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| S'exiler de sa langue [ 24 images N° 103-104 - p. 3 ] |
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| Stardom, Lost and Delirious, Possible Worlds, The Book of Eve, Café Olé, The Favorite Game, Superdogs. La langue de tournage que viennent tous demprunter Arcand, Pool, Lepage, Fournier, Roy, Hébert, Gagnon annoncerait-elle quune des joutes finales du commerce contre le cinéma en tant quexpression culturelle est en train de se jouer au Québec ? Que les cinéastes nen puissent plus dattendre des années avant de voir venir leur tour de prendre la caméra, cela sentend et lon sait combien cest ici le lot de la très grande majorité dentre eux, tous âges et expériences confondus. Dans la mesure où le fait de tourner en anglais permet de financer plus facilement un projet, il devient fort tentant pour certains de faire le passage, comme sétaient déjà résignés à le faire, et pour la même raison, Francis Mankiewicz et Claude Jutra qui, tous deux, ont pratiquement terminé leur (trop courte) carrière à Toronto. Lhistoire du cinéma mondial est du reste truffée de cas semblables de cinéastes issus de petites cinématographies qui se sont exilés à Hollywood ou en France. Rien de plus commun. En revanche, largument du plafonnement auquel contraindrait le seul fait de tourner en français quinvoquent certains cinéastes(1) est dun tout autre ordre. Il repose dabord sur un leurre : celui de croire quil suffit de tourner dans la langue de lOncle Sam pour que toutes les barrières sen trouvent abattues. Si tel était le cas, le cinéma indépendant américain ne serait pas dans une posture aussi précaire quil lest actuellement et celui du Canada anglais serait un des mieux diffusés de la planète. Or, même la notoriété dAtom Egoyan, le plus reconnu des cinéastes canadiens après Cronenberg, nexcède pas beaucoup les frontières de la France, et cela, malgré la faveur quil a gagnée à Cannes au fil des ans. Ce nest pas non plus lindifférence avec laquelle a été reçu Love and Human Remains qui aurait pu procurer à Denys Arcand le succès destime recueilli internationalement par Le déclin de lempire américain. Contrairement à ce quon pourrait croire, dans la quête dune place sur les écrans du monde, la langue ne change pas grand-chose à laffaire: la planète Hollywood mène une guerre sans merci contre tout ce qui nest pas issu de ses propres usines(2), et il ny a parfois que la véritable singularité dun film ou encore son adéquation totalement imprévisible avec lintérêt du public (Le déclin...) qui puisse encore (mais pour combien de temps ?) permettre à des uvres de se tailler une place à lintérieur dune marge qui va toujours rétrécissant. Il nexiste donc quune seule façon de jouer des coudes avec les réalisateurs hollywoodiens, cest de se faire mercenaire et daller tenter sa chance sur le même champ de bataille queux, comme Yves Simoneau et Christian Duguay. Mais être accepté sur le champ de bataille ne garantit pas pour autant un combat à armes égales puisque comme on le sait, 50 millions de plus ou de moins font toute la différence entre le film dun Spielberg et ceux de cent autres petits faiseurs anonymes. Quiconque choisit dêtre cinéaste au Québec et ne travaille que pour voir son nom briller hors des festivals, sur les écrans du monde, ferait mieux de changer de métier. Il y en a aujourdhui de plus éclatants et de mieux financés... |
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| Bien plus que la langue, ce qui fait « plafonner» nos cinéastes (même les meilleurs), cest la réputation pas très avantageuse que sest bâtie le cinéma québécois à létranger, et cela précisément depuis quil sévertue à correspondre, par des produits sages et uniformisés, à lidée quon se fait des «standards internationaux ». Moretti, Kiarostami, Sokourov, Aki Kaurismäki, Oliveira, Almodovar plafonnent-ils en tournant dans leur langue ? Il faudrait peut-être se demander si la « ghettoïsation » du cinéma québécois dont certains parlent(3) nest pas avant tout attribuable à la crainte obsessive que nous en avons. Il y a déjà un moment que ceux dont dépend ici même la vie de nos films ne font plus confiance aux cinéastes québécois, leur retirant par ce déni la possibilité de rivaliser avec les plus grands; à moins plutôt de frayer, comme Christian Duguay, avec les plus grands commerçants mondiaux comme tous ces hommes daffaires dont le Québec est si fier. Mais quoi quil en soit et au-delà du contentement immédiat quéprouvent les cinéastes de trouver plus dargent plus facilement, peut-on, pour des raisons strictement commerciales, sexiler bien longtemps de sa langue, de sa culture sans y perdre dune autre manière... et peut-être bien davantage ? Il est même possible que la disparition prématurée de Jutra et de Mankiewicz puisse nous en dire quelque chose... Cest quil y aura toujours une dose de pathétisme dans le fait de devoir en arriver à adopter la culture dominante pour survivre. Or, si lexil demeure un choix individuel, il en va tout autrement lorsque des cinéastes francophones veulent sapproprier le beurre et largent du beurre en allant piger dans les caisses de la SODEC pour financer des coproductions tournées en anglais. Heureusement, il y a encore, pour nous rassurer un peu, la limite fixée à 20 % du budget de linstitution québécoise destinée au financement de films de langue anglaise, et il ne faudrait surtout pas quà cause de la pression exercée par le courant actuel, celle-ci vienne à être haussée. Quelle image davenir, pour notre langue et notre culture au cur de cette mer anglo-saxonne nord-américaine, projettent les artistes quand eux-mêmes cessent de concevoir le plaisir de la création comme indissociable de la satisfaction de les faire exister ? Et pourquoi attendrions-nous des néo-Québécois quils désirent sapproprier cette culture et cette langue alors quici même, sous leurs yeux, des créateurs francophones les troquent pour celles du commerce ? Lindividualisme et lattrait de la gloriole doivent quand même avoir quelquefois leurs limites.
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