Première partie
préparé par Gérard Grugeau et André Roy

De la pluralité du monde
par Gérard Grugeau

Table ronde
avec Sylvie Groulx, Louise Beaudoin, Pierre Hébert et Robert Pilon
Culture et dépendances
propos recueillis par Gérard Grugeau et André Roy

Idéaux marchands et idéaux culturels
par André Roy

France
Une Amélie ne fait pas le printemps
par Charlotte Garson, journaliste aux Cahiers du cinéma.

Royaume-Uni
Les auteurs sur la touche
par Geoffrey Macnab, journaliste pigiste, collabore aux revues Sight and Sound et Screen International.

Italie
Le défi du cinéma italien :
maintenir sa réputation ou survivre ?

par Elisa Resegotti, qui a été productrice indépendante. Elle est aujourd’hui consultante dans les domaines de la distribution et du développement de projets, en plus d’être éditrice de livres sur le cinéma.

Portugal
L'état des choses
par João Mário Grilo, cinéaste.

Europe centrale
L'Europe centrale en arrêt sur image
par Joêl Chapron, responsable des pays d’Europe centrale et orientale à Unifrance et correspondant étranger du Festival de Cannes pour l’Europe centrale et orientale.

Maghreb
Paysage contrasté

Afrique noire
Paysage éclaté
par Elisabeth Lequeret, journaliste et critique à Radio France Internationale et aux Cahiers du cinéma.

Brésil
Diversité da la diversité culturelle
par José Carlos Avellar, journaliste pour la revue Cinemaïs. Il est également l’auteur d’un livre sur Glauber Rocha.

Argentine
Le cas argentin
par André Pâquet

De la pluralité du monde
par Gérard Grugeau

[ 24 images n° 121 p. 10-12 ]

Juperhéros gonflable, symbole de la « machine à tuer »
du cinéma populaire américain.

Immense affiche d’un blockbuster américain.
Photos tirées du film À l’ombre d’Hollywood de Sylvie Groulx.
Coll. : Office national du film du Canada
Pourquoi un dossier sur le cinéma, la mondialisation et la diversité culturelle ? D’abord parce que l’actualité n’arrête pas de nous rappeler la situation préoccupante de la culture mise à mal par les politiques néolibérales, la dictature du marché et le désengagement de l’État. Ensuite, parce que nous assistons à l’échelle planétaire à une véritable course contre la montre pour faire adopter par l’Unesco en 2005 une convention visant à protéger et à promouvoir « la diversité des expressions culturelles », et donc à maintenir la culture à l’écart de tout accord commercial de libéralisation poussée par les États-Unis. Enfin, mais surtout, parce que face au rouleau compresseur de l’ethnocentrisme américain et de ceux qui ont intériorisé le discours et le modèle de la culture dominante (libéralisme sauvage et colonisation des imaginaires), les cinémas nationaux se retrouvent dans l’œil du cyclone et sont aujourd’hui plus que jamais menacés dans leur identité comme le démontrait déjà avec pertinence le film de Sylvie Groulx, À l’ombre d’Hollywood, sorti sur nos écrans en 2000.

Depuis – et malgré – la fameuse formule de Jacques Delors
(1) décrétant que « les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres », la situation de la culture dans le monde n’a cessé de se dégrader. Aujourd’hui, sept majors américaines contrôlent 80 % du marché mondial du cinéma et cinq majors de la musique (dont deux européennes), 80 % de la distribution mondiale des productions musicales(2). Partout dans les pays riches, les tyrannies privées de grands groupes transnationaux imposent leurs stratégies commerciales et industrielles, inondant massivement les marchés de leurs produits formatés et reléguant dans la marginalité la véritable création. Bref, les chiffres et le box-office font loi, l’économie et le marketing mondialisés imposent leur primat au détriment de la diversité des expressions culturelles et c’est ainsi qu’avec une arrogance sans précédent, l’industrie du divertissement menacée d’implosion par ses propres excès décide des règles du jeu d’un combat inégal qui ne cherche qu’à récupérer, voire tuer dans l’œuf, tout désir de singularité et de subversion artistiques.

Aussi, le premier volet de ce dossier se propose-t-il de prendre le pouls de plusieurs cinémas nationaux pour sonder ce qu’il reste de ce désir de singularité dans la création et de la volonté politique des gouvernements de soutenir la culture et, ce faisant, l’idée même de la démocratie et de la cohésion sociale. À commencer par notre propre cinématographie qui se retrouve ici au cœur d’une table ronde à laquelle ont participé des créateurs en résistance (Sylvie Groulx et Pierre Hébert) et des personnalités engagées de la société civile (Louise Beaudoin et Robert Pilon). Table ronde qui révèle toute la complexité et l’incertitude d’un monde en pleine mutation qui doit se repenser dans l’urgence pour combattre l’illusion du village global indistinct et favoriser la cohabitation des cultures tout en évitant les replis identitaires. Car l’heure est plus que jamais au développement de nouvelles solidarités pour contrer le flux banalisant et homogénéisant d’une mondialisation à prétention universaliste.
Roland Smith dans le cinéma Outremont en rénovation.
Coll. : Office national du film du Canada
Où se situer alors entre « l’optimisme désenchanté et le pessimisme actif » dont parle Bertrand Tavernier dans le film de Sylvie Groulx ? Chose certaine, la mondialisation est idéologique. Elle n’a rien d’un ordre immanent ou d’une fatalité irréversible. « Elle est le fruit de choix et d’intérêts humains »(3). Et, sous le couvert d’une volonté de travailler au bien commun de la planète, elle est avant tout source de rapports brutaux, de clivages violents et de laminage de nos capacités de résistance. Est-ce à dire que nous sommes plus que jamais engagés dans le « génocide des images » dont parlait déjà Pier Paolo Pasolini dans les années 1960 ou peut-on espérer d’une mondialisation qui serait régulée et génératrice d’échanges plus équilibrés un enrichissement mutuel des expressions culturelles ? La mutation historique et anthropologique que nous vivons aujourd’hui comporte son lot d’interrogations et de craintes fondées. Selon Jean Baudrillard, nous assistons actuellement à un affrontement entre une « culture universelle indifférenciée et tout ce qui garde quelque chose d’une altérité irréductible »(4). Les propos d’Arthur Penn dans À l’ombre d’Hollywood, qui fait état de la perte du fondement humain dans le tout-venant du cinéma américain actuel, recoupent d’une certaine façon la pensée du philosophe qui associe la mondialisation à une volonté de limiter au maximum les hérésies réfractaires et de soumettre les cultures minoritaires à « la loi féroce de l’équivalence ». Baudrillard avance même que l’érosion des valeurs au sein de la culture dominante, autrefois florissante et généreuse mais aujourd’hui trop souvent déréalisante et indifférente, amène celle-ci à se venger sur le reste du monde. Bien sûr, ce désir de domination culturelle et de nivellement des imaginaires n’est pas le fait que des États-Unis, le dogme néolibéral étant aujourd’hui partagé par la plupart des pays industrialisés et l’art, plus que jamais évalué à l’aune de la seule rentabilité. De là à penser qu’à l’heure de la récupération des discours politiques progressistes, tout le débat entourant la diversité culturelle masque notre propre impuissance face à une déshumanisation et à une dépolitisation qui gagnent du terrain, il y a un pas que l’on pourrait être tenté de franchir tant les enjeux sont considérables et les résultats incertains. Cependant, face à un monde qui se virtualise et se complexifie à une vitesse hallucinante, une véritable prise de conscience planétaire des enjeux collectifs émerge et s’organise. En fait, deux visions de la culture s’affrontent désormais : celle de la convergence des marchés défendue par les États-Unis et celle plus protectionniste du Canada et de plusieurs autres pays regroupés autour de l’Europe ou luttant seuls localement. Les aides au cinéma ont été reconduites jusqu’en 2007 par la Commission de Bruxelles et elles subsistent aussi chez nous, mais pour favoriser quel type de cinéma ? Vaste débat.

Vision réductrice et alarmiste que tout cela ? Sans doute. L’humanité n’en est pas après tout à sa première mondialisation. L’art circule et transcende les frontières géographiques et mentales. Souvent boudé par la plupart, en particulier au moment des grandes ruptures esthétiques de son histoire, il a toujours inventé au besoin ses propres circuits de diffusion parallèle. Enraciné localement dans des identités culturelles porteuses de nos particularismes et de nos différences, il tend à l’universel, à une rencontre symbiotique des visions et des représentations. Au gré des flux commerciaux, l’art demeure lieu de syncrétisme, creuset de courants croisés, et il façonne des identités ouvertes et mouvantes. Pour Serge Gruzinski, l’auteur de La pensée métisse, les précédentes mondialisations ont débouché sur « un brassage généralisé des matières à penser et à sentir » et les cultures dans leur évolution constante ont toujours été source de contacts, de frottements et de mélanges. Mais aujourd’hui, la mondialisation est planétaire, totalisante, et les réseaux de communication sollicités en permanence font que le monde en perte de repères est devenu une immense caisse de résonance, amplifiant avec la même insistance nos angoisses, nos espoirs et nos luttes.

Parce qu’elle intervient sur fond de déclin des idéaux et des utopies, parce qu’elle est poussée par un empire aux moyens gigantesques qui, en plus de disposer d’une machine de guerre toute-puissante, néglige la plupart du temps ses propres forces vives (combien de films sans aucune valeur artistique face aux œuvres des Clint Eastwood, Martin Scorsese, Gus Van Sant, Quentin Tarantino, Tim Burton, les frères Coen, Todd Haynes, Terrence Malick, Woody Allen, Jim Jarmusch, James Gray, Abel Ferrara ou Michael Moore ?), parce qu’elle émane d’un lieu de plus en plus sans mémoire, virtuel, hors sol, qui déserte l’histoire, nie le réel et toute prégnance sociale, la mondialisation actuelle des images inquiète et révolte, mais aussi provoque et stimule. Ce qu’évoqueront plusieurs cinéastes partout à travers le monde qui nous feront part de leurs humeurs dans le deuxième volet de notre dossier à paraître en mai. L’avenir des cinémas nationaux passe-t-il par la révolution numérique et électronique ? A-t-on raison de penser comme le croit Hervé Fischer
(5) que la renaissance des circuits indépendants de distribution et la création d’un parc mondial de salles équipées en numérique (avec diffusion des films par satellite) sonnera le glas de « l’empire hollywoodien » ? Autre question sur laquelle nous reviendrons. Chose certaine, en cette époque de rupture franche avec un monde ancien et rassurant, il faut défricher de nouveaux champs de pensée et d’action, forger de nouveaux espaces de visibilité pour les œuvres. Face à la marchandisation des sujets et des choses, les règles de droit international comme la convention de l’Unesco – si elle est adoptée – ne suffiront pas. Pour les États et l’ensemble des artistes et des acteurs sociaux liés à la culture, tout passe désormais par une réflexion critique et une reprise en main des leviers politiques, loin de tous les dogmes révélés. « Instrument du rêve » et passeur de singularités à la croisée de l’individuel et du collectif, un cinéma vivant, radical et diversifié a tout à apporter au débat entourant les grands enjeux contemporains. En réinstaurant du lien, il peut redonner aux cultures du monde un rôle moteur dans la marche de l’Histoire.
  1. Président de la Commission européenne au tournant des années 1980-1990.
  2. Nicole Vulser : « L’exception culturelle passée à la loupe », dans Le Monde, 29 octobre 2003.
  3. André Bellon : « Dieu créa la mondialisation… » dans Le Monde diplomatique, novembre 2004.
  4. Jean Baudrillard : « La violence de la mondialisation », dans Manière de voir 75 : Altermondialistes de tous les pays… (juin-juillet 2004).
  5. Hervé Fischer : Le déclin de l’empire hollywoodien, vlb éditeur, 2004.
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Table ronde
Culture et dépendances
propos recueillis par Gérard Grugeau et André Roy

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 121 p. 13-20 ]

Réalisatrice de films documentaires (Le grand remue-ménage avec Francine Allaire, Chronique d’un temps flou, « Qui va chercher Giselle à 3 h 45 ? ») et de fiction (J’aime, j’aime pas), elle termine en 2000 À l’ombre d’Hollywood qui met en lumière la mainmise du cinéma américain sur les écrans du monde.

Ex-députée du Parti québécois et plusieurs fois ministre, notamment de la Culture et des Communications, ainsi que des Relations internationales, elle a aussi été ministre responsable de la Francophonie et ministre responsable de l’Observatoire de la mondialisation. Entre autres fonctions, elle est aujourd’hui chercheuse au Centre d’études internationales et de la mondialisation (CEIM).

Cinéaste d’animation, artiste multidisciplinaire et producteur, il a été directeur du studio d’animation du Programme français de l’ONF de 1996 à 1999. On lui doit notamment Souvenirs de guerre, La plante humaine, Entre la science et les ordures. En 2004, il recevait le prix Albert-Tessier pour l’ensemble de son œuvre.

Vice-président aux affaires publiques de l’ADISQ, ainsi que vice-président exécutif de la Coalition canadienne pour la diversité culturelle.
[...]
24 images : Que va être ce texte [la convention qui devrait être approuvée à la prochaine conférence du l'Unesco en octobre 2005] ? Un instrument juridique qui aura force de loi et préséance sur les autres ententes internationales ? Ou doit-on craindre un texte édulcoré, vidé de sa substance ?

Louise Beaudoin : La mise en œuvre de la convention m’inquiète, en particulier concernant le rôle des citoyens et leur sensibilisation à ces questions. Ça ne doit pas devenir un débat entre experts et juristes. Même si son application n’était pas satisfaisante, la convention se doit d’exister. Moi, je suis presque sûre que les Américains ne la signeront pas, même si on la dilue au maximum pour leur faire plaisir. La ministre du Patrimoine canadien, Liza Frulla, dit préférer une convention signée avec les Américains, mais c’est une affirmation stratégique pour éviter tout choc frontal. Je crois qu’il faut travailler plutôt sur certains articles concernant les droits internationaux pour qu’il y ait deux droits équivalents : un droit commercial et un droit culturel. Et l’OMC aurait à prendre en compte ce nouveau droit culturel qui ne serait pas soumis à l’autre, ce qu’on ne trouve pas actuellement dans les articles de la Convention. Je continue de penser que les droits humains et la culture doivent avoir préséance, que le monde n’est pas entièrement régi par le commerce et que notre constitution à tous n’est pas l’Organisation mondiale du commerce. Sommes-nous des consommateurs ou, avant tout, des citoyens ? Cette convention pourrait être plus coercitive.

24 images : Comment un artiste comme vous, Pierre, vous situez-vous dans ce débat ?

Pierre Hébert : J’ai été pendant plusieurs années dans un secteur du cinéma qui échappait et qui échappe encore à toutes ces questions de négociations. Je parle du cinéma d’animation. Ce cinéma est une forme de cinéma d’auteur et il n’a jamais eu accès aux réseaux, aux circuits réglementés comme le cinéma commercial. Il y a alors une grande différence entre mon intérêt de citoyen pour ces ententes internationales et ce que je peux imaginer comme conséquences de ces ententes sur mon activité artistique. Un exemple cependant. Il s’est produit dans l’animation après la Deuxième Guerre mondiale quelque chose qui a à voir avec notre sujet. Pour des raisons d’accident historique de grande envergure, des régions ont soudainement échappé au commerce. Je pense ici à l’ensemble des démocraties populaires de l’Europe de l’Est qui se sont créé un système de culture et de cinéma qui a échappé à l’influence américaine, en particulier en ce qui concerne le cinéma d’animation, sa conception et sa commercialisation vis-à-vis de ce que faisait Walt Disney, qui dominait totalement ce secteur avant la guerre. On a créé des formes d’animation complètement inapparentées à Disney, donné à ce cinéma un espace national où il pouvait se répandre. L’ONF a été à cette époque un peu l’équivalent de ce qui se passait dans ces pays. En même temps, il y a eu une grève chez Walt Disney et les dissidents en sont partis pour fonder leur propre maison de production, ce qui a diversifié l’animation. Il y a eu ensuite la télévision, laquelle a eu un effet mondial sur le cinéma d’animation d’auteur, qui s’est donné ses festivals et a permis que surgissent de nouveaux auteurs dans d’autres pays. Cela a duré une vingtaine d’années. Cela a plus ou moins disparu dans les années 1970 avec les Américains qui sont redevenus présents un peu partout et avec la télévision qui a organisé sa propre production. [...]

[...]
Robert Pilon : À propos des politiques culturelles, il y aurait beaucoup à dire. Mais la convention de l’Unesco ne réglera pas de problèmes comme ceux que vous venez de souligner à propos de Téléfilm Canada. Elle portera sur le droit des pays d’avoir une politique culturelle et sur des obligations à respecter. La convention ne dictera pas de politiques culturelles précises et c’est tant mieux, un modèle unique étant la dernière chose qu’on pourrait souhaiter. C’est à chaque pays de déterminer ses besoins en matière de culture, la souveraineté de chacun est primordiale. Et les milieux culturels ont tout un boulot à faire à ce sujet. C’est bien d’avoir le droit de concevoir ses propres politiques, mais il faut aussi voir de quelle manière va s’exercer ce droit. Est-ce que donner une subvention à Quebecor, c’est favoriser une diversité culturelle ? La convention ne réglera pas le problème de la concentration des entreprises de production comme Quebecor, mais elle permet au moins de nous pencher sur ce problème pour tenter de le résoudre. [...]

Louise Beaudoin : Oui, il y a une sorte d’autocensure. René Lévesque était très américain dans sa façon de penser et d’être. Quand Valenti nous a dit qu’il n’y aurait plus de films américains au Québec, nous, on trouvait que c’était une sacrée bonne idée qu’il n’y en ait pas pendant quelques mois. Parce qu’on savait que les Américains reviendraient négocier.

Sylvie Groulx : Les Suédois ont fait ça et ils ont repris le contrôle de leurs écrans.

Louise Beaudoin : Effectivement. René Lévesque, lui, disait que les Québécois allaient nous haïr, qu’ils allaient nous battre aux prochaines élections. Pour le projet de taxe sur la billetterie, c’est passé par tous les comités ministériels, mais il n’y a pas eu consensus au Conseil des ministres. C’est la colonisation douce, comme le dit Dominique Noguez. On est en plein dans le problème de la diversité des contenus, à l’intérieur de chaque pays.

Sylvie Groulx : Je lisais ce matin un livre de Marc Auger sur les images et il écrivait en 1997 que cette colonisation des esprits n’est plus le fait d’une agression extérieure des « méchants Américains », mais d’un dérèglement de notre système immunitaire. Il fait une comparaison avec les jésuites et les autochtones au moment de la colonisation de l’Amérique. Plus une culture est forte, plus l’imaginaire d’un peuple est fort, plus l’envahisseur va prendre les grands moyens pour s’opposer à cette culture. Après une période de cohabitation des deux cultures, les jésuites ont imposé aux Amérindiens leurs représentations en peinture, sculpture, etc. On pourrait faire un parallèle avec les politiques des institutions qui préconisent la performance au box-office, comme le font les Américains. L’objectif du Fonds du long métrage canadien géré par Téléfilm se lit ainsi : « L’objectif principal du FLMC est d’accroître les auditoires canadiens des films canadiens et de conquérir 5 % des recettes guichet au pays d’ici 2006. » Tout découle de là parce que tout est conditionné par la somme des recettes, tant en ce qui concerne les créateurs, amenés à s’autocensurer, que les producteurs et les distributeurs. Surtout les distributeurs, parce que ce sont eux qui ont le pouvoir de décider qu’un film se fera ou non. [...]

Sylvie Groulx : Oui, mais il reste qu’au nom de la mondialisation et du commerce, c’est la nature même des films qui change. L’industrie pavoise, mais où est passée l’expression artistique ? [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 121 p. 13-20 ]
Idéaux marchands et idéaux culturels
par André Roy

[ 24 images n° 121 p. 21 ]
Comme l’observe notre collaboratrice Charlotte Garson, la saga de l’achat de Warner Brothers par Vivendi, de France, de ses nombreux déboires et de sa récente restructuration a amené Canal +, véritable vache à lait du film français avec 20 % de son chiffre d’affaires investis dans le cinéma, à regarder de près ses placements. La chaîne sélectionne dorénavant les films à gros budget, susceptibles d’amener de l’audience, plutôt qu’une diversité de projets comme auparavant, dont des films à budget moyen, souvent des films d’auteur. Plus récemment encore, le film de Jean-Pierre Jeunet, Un long dimanche de fiançailles, a provoqué une crise dangereuse pour le système français d’aide au cinéma. Sa maison de production, qui n’est nulle autre que Warner, a réclamé des subventions en plaidant que le film était français à 100 % à cause de ses artisans. Heureusement que les pouvoirs n’ont pas cédé aux sirènes du lucre, qui auraient fait entrer le loup dans la bergerie, le loup américain, celui qui s’oppose si férocement à toute forme de subvention au nom des lois du marché. Mais là où il y a de l’argent... Le système français, ambitieux et envié par beaucoup de pays, vient de passer un mauvais moment par le désir immodéré du pactole de certains – et aussi par pas mal d’orgueil franchouillard, à commencer par celui de l’équipe du film, pour cause de succès.

Cette longue introduction m’amène à dire que n’importe quel dispositif étatique en matière de cinéma, même performant comme le français, semble parfois bien fragile, et qu’il ne réussit pas toujours à rééquilibrer les forces en présence, à savoir cinéma national versus cinéma hollywoodien, ce rééquilibrage qui est revendiqué par tous les aficionados de la diversité culturelle. Ces défenseurs croient dur comme fer que les idéaux marchands et les idéaux culturels peuvent s’harmoniser et, surtout, contrer la domination américaine, pour ce qui touche le cinéma, objet crucial des prochaines discussions de l’Organisation mondiale du commerce. Or, sur ce dossier concernant les cinémas nationaux que nous avons rassemblé ici, qui couvre presque tous les continents
(1), nous sommes bien obligés de faire un constat peu enthousiasmant.

Malgré tous les efforts faits par certains pays depuis la Deuxième Guerre mondiale, et même avant pour ce qui est du Brésil, malgré tous les programmes de subvention, et parfois les meilleurs comme en France ou en Corée du Sud, pays qui en comptent plus de 40, qui vont du soutien à la scénarisation jusqu’à la subvention pour la rénovation des salles en passant par l’instauration de quotas, eh bien, la majorité de ces pays ont été incapables d’arrêter la puissance de feu des États-Unis. Ils ont, indirectement même, fini par l’accroître par des politiques mimétiques, en misant, en particulier, sur la production de blockbusters nationaux pour accaparer une partie des recettes globales du box-office. En plus d’imposer une gestion toute hollywoodienne aux producteurs et aux distributeurs, petits ou grands, ils ont tablé sur une idée appauvrie du cinéma, la plaçant au ras des pâquerettes du genre (thriller, comédie, film d’horreur, etc.), et, de ce fait, ont continué d’encourager la fréquentation des films américains.

Toutes ces politiques ont le plus souvent créé une dichotomie entre le souhait d’une cinématographie excellente et diversifiée et les intérêts du marché, comme le signale ici le Britannique Geoffrey Macnab, qui constate que les questions esthétiques et les démarches singulières sont évacuées de tous ces beaux plans d’aide, et ce, au profit des bonnes affaires. Là, en Angleterre, comme souvent ailleurs (ici Téléfilm Canada), on se méfie des auteurs. Si la production prospère, si la distribution-exploitation se raffine et se consolide, elles le font fréquemment au détriment de la qualité et du contenu.

Quand nous parlons de qualité et de contenu, nous ne les restreignons pas, il faut le préciser, au seul film d’auteur. Ils s’appliquent aussi au cinéma dit populaire, celui qui fraie véritablement avec la culture d’un peuple, ses référents et ses symboles, ce cinéma populaire qui, aux États-Unis, fait corps avec le pays mythique et réel. Un cinéma national doit être pluriel, multipliant les différences de vision et de style. Ce qui est à craindre, comme on peut le remarquer dans plusieurs articles du dossier, c’est que toute création originale, c’est-à-dire libre, audacieuse, dissidente même, qui ira hors des sentiers du scénario formaté et du film de genre bétonné, risque de ne plus voir le jour. Si on continue de consentir uniquement à la loi marchande, la notion même de cinéma national deviendra alors vide, obsolète – et celle de la diversité culturelle aussi.
  1. Pour la situation du cinéma asiatique, on pourra consulter le numéro 119 d’octobre-novembre 2004 de 24 images, et pour le cinéma allemand, le numéro 120 de décembre-janvier.