Sommes-nous un peuple aphone ?
[ 24 images N° 101 - p. 3 ]
Chaque film qui voit le jour au Québec donne l’impression d’un miracle. Cela a probablement toujours été, mais ce ne l’est pas aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’hier. Le miracle n’est plus celui d’un peuple qui parvient à arracher au silence son droit d’exister, mais celui de cinéastes qui, après être parvenus à soutirer leur part de la grosse caisse que des employés d’État protègent comme un butin, doivent encore vaincre la méfiance de tout un chacun pétrifié devant le public dont il se croit garant de la satisfaction. Avec le temps, ce sentiment de perpétuels coups de force accomplis est venu à ce point conditionner le rapport à notre cinéma que nous cherchons maintenant avec avidité les films capables de nous rassurer au sujet de sa santé, nous jetant sur quelques réalisations comme un chien sur un os. Ainsi, il y a eu Eldorado, 2 secondes. Puis, l’année dernière, Post mortem, comme probablement Full Blast cette année.

Loin de moi l’idée de nier les qualités bien réelles du film de Louis Bélanger (pas plus que la valeur de celui de Rodrigue Jean). Là n’est pas la question, qui consisterait plutôt à se demander s’il n’y a pas quelque chose de révélateur dans le fait de célébrer avec autant d’emphase un film qui apparaît, somme toute, comme une attachante petite chose: une première réalisation habile qui réussit à imposer sa personnalité propre — du moins, dès la partie centrale —, prenant pour point de départ un prétexte dramatique casse-cou exploité intelligemment... quoique avec beaucoup de circonspection tout de même. Le spectateur sortira de la séance indemne, comme il l’aurait été de la presque totalité des films que nous produisons chaque année. Il n’a vraiment rien à craindre, pas plus que les représentants des institutions, des télévisions et consorts. Tout le monde est content; on n’en demande pas plus. Chacun attend en fait des cinéastes qu’ils soient prudents dans leurs audaces, modérés dans leur singularité et contenus dans leur liberté. Ce qui revient toujours à uniformiser la façon de dire les choses, à standardiser le langage qui, alors, perd toutes les nuances, les aspérités par lesquelles s’insinuent les réalités les plus complexes.

Et si alors ce qu’on réduit toujours à un problème de structures institutionnelles, de budgets, en était fondamentalement un de vision étriquée, de manque de confiance (de toutes parts), mais aussi, et surtout peut-être, un problème de retour à une impossibilité, qui fut celle d’avant les années 60, de se mettre en images collectivement, de pénétrer la chair, la matière vivante de ce qui fait le Québec d’aujourd’hui. Ce que les films nous révèlent, par ce qu’ils ne montrent pas, ne disent pas justement, c’est une société qui cherche toutes sortes d’échappatoires pour ne pas se regarder et s’entendre. Cette capacité nous est (re)devenue à ce point étrangère qu’on en vient à considérer les films d’un Binamé comme des portraits bruts et authentiques d’une réalité québécoise urbaine — il faut dire que, dans ce cas, le réalisateur travaille fort à nous en convaincre... Les personnages qu’il met en scène, comme ceux de Post mortem, comme ceux de pratiquement tous nos films (et l’accent ici ne change rien à l’affaire) pourraient vivre dans n’importe quelle ville occidentale, sans être universels pour autant. Bien au contraire. À côté de cela, et même à côté du « meilleur », que ce soit le film de Bélanger ou même Full Blast, où l’on doit bien reconnaître (entre autres) une volonté de poser un regard sur ce qui se vit dans un coin d’Acadie — mais tout en greffant sur cette toile de fond un «bon scénario» typiquement canadien, c’est-à-dire suffisamment ampoulé pour qu’on remarque justement qu’il est « bon » —, à côté de cela donc, les réalisations d’un Robert Morin, en fiction, ou d’une Lucie Lambert, en documentaire (pour mentionner le très beau Avant le jour issu de la dernière année), portées par des univers personnels toujours étroitement incorporés au réel, se présentent parmi les quelques rares lieux où subsiste à l’écran une conscience collective. Ils sont de véritables îlots de vie.
« Le plus préoccupant et fondamental est donc de constater que les cinéastes dans leur ensemble créent des images qui ont peu à voir avec la société dont ils émanent, sinon qu’elles participent à amplifier son atomisation en individus dispersés [...] C’est qu’on cherche moins à donner une image de nous qu’à montrer notre savoir-faire et notre capacité à performer. »
Le plus préoccupant et fondamental est donc de constater que les cinéastes dans leur ensemble créent des images qui ont peu à voir avec la société dont ils émanent, sinon qu’elles participent à amplifier son atomisation en individus dispersés. Les récits anecdotiques s’ajoutent les uns aux autres, sans conséquences. C’est qu’on cherche moins à donner une image de nous qu’à montrer notre savoir-faire et notre capacité à performer (qui nous est apparue, il y a une vingtaine d’années, comme une révélation). D’ailleurs, ne nous dit-on pas maintenant que de trop vouloir témoigner de son identité propre nuit à l’expression de la multiplicité des cultures qui composent le Québec d’aujourd’hui? Or, même cette réalité, nous ne cherchons pas à la saisir, à en extraire des images et des mots, car elle nous oblige précisément à affronter ce qui nous empêche de nous voir: notre gêne d’exister. La gêne d’« un peuple sevré de combats et presque mort de peur [...] », comme l’écrivait Hubert Aquin en 1968 dans Trou de mémoire. Ces mots conservent aujourd’hui une troublante adéquation à la réalité actuelle, tout comme cet autre passage du même livre: « Croyez-moi, ce n’est pas une sinécure que de donner la réplique à des aphones et de trouver le mot juste quand tout est silence [...] Le Québec, c’est cette poignée de comédiens bègues et amnésiques qui se regardent et qui semblent hantés par la platitude comme Hamlet par le spectre. » Tout est dit. Tout de notre inaptitude à nommer, à montrer ce qui nous concerne, ce que nous vivons ici; par rapport à nous-mêmes et par rapport aux autres. Car n’est-ce pas par le langage (des mots ou des images) que nous viennent la mémoire et la conscience de ce que nous sommes ? Répondre à cette question, c’est déjà percevoir la quantité innombrable de films qui ne se sont pas faits, qui ont cessé un jour de se faire au Québec.


Marie-Claude Loiselle