Quand la culture devient marchandise
x L'idée de construire un dossier autour de la notion de culture, de ce qu'elle devient, de ce qui la menace, imposait d'emblée la nécessité d'élargir le champ que couvre la revue, dans la mesure où le cinéma (ou un certain cinéma, devrait-on dire), s'il fait encore partie de la culture, ne peut être considéré de façon isolée. Les moyens importants qu'il appelle le rendent seulement plus vulnérable encore que les autres arts face à l'expansion sans limite de l'idéologie marchande. Cette idéologie qui fait qu'un musée accepte d'exposer la voiture d'un commanditaire dans son hall, qu'un livre quitte les rayons des librairies après un mois s'il ne fait pas partie des best-sellers, qu'un théâtre verra ses subventions réduites s'il ne prend pas tous les moyens pour appâter les chalands et qu'un film sera retiré de l'affiche après deux semaines s'il ne fait pas courir les foules (sans compter tous ceux qu'on ne verra jamais hors des festivals). Mais on comprend soudain qu'un pas de plus a été franchi lorsque cette idéologie s'immisce jusque dans le discours des artistes eux-mêmes, qui n'hésitent plus à parler de leur création comme d'un «produit» - la Soirée des Jutra en témoigne qui claironnait célébrer non pas le cinéma québécois, mais «la fête de l'industrie».
La culture se porte mal; est-il nécessaire de le rappeler? Il apparaît que oui, et tout d'abord parce que le vrai sens du mot culture est devenu à ce point étranger à notre société de plaisirs consommables et instantanés, qu'il se confond désormais avec celui de «culturel» qui, lui, engloutit indifféremment toute chose: des grimaces de Michel Courtemanche aux oeuvres d'un Giacometti, de la peinture de salon à la poésie d'un René Char ou d'un Gilbert Langevin.
La culture, c'est pourtant ce qui résiste au passage du temps, ce qui perdurera, par les mots, les images, la musique, lorsque nous ne serons plus là; c'est ce que les siècles nous ont légué pour nous aider à mieux comprendre notre condition humaine, à mieux voir l'invisible, à mieux dire l'indicible.
En déplaçant les valeurs suprêmes de la pensée et de la création artistique vers ce qui seul peut contribuer à assouvir de manière immédiate ses désirs les plus éphémères, en congédiant le passé au nom d'un futur souvent magnifié, l'homme de cette fin de siècle ne vit plus que dans un présent étriqué où il n'y a de place que pour lui seul, ses intérêts, ses besoins. Pour lui et au profit d'une industrie avide de prospérer à ses dépens.
Mais maintenant que les «industries culturelles» mises en place par l'État, sous l'empire de la rentabilité et des exigences d'une économie capricieuse, ont achevé de détourner les regards de la culture - devenue en quelques dizaines d'années à peine «trop sérieuse» - , ce qui, dans notre monde, subsiste d'art et de pensée intègres se trouve reconduit vers une marge toujours plus restreinte.
Cruel état de fait auquel aucun cinéaste québécois aujourd'hui ne peut se soustraire; d'autant plus cruel qu'il enferme le plus souvent ceux qui ont véritablement quelque chose à dire, à transmettre, dans un sentiment d'impuissance, lorsque ce sentiment ne se transforme pas en résignation... ou encore en «collaboration» opportuniste.
Dans les circonstances (qui ne cessent de s'aggraver), nous nous devions d'aborder ces questions. Pour ce faire, nous avons choisi de solliciter les réflexions de gens venus d'horizons variés, qui, partageant notre inquiétude à l'égard d'une culture sinistrée, ont répondu avec empressement à notre appel. Les voix du cinéaste Jean Pierre Lefebvre, de l'historien Pierre Boglioni, du philosophe français Alain Finkielkraut, du professeur en sciences de l'éducation Normand Baillargeon, du poète et critique de cinéma (fidèle collaborateur de 24 images) André Roy, ainsi que du cinéaste d'animation et essayiste Pierre Hébert se trouvent donc ici réunies afin d'esquisser un portrait passé et présent de ce trésor commun
en perdition, pour lequel nous avons par ailleurs tenté de dégager au passage quelques avenues d'un futur possible.

Marie-Claude Loiselle

Lettre ouverte à Pierre Perrault
en guise de réflexion sur l'état de la culture et du cinéma au Québec par Jean Pierre Lefebvre

La culture et l'argent
le point de vue de l'historien
par Pierre Boglioni

Entretien avec Alain Finkielkrault propos recueillis par Marie-Claude Loiselle

Petite mise en perspective par Normand Baillargeon

Hollywood
ou le cinéma usiné par André Roy

Entretien avec Pierre Hébert propos recueillis par Marie-Claude Loiselle

Lettre ouverte à Pierre Perrault
en guise de réflexion sur l'état de la culture et du cinéma au Québec
par Jean Pierre Lefebvre
] 24 images n ° 98-99 p. 30-33 |

Pierre Perrault à l'Île-aux-Coudres en 1992.
Cher Pierre que je n'ai pas encore salué
depuis ton départ pour la Grande Chasse,

Cette lettre veut tout d'abord te rendre le bien humble hommage de ma gratitude: dans le fleuve de notre culture tu es et tu resteras une île sauvage et ardente, un phare irremplaçable. En second lieu, tes voitures d'images et de mots ayant posé depuis quarante ans la question de la culture québécoise et de sa survivance en associant très étroitement des notions esthétiques (la forme directe de ton cinéma), éthiques (l'approche directe présumée plus «vraie» que les autres) et politiques (l'indépendance du Québec), il est fort révélateur de les mettre en parallèle avec la présente esthétique industrielle du cinéma québécois, l'éthique dominante des libertés individuelles versus l'éthique des responsabilités collectives, et, enfin, le politique devenu un art martial, sinon maffieux, au service de la mondialisation du pouvoir. Troisièmement, nous représentons tous les deux des cas d'exception: toi, tu as accompli ton oeuvre entière, de surcroît nationaliste, au sein d'un organisme fédéral, l'ONF, sans jamais te heurter à des problèmes de financement et de rentabilité et même sans avoir à te soucier de ta survie matérielle; moi, je ne suis l'enfant d'aucune institution ni d'aucune école de cinéma, jusqu'en 1990 j'ai réalisé mes films avec des moyens très souvent dérisoires et je n'ai jamais su avec quel argent je paierais l'épicerie. Nous ne sommes donc plus des modèles pour la nouvelle génération de cinéastes et de vidéastes qui font leurs classes sur les bancs de l'université ou à l'INIS, apprennent les «recettes» de la création, se ruent ensuite dans les portes étroites et tournantes de l'industrie cinématographique ou des subventions artistiques et tentent de faire très tôt la preuve de leur rentabilité ou à tout le moins de leur «popularité» auprès des médias, ne serait-ce que pour survivre matériellement le temps d'un contrat ou deux. Enfin, mon vieux, nous nous sommes fait doubler par de petits malins de nos générations réciproques qui n'ont lu que la dernière phrase d'Esquisse d'une psychologie du cinéma d'André Malraux, «Par ailleurs, le cinéma est une industrie», et comptent aujourd'hui parmi les rares modèles admirés de tous les Québécois, c'est-à-dire les gens qui réussissent en affaires (ou par défaut ceux qui gagnent gros à la loto).

Après ce préambule, la grande question: comment se porte la culture, ici comme ailleurs, dans le jet stream de l'Économisme? Sur le plan individuel, je dirais qu'elle se porte à merveille et n'a jamais été aussi diverse, aussi mouvante, ne serait-ce qu'à cause de la multiplication et de l'accessibilité de nouveaux outils de création. Je dirais même qu'il y a présentement une épidémie identitaire suraiguë au sein de la jeune génération de cinéastes et vidéastes. On se découvre une grand-mère amérindienne, on fait un film ou une vidéo sur le sujet. On a des parents nés ailleurs qu'au Québec ou au Canada, on retourne dans leur pays d'origine pour connaître ses racines. On change d'orientation sexuelle, on tourne la caméra sur soi et ses nouvelles amours. Sur le plan collectif, toutefois, la culture c'est la catastrophe (peut-être est-ce parce que le monde entier ne marche plus qu'à coups de catastrophes - et de festivals!). Pour utiliser une métaphore que j'aime bien, je dirais que si on retrouve de plus en plus de bons petits restaurants à peu près partout au Québec, les chaînes de restauration rapide, pour leur part, continuent de s'installer dans les zones commerciales et se donnent toujours plus de visibilité avec les milliards qu'elles investissent en publicité. Il en va de même des longs métrages et des séries lourdes de télévision qui éclipsent le cinéma québécois indépendant et le documentaire d'auteur.
«Nous nous sommes fait doubler par de petits malins de nos générations réciproques qui n'ont lu que la dernière phrase d'Esquisse d'une psychologie du cinéma d'André Malraux, «Par ailleurs, le cinéma est une industrie», et comptent aujourd'hui parmi les rares modèles admirés de tous les Québécois, c'est-à-dire les gens qui réussissent en affaires (ou par défaut ceux qui gagnent gros à la loto).»
Allons-y de cette autre métaphore: toi, Pierre, tu es Maurice «Rocket» Richard, et moi, disons, Henri «Pocket Rocket» Richard. (Je te vois sourire. Je savais que cette comparaison te plairait.) Nous avons «joué» notre cinéma (et j'entends bien continuer) à leur manière, par pure passion du jeu et de ses diverses gratifications (mais peu monétaires). En leur temps comme également à nos débuts, il y avait un nombre limité d'équipes et on ne pratiquait pas les guerres de tranchées dans les coins de patinoire et derrière les buts. Mais voilà que pour celles et ceux qui désirent aujourd'hui patiner sur la glace des écrans petits et grands, la ligue nationale du cinéma a pris une mautadite expansion et que la concurrence est féroce; en contrepartie, avec un bon coup de patin et peu d'éducation, parfois même peu d'intelligence, on peut devenir millionnaire du jour au lendemain (décidément, l'existence humaine est une éternelle loto). À l'instar des «bons» films commerciaux, le hockey professionnel, sauf parfois au temps des finales, pour leur part à l'image des festivals, a pour fonction première de remplir du temps d'écran à l'intérieur duquel peuvent se vendre les grands de la restauration commerciale, de la bière et de l'automobile. Un bon film commercial est donc pareillement celui qui ne suscite aucun commentaire négatif ou positif, aucune critique enflammée, aucune passion, ne fait penser à rien, se vend les yeux fermés aux télédiffuseurs, idéalement du monde entier, et sert lui aussi de vitrine à l'omniprésente publicité.

Mais comment peut-on savoir de quoi on parle puisque je n'ai pas encore donné de définition de la culture? On sait bien, dans le fond, ce qu'est la culture, de la même manière qu'on sait ce qu'est un bateau sans pour autant comprendre les raisons scientifiques pour lesquelles il flotte. Mais c'est fou, sinon absurde, le temps et l'énergie qu'on peut dépenser à ne pas être capable de définir les choses les plus élémentaires, les plus évidentes. Ce pourquoi on préfère affirmer qu'en définitive tout est culture, une bouteille de Coke aussi bien qu'un Riopelle, une poutine aussi bien qu'un film de Pierre Perrault ou de Lefebvre.

À mes yeux, la culture est tout simplement l'addition de ce que nous avons créé et de ce que nous créons. Tout tient à cette petite nuance sémantique, créer, plutôt que faire ou reproduire, la création étant synonyme de métamorphose, de transposition, de prolongement, de découverte, d'avenir, d'inattendu, d'imaginaire... tandis que faire et reproduction sont directement reliés au travail, au rendement, au commerce, à l'industrie (l'artisanat se situe à la frontière entre créer, faire et reproduire). Par exemple, les animaux ne créent pas, et c'est là à mon avis la différence fondamentale entre eux et nous (par contre, ils ne détruisent pas la nature avec la même voracité). Ainsi, je crois que la culture est ce qui restera une fois que l'Économisme aura complètement stérilisé l'ensemble des activités humaines, les religions aussi bien que l'art.

La suite? Culture et politique? J'y arrive, Pierre, toujours en louvoyant, car j'aperçois des récifs à fleur de paradoxe. Auparavant, juste quelques mots au sujet de l'éducation. Tu crois vraiment que c'est de la foutaise, l'éducation?... Oui, je sais, tu as souvent dit que grâce à Yolande qui t'a fait découvrir Baie-Saint-Paul et la Côte, tu as remplacé ta bibliothèque par des gens, par du vrai monde. Permets-moi cependant un bémol: si l'éducation se fait généralement à l'école, elle commence et se termine à la maison. Bien entendu, je ne parle pas de la «grande» éducation, pas plus que de la «grande» culture bourgeoise et snob que tu as honnies plus que quiconque.

Il y a une vingtaine d'années, mon fils revient de l'école en pleurant: tout le monde s'est payé sa gueule parce qu'il avait un artichaut dans son lunch. L'année suivante, on fait une vaste campagne à l'échelle du Québec afin de sensibiliser les parents aux problèmes de l'alimentation et de leur proposer des menus équilibrés pour la boîte à lunch de leurs enfants. Cette fois, grâce à son artichaut, mon fils devient un héros - et rit des autres à son tour: il y a toujours une double morale à toute histoire. Un autre exemple. 1978. À l'occasion de Noël, l'école primaire voulait projeter aux enfants Green Berets de John Wayne. Nous proposons Comme les six doigts de la main d'André Melançon au lieu de l'atroce film de propagande américaine pro-guerre du Viêt-nam. Résultat: il y eut trois projections au lieu d'une du film d'André tellement les enfants l'avaient aimé. C'est toujours la même histoire: l'accès à notre culture et à la culture non disneyenne en général est systématiquement bloqué par des décideurs ignorants, élitistes ou populistes. Et par «décideurs» j'entends aussi bien des enseignants, des fonctionnaires, des critiques et des programmateurs de cinéma et de télé, en somme tous ceux et toutes celles qui ont arbitrairement droit de vie ou de mort sur la diffusion d'une oeuvre. Tu comprends très certainement ce que je veux dire, n'est-ce pas, toi qui n'as jamais été un cinéaste «populaire» (moi non plus, d'ailleurs) aux yeux des ragoteurs et des moumounes médiatiques (quel beau mot, moumoune, qui décrit tellement bien tellement de gens!).
«Mais c'est fou, sinon absurde, le temps et l'énergie qu'on peut dépenser à ne pas être capable de définir les choses les plus élémentaires, les plus évidentes. Ce pourquoi on préfère affirmer qu'en définitive tout est culture, une bouteille de Coke aussi bien qu'un Riopelle, une poutine aussi bien qu'un film de Pierre Perrault ou de Lefebvre.»
Une dernière chose au sujet de l'éducation dont l'une des fonctions majeures serait de mettre les enfants, petits et grands, un tant soit peu en contact avec la culture: elle commence à peine à se relever des lavements intensifs de la pédagogie maladive qui a marqué les années 70 et 80. On amputait alors les manuels scolaires en général et de français en particulier de tout texte d'écrivain reconnu, y compris des fables de La Fontaine: tout récit, toute lecture, devait comporter de soi-disant niveaux multiples d'information et d'enseignement sur le plan humain, moral, social, philosophique, grammatical, scientifique... Doit-on se surprendre outre mesure si la génération issue de ce système d'apprentissage endosse, faute de mieux, de comparaison, d'artichaut, de poèmes de Miron et de tes films, Pierre, endosse le modèle aforme du «bon» cinéma commercial?

Parlons enfin politique et culture puisqu'il le faut. À la naissance du mouvement séparatiste dans les années 60, l'avenir du Québec a une fois de plus au cours de sa brève histoire été directement lié à la survivance de la culture québécoise. «J'en ai assez de vivre dans ce pays des uns à la sueur des autres », as-tu écrit dans ton long plaidoyer pour l'indépendance du Québec, Irréconciliabules (dans L'action nationale, avril 1995). La culture (dont la langue est un véhicule) devenait donc à nouveau, comme au temps du chanoine Groulx, un enjeu politique nationaliste, la religion en moins. Le politique, toutefois, est-il devenu un enjeu culturel pour autant?

Je me rappelle cet événement de 1969 au sujet de L'Acadie l'Acadie?!? que tu venais de terminer avec Michel Brault. J'étais alors producteur à l'ONF et occupais le premier bureau à gauche de l'entrée principale. Un beau jour, Gérard Pelletier descend d'une limousine noire en provenance directe d'Ottawa et file incognito (?) au théâtre 5. La projection avait un caractère si secret qu'on avait enlevé les poignées des portes de la cabine et de la salle de projection en plus de planter deux gorilles dans le corridor afin qu'aucun intrus ne vît le prochain scandale politique des maudits Québécois indépendantistes financé par le bienheureux organisme fédéral. Gérard Pelletier sort toutefois de la projection un grand sourire aux lèvres et donne de très bon coeur son aval à la diffusion du film en disant (je cite de mémoire): «Il faut absolument montrer le film, les Québécois vont comprendre qu'ils sont les prochains sur la liste...» La liste de l'assimilation, entendait-il.

Qu'en est-il, en 1999, de l'union entre la culture et le politique? D'une part, les artistes dévoués à la cause de l'indépendance du Québec se sont pour la plupart retirés de la scène politique; d'autre part, l'Économisme oblige ici comme ailleurs. Pour faire une comparaison peu boiteuse, la culture est présentement à sa propre industrialisation ce que l'éthique est à la liberté d'expression sous le règne de la mondialisation du commerce; afin de ne pas freiner cette dernière, en effet, on invoque quotidiennement la liberté d'expression et les Droits de l'homme pour ne pas opérer de tri (pouvant être considéré comme une censure directe) dans le commerce massif de la violence, de la pornographie et de la haine. De la même façon, on invoque les lois du marché aussi bien que les désirs du grand public pour laisser l'Économisme éroder la culture et le cinéma.

Non, le politique n'est pas devenu un enjeu culturel, mais industriel. Nous sommes à nouveau tout seuls à ramer dans nos voitures d'images et de mots. Mais le voyage en vaut mauditement la peine. Bonne Chasse, ami Pierre.
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La culture et l'argent le point de vue de l'historien
par Pierre Boglioni, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Montréal)
[ voir 24 images n° 98-99 p. 34-37 ]
Parce que je suis historien (je suis médiéviste), 24 images me demande quelques réflexions sur le problème des rapports entre la culture et l'argent, la culture et l'État. Je ne suis pas sûr d'avoir quelque chose de significatif à apporter. D'abord, parce qu'il serait vain de vouloir tirer des «leçons» de l'histoire: chaque situation historique est une synthèse trop complexe pour qu'on puisse songer à la cloner. (On clonera peut-être les individus, un jour; une société, jamais.) Ensuite, parce que la situation moderne et postmoderne est radicalement différente, il me semble, des situations du passé. Actuellement, sous nos yeux, l'humanité passe par une mue radicale, plus profonde que celles qu'elle a connues en découvrant l'agriculture, puis l'écriture, puis la ville. Terrifiants par leur puissance, les outils modernes de la culture peuvent nous plonger dans des abîmes de stupidité et d'aliénation encore inconnus ou nous faire entrer (du bout des doigts, et ce même dans les villages les plus reculés et les milieux les moins favorisés) dans les sphères de la culture qui étaient réservées jadis aux rares fortunés de la noblesse et de la bourgeoisie. L'enjeu décisif est de savoir gérer cette puissance et contrer cette ambivalence

À ces raisons, j'en ajouterai une autre plus personnelle. Je ne suis pas un «consommateur» particulièrement assidu des productions culturelles courantes, sauf dans mon domaine professionnel de l'enseignement universitaire. Je me méfie des modes. J'évite par principe les «premières». Je crains toujours que telle production du Don Giovanni ou des Carmina Burana, à laquelle voudraient m'entraîner des critiques enthousiastes dans les journaux du matin, ne me fasse regretter les enregistrements que j'ai dans ma discothèque. J'ai trop rencontré de romans ou d'essais qu'on me poussait à acheter comme «incontournables», et que je n'ai pas été capable de terminer. Je suis vieux style, sans doute, mais je pense que la culture est constituée, fondamentalement, des oeuvres qui ont traversé les siècles et les traverseront encore. Pourquoi s'occuper de ce qui ne traversera pas l'année? Mieux vaut dépenser mon argent pour ajouter un autre volume à ma collection de la Pléiade, ou remplacer mes Frères Karamazov, trop usés.

Si j'accepte d'écrire ces quelques lignes, c'est parce que j'aime la culture, passionnément. Il me semble que, après la chute irréversible des religions (traditionnelles, uniques porteuses de valeurs pour la grande majorité des gens), il revient à la culture de proposer les valeurs essentielles d'intériorité, de conscience, d'intensité de vie, de sérieux moral. Il appartient aux arts aujourd'hui de nous donner une âme, de cultiver cette conscience de la beauté et du mystère de l'être, sans laquelle nos sociétés modernes ne seront qu'un désert d'aliénation et d'insignifiance. La culture est, par les temps qui courent, un devoir moral. Elle est la forme moderne du salut. Voici donc, alignées sans prétention, les quelques considérations d'un historien.
«Ce n'est pas toujours la Bête qui gagne. Au contraire, l'histoire déploie sous nos yeux un panorama extraordinaire de sociétés qui, modestes en taille et en poids politique, ont connu des périodes d'essor artistique fulgurant, des "moments magiques" de vie culturelle.»

Pour pouvoir résister à la Bête il faut une ferveur collective, un climat de promotion sociale de la culture
comme on les retrouvait au moment de la Renaissance italienne. Ici, Saint Michel et le dragon de Raphaël.
«Mais le substrat économique ne suffit pas. Il faut aussi, impondérable mais essentiel, un substrat psychologique, une mentalité, un consensus social. Il faut que la culture soit perçue, par des strates très larges de la population, comme une valeur spécifique, convoitée et cultivée pour elle-même.»
«Le monde de l'économie doit aussi collaborer. Il faudra retrouver ce mécénat de grande envergure par lequel, dans les "moments magiques" de l'histoire de Florence et de Venise, l'argent nourrissait l'art et la culture. Mais nous sommes loin de cela. Les magnats de l'argent préfèrent encore offrir à leurs invités de marque des billets de hockey ou de baseball, plutôt que des laissez-passer pour l'OSM ou le théâtre.»
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Entretien avec Alain Finkielkrault
propos recueillis par Marie-Claude Loiselle
[ extrait - entretien complet voir 24 images n ° 98-99 p. 38-40 ]
Le philosophe français Alain Finkielkraut est un des penseurs contemporains les plus importants. Observateur éclairé et inquiet de notre société moderne, il a fait, des concepts de nation, d'identité, de transmission du savoir et de la culture comme condition d'une pensée libre, le cœur de ses préoccupations. La défaite de la pensée, publié en 1987, constitue un ouvrage marquant sur l'état actuel de la culture.
Alain Finkielkrault
«Ce qu'on a à dire dépend justement de l'expérience qui nous a constitué. Dans cette optique, la volonté de créer des produits internationaux apparaît totalement absurde. Même les meilleurs écrivains américains n'écrivent pas une littérature internationale. Il n'y a rien de plus local que le roman américain, qu'il s'agisse d'un Faulkner ou d'un Philip Roth.»
«La culture possède justement ce mérite de nous arracher à la prison, au ghetto de notre époque, qui a ses préjugés, ses facilités, mais aussi son conformisme. Et à tout cela, on peut justement résister grâce à des œuvres qui, venues d'une autre époque, nous permettent parfois d'adopter, sur la condition humaine, un autre regard que celui de notre temps.»
«L'art, est-ce que nous savons quoi en faire, est-ce que nous savons encore le recevoir? Voilà la question que je trouve la plus angoissante, précisément parce que nous vivons dans une société qui favorise l'expression au détriment de tout autre mode de communication entre les hommes. Avec une telle philosophie, je ne vois pas quelle place peut être faite aux œuvres.»
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Petite mise en perspective
par Normand Baillargeon
[ voir 24 images n ° 98-99 p. 41 à 44 ]
Les économistes sont des gens qui connaissent le prix de toutmais qui ne savent la valeur de rien.

Oscar Wilde


Quand toute chose devient équivalente, la ligne d'une voiture
ou le coup de crayon de Giacometti, le musée consent alors
à transformer son hall en salle de montre.
Des transformations sociales, politiques et économiques majeures sont en cours depuis quelque trois décennies et on les résume souvent par le nom de «mondialisation de l'économie». Celle-ci a des conséquences considérables sur les domaines de l'art et de la culture, qui se manifestent notamment par une concentration de plus en plus grande des «industries culturelles» (comme on dit à présent) et une «américanisation de la culture» aux effets souvent perçus comme une déplorable «coca-colaïsation» du monde. On se demande donc, parfois avec angoisse, comment l'art et la culture (ou à tout le moins une certaine idée de l'art et de la culture) peuvent survivre à la réduction intégrale et indifférenciée de chaque chose du monde à une dimension utilitaire, ainsi qu'à l'extension à toute entreprise humaine des catégories marchandes. Ces questions sont légitimes et urgentes, mais elles sont difficiles aussi et n'ont pas de réponse simple. Je me propose ici d'essayer, modestement, d'aider à y réfléchir et à les discuter.
«Dans cette nouvelle perspective, l'ONF, par exemple, est une dépense qui doit se justifier, [...] une institution à abolir impérativement, de la même manière et pour les mêmes raisons qu'on demande la privatisation et la rentabilisation de la santé, de l'éducation et, du moins pour certains théoriciens, de la justice, de l'armée, etc.»
«La pire chose à faire serait alors d'adopter sans recul et sans critique le point de vue dominant et d'incorporer ses valeurs à nos pratiques. Cela commence souvent par le langage: c'est ainsi que l'expression d'"industrie culturelle", qui devrait nous faire bondir (ou à tout le moins tiquer), consacre dans les mots, la démission des esprits.»
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Hollywood ou le cinéma usiné
par André Roy
[ voir 24 images n° 98-99 p. 45-47 ]
Avec une puissance d'attraction inégalée jusqu'à présent, le mode de production et de diffusion du cinéma américain est devenu un modèle universel. L'art, la culture, la création, on le sait, sont des mots étrangers dans le vocabulaire des dirigeants actuels des studios, qui considèrent le public comme un être primaire aux réflexes pavloviens. Or, l'idée américaine, vieille mais qui fait peau neuve chaque jour, voulant que le cinéma ne soit rien d'autre qu'un divertissement, a contaminé toutes les cinématographies. Un peu partout dans le monde, on adopte ou on rêve d'avoir les moyens d'adopter les principes qui guident actuellement Hollywood. Lugubre perspective que cette industrie toute-puissante qui soumet le spectateur à ses exigences, c'est-à-dire à sa terreur, et qui annonce une mutation par «anabolisation» du cinéma dans son ensemble.
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Entretien avec Pierre Hébert
propos recueillis par Marie-Claude Loiselle
[ voir entretien 24 images n ° 98-99 p. 48-49 ]
Pierre Hébert, réalisateur notamment de Souvenirs de guerre, La lettre d'amour, La plante humaine, est aussi directeur général adjoint du studio d'animation de l'ONF. Il vient de publier un premier essai, L'ange et l'automate, dans lequel il poursuit une réflexion, tant sur son propre travail de cinéaste que sur l'art en général, la portée et les raisons d'être d'une oeuvre dans un monde où le sens de toute chose se perd.
Pierre Hébert
«Ce qui est aussi très troublant, c'est tout le secteur, un peu à la mode, qui se présente sous les apparences de l'art véritable, d'une continuation du cinéma d'auteur, mais où tout relève de la stratégie, de la mise en marché, d'une quête du succès public (ou de son mirage). Il y a là quelque chose de frauduleux.»