À l’heure actuelle, le cinéma asiatique a de toute évidence le vent dans les voiles : événements dans les festivals, sorties en salles remarquées (le Kill Bill de Tarantino tout contre le Hero de Zhang Yimou ou encore le succès du film thaïlandais Ong Bak en France), accessibilité en raison de l’explosion du DVD et de ses réseaux de distribution plus spécialisés, remakes occidentaux à n’en plus finir, sans oublier les nouvelles vagues déferlantes japonaise, indienne et coréenne. Le phénomène est désormais bien présent et nul ne saurait plus le nier. On en parlait déjà au milieu des années 1990, cela même si les signes d’une telle poussée étaient alors bien spécifiques, c’est-à-dire l’explosion dans nos contrées d’un cinéma made in Hong Kong. Nous souhaitions tous qu’il ne s’agisse pas là d’une simple tendance ou d’une mode passagère qui s’éclipserait dès le filon épuisé. On croyait alors, parfois de manière utopique, qu’après le cinéma d’action hongkongais, l’Occident découvrirait cette cinématographie dans sa grande diversité, soit le cinéma de Hong Kong tel qu’il est. On espérait que ce ne soit là que le début d’un grand chambardement et que de ces tendances, d’autres cinémas asiatiques allaient suivre. Car il était clair que le cinéma occidental contemporain, éternellement coincé dans une dichotomie commerce vs art, avait de grandes leçons à tirer de ces cinématographies. D’autant plus qu’en matière de cinéma populaire, on voyait d’un côté l’Amérique s’orienter de plus en plus vers une logique de cinéma-spectacle-à-grand-renfort-d’effets-spéciaux-poudre-aux-yeux, pendant que de l’autre côté, pointait un nouveau cinéma européen à visée internationale mais tristement et dangereusement fait selon des formules hollywoodiennes. En fin de parcours, chacune de ces deux tendances ne pouvait que sérieusement endommager les remparts déjà fragiles d’un cinéma dit « artistique ». Plus que jamais le spectateur, en quête de plaisirs cinématographiques et avide de découvertes et de nouveauté, avait besoin d’une alternative. Et que s’est-il passé ? Eh bien, il semble que nous avions raison de penser que l’Asie pouvait réaliser cet espoir.

La situation a cependant pris des proportions que nul n’avait imaginées. Nous ne sommes dorénavant plus dans le spécifique. Et si nous parlons encore de cinéma de Hong Kong, du Japon ou de Corée, il est fort probable que dans quelques années nous ne puissions aborder ces cinématographies hors d’un contexte de cinéma panasiatique. En effet, si d’un côté, en Occident, la découverte du cinéma asiatique s’est faite progressivement, en Asie les choses se sont très rapidement bousculées. Auparavant, chacune des cinématographies asiatiques était bien ancrée dans son fief respectif sans se mélanger aux autres, au-delà de certaines stratégies d’exportation. La critique internationale et les spécialistes en tout genre devaient donc avoir une compréhension très précise de chacune de ces industries bien spécifiques à chaque pays. Le cinéma de Hong Kong était très différent du cinéma japonais, de même que le cinéma indien, du cinéma coréen. Jusque-là, tout était simple. Mais voilà que la situation s’est complexifiée presque du jour au lendemain, changeant la donne, brouillant les pistes et renforçant les marchés asiatiques au gré d’une multitude de collaborations qui ont fait dès lors tomber toute notion de territorialité. En effet, depuis la fin des années 1990, fait unique dans la grande histoire du cinéma asiatique, des films japonais se sont hissés aux premières places du box-office hongkongais, tandis que des films coréens ont occupé celles du box-office japonais. L’Asie tout entière a fait du cinéaste acteur Stephen Chow et de son Shaolin Soccer l’emblème d’un nouveau cinéma que l’on pourrait qualifier d’internationalement asiatique. Même l’une des cinématographies que beaucoup pensaient peu exportable, le cinéma indien tendance Bollywood, a commencé à faire des vagues dès qu’au Japon on a découvert le filon de cette véritable mine d’or en matière de pur plaisir cinématographique. N’oublions pas aussi le retour du cinéma de Hong Kong en Chine et donc ainsi la fusion de deux cinématographies que pourtant tout opposait auparavant, qui maintenant collaborent sur de toutes nouvelles bases, ce qui pourrait faire rebondir ces deux industries, pour l’instant fragiles, vers des directions a priori fort prometteuses. Pour toutes ces raisons, le cinéma asiatique est actuellement en pleine période de transition et il doit être scruté avec attention afin qu’il ne soit pas découvert hors de toute réalité artistique et compréhension culturelle, comme le cas flagrant de Tigre et dragon, qui fut un succès en Occident mais un désastre en Asie. Car, croyez-le, le cinéma asiatique est encore bien loin de nous avoir tout donné.
Julien Fonfrède
Bollywood le cinéma retrouvé
par Julien Fonfrède

Le cinéma de la Corée-du-Sud
Au zénith de son histoire
par Peter Rist

La femme est l'avenir de l'homme de Hong Sangsoo
Déambulations antonioniennes
par Jacques Kermabon

Thaïlande
Le vent en poupe
par Peter Rist

Hong Kong
Prise 2
par Julien Fonfrède

Breaking News de Johnnie To
par Thierry Horguelin

Japon
La tête chercheuse
par Julien Fonfrède

Ghost in the Shell 2 : Innocence de Mamoru Oshii
par Julien Fonfrède
.
La femme est l'avenir de l'homme de Hong Sangsoo
Déambulations antonioniennes
par Jacques Kermabon

[ 24 images n° 119 p. 26 ]

Un de ces films qui touchent
à des parts intimes de nous-mêmes.
Ce quatrième film de Hong Sangsoo, que nous avons pu voir au dernier Festival de Cannes où il était présenté en compétition officielle, est un des plus beaux que la Corée nous ait donnés récemment et témoigne de la vivacité de cette cinématographie au cœur de l’Asie.

Il arrive que le charme par lequel un film nous emporte relève d’un plaisir doux, plus souterrain que celui que procurent des œuvres à l’éclat manifeste. Il nous est difficile de défendre ces films à tous crins, sans doute en partie parce qu’ils touchent à des parts intimes de nous-mêmes, peu spectaculaires, qu’on n’a pas pour habitude de voir ainsi exhiber. D’emblée, dès les premiers plans, la simplicité du dispositif, le rythme quiet qui s’enclenche, qui plus est se trouve amorti par le tapis de neige recouvrant ce quartier résidentiel de Séoul, ont éveillé ce sentiment de complicité qui se passe de mots. Hong Sangsoo ne semble pas porter loin son regard. Les deux amis qui se retrouvent après plusieurs années évoluent dans la petite bourgeoisie intellectuelle qui lui est proche. Munho enseigne les arts plastiques à l’université de Séoul et son seul rêve est d’être titulaire. Hunjoon, de retour des États-Unis, est un cinéaste à l’avenir incertain. Ce ne sont pourtant pas leurs aspirations qui sont le moteur du film, mais leur présent, nonchalant, hanté par le souvenir d’une femme perdue de vue, Sunhwa. Hunjoon et elle se sont aimés, il n’en est pas moins parti pour les États-Unis. Mais il ignore la relation qui s’est nouée entre Sunhwa et Munho pendant son absence.

Au début, le jeune professeur, Munho, offre un « cadeau » à son ami : fouler la neige immaculée de son jardin. Hunjoon choisit alors de marcher à reculons puis de revenir sur ses pas. « On va croire que je n’ai marché que dans ce sens », s’amuse-t-il, « alors que tu as fait un aller-retour », complète Munho tout sourire. Cet apologue visuel est à l’image de leurs destins et de ce que conjugue le film. En revenant à Séoul, Hunjoon fait retour sur son passé. La mise en scène va jusqu’à épouser la forme du piétinement en privilégiant le plan fixe et le panoramique impavide comme dans la séquence suivante, une de ces scènes de restaurant coutumières chez Hong Sangsoo, au cours desquelles le temps s’étire, les langues se délient, des tensions se révèlent. Le film nous installe alors dans une tranquille chronologie. Aussi, quand au terme de ce qui résonne comme la fin d’un mouvement (Munho resté seul et silencieux à table), une coupe nous propulse dans une rue (une jeune femme est abordée par un jeune homme qui insiste pour l’emmener avec lui), nous mettons un certain temps à comprendre que ce déplacement spatial est une saute temporelle, un long retour en arrière. Ce trouble perceptif empêche que nous assignions tout de suite cette séquence très animée à la mémoire de Hunjoon d’autant que celui-ci n’y intervient que bien plus tard comme l’un des protagonistes. En lestant du même poids de réalité le présent et les séquences du passé, Hong Sangsoo nous permet de nous approprier ces souvenirs. En les opposant (les scènes du passé, ensoleillées, sont plus dynamiques, pleines de vie, de sentiments), il nous en infuse la nostalgie.

L’insistance, sans doute trop appuyée, avec laquelle nous donnons un aperçu de la construction du film pourrait laisser croire qu’elle est affectée alors que, justement, la mise en scène joue de l’effacement de sa présence, inscrivant même dans son dispositif les oscillations de l’indécision. Une femme à l’écharpe violette attendant on ne sait quoi sur le bord de la chaussée peut accaparer notre regard flottant sans alimenter aucun ressort dramatique. Il ne se passe quasiment rien, les deux amis égrènent quelques souvenirs, décrivent leur vie sans éclat, boivent abondamment sans trop savoir comment ils vont finir la soirée. La seule décision qu’ils prennent est, le soir venant, alors que la neige recommence à tomber, de reprendre contact avec Sunhwa. Munho sait simplement qu’elle travaille dans un bar et nous comprenons qu’elle n’y est pas que serveuse.

La deuxième partie du film, la plus longue, se déroule alors qu’ils l’ont retrouvée. Il est improbable que Sunhwa et Hunjoon renouent après toutes ces années. Pourtant nous ne pouvons nous empêcher d’y songer. Toujours le filtre du romanesque s’insinue dans nos esprits, mais, comme chez Rohmer, la réalité déçoit.

La dernière de leurs déambulations antonioniennes, guidées par le hasard, nous laisse avec Munho, seul sur le bord d’un trottoir après une aventure avortée avec une de ses étudiantes.

Rien ne s’est passé et il s’est passé tant de choses. Le film de Hong Sangsoo ne peut pas finir autrement qu’en suspens. Ce qu’il effleure sans jamais appuyer n’est rien d’autre que la part mélancolique de la vie, ses mécomptes, le temps qui file, les espoirs effilochés, le bonheur que nous n’avons pas su voir, l’illusion de le rattraper, l’échec de tous les appariements et surtout, que tout cela, le fil de ce que nous appelons parfois des destins, est des plus ténus. La plus infime inflexion du hasard peut en changer complètement le cours. Aussi aime-t-on se raconter des histoires.
Breaking News de Johnnie To
par Thierry Horguelin

[ 24 images n° 119 p. 29 ]
Depuis l’éloignement de Tsui Hark, deux réalisateurs-producteurs règnent sur le cinéma d’action de Hong Kong : Andrew Lau (qui sacrifie souvent à l’esbroufe) et surtout Johnnie To. Stakhanoviste du genre, propriétaire de son propre studio, ce dernier est à la tête d’une œuvre abondante et inégale (près de quarante films en vingt-cinq ans), où alternent les produits rentables et les projets personnels. Son dernier film appartient sans conteste à cette dernière catégorie, et compte parmi ses meilleures réalisations.

Breaking News, c’est tout ce qu’on aime dans le cinéma de genre : la vitesse d’exécution, des variations inventives sur des figures connues, des trouvailles à revendre. Dès le remarquable long plan-séquence d’ouverture, ce western urbain affirme un talent visuel consommé dans la chorégraphie des gunfights, la géométrisation de l’espace, le sens de la gestuelle et des postures. Ridiculisée par une opération qui a dégénéré en fusillade dans les rues de Hong Kong, la police décide de redorer son image en transformant en mégashow télévisé la traque d’un gang de braqueurs, réfugiés dans une immense HLM où ils ont pris une famille en otage. La critique de l’info-spectacle n’est pas neuve ni même toujours subtile, mais elle est conduite avec une malice fort réjouissante – flics et gangsters s’employant à manipuler en temps réel l’opinion publique (et se manipuler les uns les autres) par médias, webcams et téléphones portables interposés. Cette astucieuse guerre d’images culmine dans le grand morceau de bravoure du film : la chasse au gang dans le dédale de couloirs et de cages d’escaliers de la tour d’habitation. Mais au-delà du traitement virtuose de l’action, la patte de To est sensible dans la manière inimitable de ménager, au sein d’une narration serrée, de surprenants moments de paix : témoin la scène savoureuse où les malfrats arrêtent tout pour cuisiner un repas à leurs otages ! De tels intermèdes impromptus (qui faisaient déjà le sel de The Mission) confèrent soudain une humanité inattendue à des personnages autrement stéréotypés. Le dernier acte réserve une nouvelle surprise en réinventant brillamment l’emploi du téléphone portable à l’écran, le jeu trompeur de l’image et du son – avant une conclusion étonnamment mélancolique. Assez bêtement, ce film qui mobilise toutes les ressources de l’écran large ne sera pas distribué en salles. Ne ratez pas le DVD.