autour dune cause commune autant de personnes aux préoccupations premières divergentes, je crains bien que ce soit trop peu, trop tard même si certains tentent de se rassurer par le fait quune évaluation constante de la nouvelle politique sera faite (pour en juger la performance ?). Trop peu surtout, car la coalition adopte lattitude des vaincus en choisissant de jouer le jeu des institutions et de leur logique marchande. La coalition accepte par exemple lidée de « performance », mais en autant que les recettes soient jugées dabord en proportion du coût des films (c.-à-d. quun film de 1M$ qui fait 200 000 $ au guichet est plus performant quun film de 5M$ qui en fait 500 000 $), mais en considérant aussi le prix généralement moins élevé des billets dans les salles où sont présentés les films indépendants (cf. Ex-Centris). Même si ces propositions, selon une logique de rentabilité, apparaissent comme le gros bon sens, Téléfilm ne modifiera certainement pas sa nouvelle politique dans le sens souhaité par les indépendants si ce nest quen leur accordant peut-être quelques centaines de milliers de dollars supplémentaires. Si la nouvelle politique de Téléfilm fait « consensus » dans lindustrie du cinéma, cest justement parce quon croit quelle permettra de lenrichir encore davantage. Dans ce contexte, le cinéma indépendant apparaît bien insuffisamment productif. Tout le monde dans ce milieu malgré la poudre aux yeux qu'on jette avec les termes de « performance », d« investissement », de « compétitivité » sait très bien que le cinéma ici nest pas et ne sera jamais rentable, et laugmentation des budgets ne changera pas grand-chose à laffaire, mais le cinéma fait rouler tout un secteur de léconomie, fait travailler des gens. On nen attend pas autre chose. Comprenons bien quil nest dans tout cela quun prétexte. En saventurant sur le terrain de la rentabilité avec des propositions quoi quil en soit irrecevables pour les instigateurs de cette nouvelle politique(2) , les indépendants ne se sont-ils pas trompés de front pour se retrouver aux côtés de ceux-là mêmes qui, à lassaut du marché, considèrent quon « améliore la qualité des longs métrages » par une « augmentation des devis de production », que le cinéma indépendant (auquel on accorde officiellement, dans le document de décembre 2000, une enveloppe de 1,8M$ contre 72,9M$ pour le reste de la production) est là pour « offrir aux réalisateurs [ ] la chance dacquérir de lexpérience » avant de faire du vrai cinéma et quon peut « bâtir un public » uniquement avec de largent (et non pas par léducation, en développant une véritable culture cinématographique) ? Ceux-là qui établissent comme critères distinctifs du cinéma indépendant que « le réalisateur est le maître duvre du film » considèrent donc que ce nest pas le cas dans les autres films, les vrais. Godard a déjà dit que « la marge est ce qui fait tenir les pages ensemble ». Aujourdhui, on peut se demander si cette marge existe encore, si notre cinéma napparaît pas à ce point atomisé, individualisé quil ny a alors pas dautre choix que dêtre sur la page ou alors carrément en dehors, à jamais dans lombre. Les indépendants (de qui ? de quoi ?) se retrouvent menacés si cruellement par cette réalité-là quils saccrochent à la page comme ils peuvent. Mais quelquun a-t-il déjà véritablement gagné quelque chose de cette façon ? Il faut parfois hurler plus fort que les loups pour être entendu Cela, cest aux cinéastes, comme dautres avant eux, de prendre les moyens de lêtre. Marie-Claude Loiselle
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