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| La DV : à nous la liberté ? [ 24 images N° 102 - p. 3 ] |
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| Il y a trois ans est apparue sur le marché une petite caméra numérique qui, dès lors, a été commercialisée en misant sur le rêve devenu réalité du cinéma à la portée de tous. Or, il ne fallut pas beaucoup de temps pour que cette nouveauté technologique éveille chez les cinéastes des fantasmes de liberté. Il ny a quà voir combien cette année à Cannes le nom de « DV » a engendré de discussions, de débats, darticles de journaux (une série exclusivement sur le sujet dans Libération), pour comprendre à quel point la DV en soi mais surtout cette caméra miniature suscite un véritable élan deuphorie. Cependant au-delà des idées toutes faites au sujet de la technologie salvatrice qui sapparentent toujours, dune façon qui devrait nous inquiéter, aux concepts stratégiques de mise en marché , de quelle révolution parlons-nous au juste... si cen est vraiment une ? Dabord, il faut bien reconnaître que la petite caméra DV peut permettre à des cinéastes déchapper aux contraintes de production qui les soumettent au cycle infernal du développement de projets, réécritures commandées par les institutions, interminables justifications des intentions et du budget, puis à lattente... et bien souvent au risque de voir lénergie sétioler avant terme. Ainsi, la possibilité de travailler sans scénario définitif, avec la liberté retrouvée qui fut celle des cinéastes des années 60, est évidemment bienvenue aujourdhui au Québec, royaume du scénario béton. Si cette manière de faire nest pas non plus une panacée, quel cinéaste pourrait regretter que la responsabilité de lécriture devienne le territoire intime et exclusif du cinéaste lui-même, du scénariste ou encore, dans dautres cas, de léquipe impliquée dans le film ? Par ailleurs, grâce au potentiel dexpérimentation offert par la mini-DV, il est tentant de considérer cette nouvelle venue et certains lont déjà fait comme la mieux adaptée à servir le concept de caméra-stylo par lequel Alexandre Astruc, qui voyait dans le cinéma un « moyen décriture aussi souple et aussi subtil que celui du langage écrit »(1), avait ouvert la voie aux cinéastes de la Nouvelle Vague. On peut aussi envisager cette nouvelle caméra vidéo comme un formidable outil pour garder une idée en mouvement, vivante, pour être au jour le jour de plain-pied avec le projet en gestation en filmant des essais ou même des fragments, comme lécrivain note des phrases sur un carnet, avec le loisir de les intégrer ensuite au film, même si celui-ci est tourné en 16 ou en 35 mm (grâce au kinescopage). Dautre part, une cinéaste comme Dominique Cabrera confiera: « Cest le silence qui ma été donné avec la petite caméra. Silence du photographe, du peintre »(2), la possibilité de filmer seul, chez soi ou de partir, nimporte où, et de tourner au gré de linspiration, des circonstances, des rencontres. Ce que faisaient bien entendu déjà les vidéastes, mais avec la qualité bien moindre de la vidéo magnétique, surtout après kinescopage. Mais filmer seul... Voilà qui est nouveau pour les cinéastes, et qui na même plus rien à voir avec le cinéma, qui a toujours été une affaire de famille, déquipe... ou, comme le dit Godard, le cinéma, cest de partir de plusieurs pour ne faire quun. On peut, certes, célébrer la possibilité pour les cinéastes de semparer eux-mêmes, avec tout le pouvoir créatif dont ils disposent, dune technique qui ne requiert enfin lexpertise daucun technicien, mais les choses ne sont pourtant pas si simples. Pour obtenir réellement ce quon appelle la «qualité cinéma» en ne laissant pas un capteur électronique prendre totalement en charge la lumière et la mise au point de limage, une caméra semi-professionnelle, plus grosse celle-là (au coût aussi élevé quune 35 mm), est nécessaire, avec tout un dispositif, mais qui demeure tout de même moins imposant que sur les tournages en 35 mm. Quoi quil en soit, à lheure actuelle, en prenant connaissance des témoignages de bon nombre de cinéastes, il semble clair quon nutilise pas la caméra numérique dans le but de retrouver le résultat du travail sur support argentique, que ce soit par exemple Johan van der Keuken, pour Vacances prolongées (voir p. 44-45) qui allie DV et 16 mm, Philippe Grandrieux, pour Sombre, qui alterne entre DV et 35 mm, ou encore (feu) Robert Kramer qui voyait dans la DV un moyen de filmer « le monde à partir de détails », dêtre « davantage dans un cinéma de la sensation ». Les raisons de lutiliser sont multiples et parfois même contradictoires dun cinéaste à lautre. Il ne faudra donc pas trop sempresser de reléguer le support traditionnel aux oubliettes comme la fait lONF lan dernier et voir avant tout dans cette nouvelle technologie lélargissement du champ des possibilités, des découvertes, un nouveau rapport au réel filmé, un ébranlement des habitudes et des règles imposées par le cinéma depuis cent ans, ce qui nest pas peu. Mais pourtant une question demeure pendante: avons-nous exploité toutes les possibilités de découvertes du cinéma tel quil sest offert à nous jusquà maintenant ? Avons-nous réellement tenté de briser nos habitudes, doutrepasser toutes les règles établies ? En fin de compte, tout dépendra, aujourdhui comme toujours, de lil derrière la caméra, car à quoi bon parler de liberté à qui na jamais su se lapproprier ? Reste une incontournable pierre dachoppement: celle de la foison dimages, de films de toutes sortes que larrivée sur le marché de la petite caméra numérique fera surgir. Par quel chiffre devrons-nous multiplier le nombre actuel de courts, moyens et longs métrages, et quelle tâche ce sera pour les programmateurs, les comités de sélection, les diffuseurs, les critiques de faire le tri dans tout cela? Prenons un seul exemple: mille films indépendants sont actuellement tournés chaque année aux États-Unis. De ce nombre, seulement une cinquantaine profite dune sortie en salle et la moitié quitte laffiche après une semaine(3). Or, comme tout tend à démontrer que la quantité de salles disponibles pour dautres types de films que ceux privilégiés par une distribution planétaire massive est en régression constante, et le public avec elles, pour qui se tourneront alors toutes ces images ? Dans leuphorie de la découverte dun nouveau champ dexploration, un cinéaste ne peut pas oublier que ce nest que lorsquelle vient se graver dans la mémoire dun spectateur que limage se met à vivre. Où iront toutes les images du monde, de notre monde en mouvance, de plus en plus amnésique ? À quelle révolution servira vraiment cette technologie dite révolutionnaire ? Marie-Claude Loiselle
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