|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| . | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
Tous les films ne naissent pas égaux par André Roy [ texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 6-7 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() Jack Paradise de Gilles Noël. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| On la entendu dire partout : lannée 2003 a été la meilleure du cinéma québécois. Il se porte bien, ce cinéma, il a enfin, sexclame-t-on sur les plateaux et dans les médias, la faveur de son public, les Québécois. Avec plus de spectateurs, plus de films, cest vraiment lembellie. Tout irait donc très bien. Avec laide gouvernementale (Téléfilm Canada et Sodec), qui vont de la préproduction à la promotion, laide indirecte (crédits dimpôts, programmes de diffusion) et les avances des chaînes de télévision, le cinéma québécois semble se consolider au risque pourtant dune phagocytose et dune glaciation rapides. Phagocytose du cinéma dauteur (personnel, indépendant) avant tout, entraîné malgré lui par la tentation du succès à tout prix. Glaciation : un, deux, trois échecs, le public qui fuit, et tout sera remis en question, les projets audacieux et marginaux plutôt que les projets formatés par quelques grands de lindustrie fortement appuyés par les institutions. Mais tout ce qui est arrivé de si merveilleux en 2003, flattant la propension des Québécois à se croire les meilleurs au monde (voir la Soirée des Jutra), na pourtant pas arrêté la mainmise du cinéma américain1, ni fait baisser sa fréquentation. [ texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 6-7 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Le genre sans la différence : Le cinéma québécois à l'heure de la séduction par Pierre Barrette [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 8-11 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Lengouement récent du public et des médias québécois pour le cinéma dici, quelque réel et durable que soit le phénomène, ne peut sexpliquer simplement par une suite de gros succès populaires dabord Les boys, puis Séraphin, Les invasions barbares, La grande séduction qui auraient miraculeusement ramené les gens dans les salles et permis que soit rétabli une sorte de lien historique brisé. Le phénomène est complexe, et il engage avec lui plus que quelques titres de films dun côté et un public bien circonscrit et homogène de lautre. En outre, ce qui semble se transformer dans le paysage culturel actuel on pense en particulier au cinéma, mais aussi à la littérature , cest le rapport quentretiennent les créateurs avec la notion de genre. Jadis plus ou moins honni, discrédité, considéré comme lenvers de ce cinéma dauteur qui était la marque des films québécois, le cinéma de genre est aujourdhui au contraire ouvertement revendiqué par une partie de la jeune génération des cinéastes associés au « regain » de popularité de la cinématographie locale. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 8-11 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Une communauté en quête de représentations par Marie-Claude Loiselle [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 12-14 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| André Forcier a déjà dit quau cinéma, la caméra nous permet davancer dans la réalité comme on le ferait avec une lampe de poche dans lobscurité. Il sagit là dune très belle profession de foi dun artiste à légard de son art, et qui témoigne dune conscience du pouvoir de ce que peut révéler linstrument quil a entre les mains en éveillant le regard du spectateur. Partant de ce principe, on peut alors se demander quelle part de la réalité du Québec daujourdhui mettent en lumière les films de cette année et demie si particulière, que lon a célébrée par une surenchère de superlatifs comme un point marquant de notre cinématographie. Si elle est apparue si importante, elle demande dautant plus que nous nous attardions à cette production récente, à ce quelle dit et montre de nous et de lespace collectif québécois. Combien de fois ces dernières années avons-nous déploré à 24 images le fait que notre cinéma soit devenu un cinéma sans amarre, voguant dans un lieu abstrait, sans identité précise, sinon urbaine et occidentale, et quainsi privé de repères ce cinéma ne pouvait quengendrer des récits fondés sur un désir dexil vers dautres lieux, sans plus de visage réel et tous interchangeables ? Tel a été le cas (à des degrés différents) de celui des Villeneuve, Briand, Turpin, Demers, Binamé, Lepage par exemple, dont les films témoignaient tous dun mal-être profond chez les personnages lié à une incapacité à sinscrire dans un lieu, en loccurrence le Québec contemporain, et à y trouver des repères pouvant donner un sens à leur vie. Bref, bon nombre de ces films auraient pu se passer nimporte où ailleurs quici et donnaient, par conséquent, limpression de se dérouler nulle part. Pur hasard ou signe que quelque chose pourrait être en train de changer, les films qui ont le plus marqué la dernière année comme La grande séduction, Les invasions barbares ou Gaz Bar blues et dautres encore, nonobstant leurs qualités ou leurs défauts, sinscrivent tous dans la réalité du Québec actuel. Est-ce là, en partie du moins, ce qui pourrait expliquer lintérêt soudain du public québécois pour son cinéma ? Un film comme La grande séduction de Jean-François Pouliot est fondé sur un amarrage profond au territoire, à un coin de pays, la basse Côte-Nord. Les personnages quil nous montre aiment leur village et refusent de le quitter, de rompre avec ce groupe dappartenance sans lequel ils ne seraient plus que des individus atomisés, privés de plaisirs et de combats communs. Le bonheur des personnages dhabiter ce lieu est communicatif et fait dautant plus regretter la façon de les représenter (souvent simpliste et frôlant la condescendance, car à part Germain, sa femme et la jolie postière, ils sont tous un peu dadais !) que quelque chose de tendre parvient à percer dans lattention du cinéaste à légard de certains dentre eux qui dégagent une sorte dassurance tranquille dans leur détermination de sauver le village. Comment concilier la sincérité du regard (le scénariste, Ken Scott, est originaire dun village côtier) avec des choix, de réalisation sans doute, opportunistes et convenus, comme celui dutiliser pour la énième fois Benoît Brière dans le rôle du pitre de service (Monsieur B en gérant de banque minable) ? En dépit de toutes ces illades et coups de coude portés aux flancs du spectateur, il faut bien admettre que La grande séduction propose bel et bien une représentation de la communauté comme notre cinéma populaire ne lavait pas fait depuis longtemps. En regard de ce film, Les invasions barbares, lautre grand succès de 2003, apparaît, il faut le dire, bien aigre et mesquin. Ici, la communauté est réduite à la dimension de la bande des copains, ultime refuge hors duquel le monde soffre comme un vaste merdier, déshumanisé et corrompu. La vision dArcand nest pas tant cynique, comme on la si souvent qualifiée (si au moins il tournait le dos aux conventions et aux lieux communs !), que sinistrement désabusée face au présent autant quà lavenir. Comme si tout était déjà joué, que le ver était dans la pomme et le sens de toute chose irrémédiablement perdu. Comme si la « mort des idéaux » dune génération avait scellé sans appel le sort de lOccident. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Certainement il y a un peu plus dhumanité dans ce film que dans les autres dArcand, sans doute liée à une peur bien réelle de la vieillesse, de la maladie et de la mort, qui donne lieu à quelques moments dune sincère profondeur. Arcand est ici revenu sur terre, aux côtés des êtres auxquels il donne vie et pour lesquels il manifeste, pour la première fois peut-être, une véritable tendresse. Malgré leurs travers, malgré leurs lâchetés, le cinéaste semble les aimer bien que cette affection ne déborde jamais la limite du cercle des proches de Rémy. Si du coup Arcand apparaît moins arrogant, il nen demeure pas moins prétentieux dans sa façon de jouer le donneur de leçons, pontifiant, mine de rien, sur le sort des générations, le tout habilement marié à une impertinence racoleuse qui avait déjà fait le succès du Déclin de lempire américain. La formule est séduisante et lui permet à la fois de faire débiter à ses personnages les plus grossières généralités, sur lesquelles reposent dailleurs tout le propos du film (baby-boomers = jouisseurs, génération X = paumée), aussi subtiles et nuancées quun tableau de données statistiques (le monde comme concept théorique), et dexploiter les préjugés démagogiques à la mode (chaos du système de santé et corruption des syndicats), tout cela avec le savoir-faire du prestidigitateur qui, tout en se payant un bon spectacle, donne limpression davoir abordé de front les « vraies » questions. Partant dune telle vision du monde et du Québec, quels liens sociaux, quelle solidarité peuvent-ils encore exister ? Celle qui amène une jeune junkie à « geler » langoisse de la mort dun homme qui pourrait être son père ? Celle qui permet de rigoler encore un bon coup, entre amis, de son « insoutenable légèreté » ? Et puis quoi ?
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 12-14 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Cinéma en crise, cinéastes en crisse par Robert Daudelin [ 24 images n° 116-117 p. 15-17 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| This morning we are taking the first step to develop a view as to what work needs to be done to develop a plan to figure out how to go forward to get it done. Richard Stursberg(1) |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Avec quelques mois de recul, il nest pas abusif de prétendre que la lettre ouverte à Téléfilm Canada, que vingt-cinq cinéastes publiaient dans Le Devoir du 16 décembre 2003, constitue lun des temps forts de lannée très particulière que vient de connaître le cinéma québécois. Le texte des 25 aux dernières nouvelles ils sont maintenant plus de 400 à avoir signé le texte en question , par son contenu encore plus que par son ton relativement sage et respectueux, est la définition même du pavé dans la mare selon le Petit Robert : « événement inattendu qui dérange les habitudes, fait scandale ». En effet qui sont donc ces « pisse-vinaigre » qui, alors que, de ministres en échotiers, on nen finit plus de célébrer lannée exceptionnelle que vient de connaître le cinéma québécois, alors que le magazine Lactualité proclame le cinéma et les cinéastes québécois « personnalité de lannée », alors que Denys Arcand et Denise Robert ont désormais un oscar et un césar sur leur cheminée, qui sont donc ces mauvais coucheurs qui refusent de faire la fête ? Qui sont ces cinéastes en rupture dassociation qui insistent sur le caractère « informel » de leur groupe, alors que lAssociation des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ) sen tient sagement à un discours corporatiste dans lespoir que les réalisateurs et réalisatrices pourront aussi avoir leur part du gâteau ? La réponse est claire et relativement facile à trouver pour quiconque se préoccupe du développement du cinéma québécois en tant quart participant étroitement à la construction dune culture nationale quon la nomme canadienne ou québécoise. Ces 25 « colériques » sont des artistes lucides, désireux dinscrire leur pratique dans une perspective à plus long terme que le box-office immédiat qui tient lieu désormais de critère prioritaire pour évaluer un film à Téléfilm Canada. Un paragraphe du texte résume clairement la démarche des cinéastes : « Deux politiques récentes de Téléfilm Canada sont en contradiction flagrante avec sa mission de soutien de la diversité culturelle. De plus en plus, cet organisme abandonne le destin du cinéma national à la logique du marché. Et il le fait de façon perverse, en socialisant les coûts à même les fonds de lÉtat (ce qui est sa mission), mais en privatisant les profits (qui reviennent à quelques grosses maisons de production et de distribution). À terme, ces politiques risquent de faire disparaître le cinéma dauteur, en favorisant un cinéma de plus en plus commercial dans la même logique qui a abêti la télévision nationale dans sa consternante course aux cotes découte et au plus bas dénominateur commun. »(2) Le texte du 16 décembre a été largement diffusé, commenté(3), analysé, mais jamais réfuté, ni par Téléfilm(4), ni par les producteurs bénéficiaires, si ce nest du bout des lèvres; six mois après sa publication, sa pertinence est toujours la même et le combat continue : quelques victoires ont même été remportées, la moindre nétant pas le revirement de position de lARRQ. Cinéastes corporatistes ou cinéastes combattants ? Dans un communiqué en date du 21 janvier 2004, le secrétariat de lARRQ sassocie avec le Conseil québécois de la Guilde (DGC) afin de proposer « une nouvelle division des enveloppes budgétaires pour que les réalisateurs (et les scénaristes) aient également droit à des primes leur donnant des chances similaires à celles des producteurs ». Les deux associations profitent du communiqué pour rappeler quelles ont « toujours dénoncé lostracisme de Téléfilm Canada à légard des réalisateurs (et scénaristes) des films à succès qui, réalisateurs et scénaristes, obtiennent zéro part du gâteau en plus du fait quaucun producteur des films à succès en question nest tenu de les réengager ». Le même jour, dans un article dOdile Tremblay dans Le Devoir, le président de lARRQ, Jean Pierre Lefebvre, confirme cette position corporatiste en ces termes : « Il nest pas juste que les réalisateurs à lorigine des succès au cinéma naient pas droit à leur part du gâteau. Il ny a pas de mécanismes non plus pour que les autres réalisateurs profitent des retombées ». Cette prise de position, essentiellement contraire à lesprit du texte du 16 décembre, provoqua immédiatement la réponse de trois des signataires originaux, Denis Chouinard, Bernard Émond et Catherine Martin qui, par un communiqué en date du 22 janvier, rappellent quils nont pas « signé la lettre du 16 décembre dans un esprit corporatiste ou pour réclamer une plus grosse part du gâteau pour les réalisateurs mais bien pour défendre la diversité du cinéma québécois et sa valeur culturelle ». Les positions ne pouvaient pas être plus divergentes. Or cette position de lARRQ, constante depuis plus de trois ans et qui explique sans doute labsence du nom de Lefebvre de la liste des cinéastes en colère, lui qui avait été solidaire de nombreuses luttes antérieures au cours de sa longue carrière, cette position qui se présentait comme inchangeable allait voler en éclats le 24 mars. Réunis en assemblée générale extraordinaire, les membres de lAssociation, dont plusieurs signataires du texte du 16 décembre, adoptent alors par vote majoritaire les deux propositions suivantes : a) « que lARRQ se prononce contre le principe des enveloppes de performance, que ce soit pour les producteurs, les scénaristes ou les réalisateurs; b) que soit constitué au sein de lARRQ un comité détude sur le financement des films, comité dont le mandat sera détudier la situation et de formuler des recommandations aux instances concernées. » La première proposition est assortie de dix attendus, notamment des trois suivants qui sont particulièrement révélateurs des débats qui ont animé cette soirée historique et qui témoignent (le dernier notamment) dune véritable volte-face : « Attendu que cette politique [des enveloppes de performance] ne comporte aucun mécanisme dévaluation des projets présentés par les producteurs « à enveloppe »; Attendu que cette politique introduit un élément de compétition malsaine entre les réalisateurs et crée une névrose du succès de box-office ; Attendu quun système qui accorderait des enveloppes de performance aux réalisateurs créerait les mêmes effets pervers. » Quant au comité de travail, qui en quelque sorte garantit que le débat principal va désormais se passer dans le cadre de lARRQ, il est composé de dix membres, neuf dentre eux étant recrutés parmi les signataires du texte du 16 décembre. Un cinéma de producteurs Principaux bénéficiaires des largesses de Téléfilm Canada et du culte de son président pour le box-office, les producteurs brillèrent dabord par leur absence dans ce débat. Dailleurs les producteurs, encore moins que les réalisateurs, ne pouvaient prétendre à lunanimité professionnelle dans cette affaire de gros sous. (Un producteur « moyen » rencontré durant ces mois et pourtant très critique vis-à-vis du texte du 16 décembre mavouait néanmoins ne pas se sentir visé par les critiques des cinéastes, aucun des films auxquels il était alors associé ne risquant de « performer » suffisamment). La réponse vint pourtant par la voix de la « bande des six »(5) à loccasion dune rencontre avec les médias le 3 février. Tous bénéficiaires dimportantes enveloppes à la performance (de 250 000 $ pour Nez rouge à 1 900 000 $ pour Les invasions barbares), ces six producteurs, figures de proue de lAssociation des producteurs de films et de télévision du Québec (APFTQ), plutôt que de répondre aux cinéastes en colère, choisirent tactiquement de faire valoir leurs propres doléances vis-à-vis de Téléfilm Canada ! Victimes de leur succès au box-office, les six producteurs dénoncent le fait que leurs collègues du Canada anglais, qui réussissent de peine et de misère à occuper 1 % du temps grand écran du pays, soient privilégiés pour cette même raison par les règles de calcul de Téléfilm. Cela permet à Roger Frappier daffirmer au journaliste de La Presse : « Cela équivaut pour nous à un manque à gagner de deux millions » ; ce à quoi Bernard Émond, lauteur de 20 h 17, rue Darling et lun des signataires du texte du 16 décembre, rétorquera le lendemain dans Le Devoir que « Ces producteurs qui ont 12 millions avec ces enveloppes à la performance, vont en chercher aussi dans le fonds sélectif. Est-ce quils veulent tout ? » Les deux équipes, réalisateurs et producteurs, nétaient pas parties pour sentendre, cest le moins quon puisse dire. Et cest tout à fait logique, dans le contexte dun tel débat. Téléfilm Canada défend depuis fort longtemps, et souvent impose, un cinéma de producteur dans lequel les créateurs, en commençant par les réalisateurs (surtout sils sont les scénaristes de leurs films) ont presque fatalement un rôle accessoire les comédies de madame Denise Filiatrault sont des modèles du genre : films sans cinéaste et sans cinéma (6) Mais Téléfilm Canada est loin dêtre seul au monde sur ce terrain glissant. Même si nos législateurs éclairés ont été à lavant-garde en mettant le box-office au poste de commandement, ils ont été rejoints, voire même doublés, par les parlementaires italiens du Duce Berlusconi qui ont récemment décidé que désormais seuls les films ayant connu un véritable succès au box-office pourraient bénéficier de laide de lÉtat italien ! Quel soutien pour un cinéma exsangue, déjà assassiné par la télévision (celle de Berlusconi justement) et qui essaie désespérément de retrouver la place qui lui revient dans le peloton de tête des grandes cinématographies mondiales. Et le cinéma portugais, lun des plus authentiquement national et original, risque de se voir bientôt soumis au même traitement, à moins que la pétition internationale protestant contre cette initiative insensée ne ramène les législateurs de Lisbonne (pas très cinéphiles, semble-t-il ) à de meilleurs sentiments. Mais imaginons un instant lhécatombe : plus de films de Pedro Costa, de Paulo Rocha et même de Manoel de Oliveira dont seul Je rentre à la maison aurait quelque chance de se qualifier Quant à la France, pays qui produit le plus de premiers films (et beaucoup moins de seconds ), ses politiques davances sur recettes, corrigées en partie par des programmes parallèles daide aux films novateurs, nen sont pas moins brutales à loccasion; et là aussi on encense volontiers les Rivières pourpres et autres bessonneries qui, dans leur inutilité même, sont de redoutables adversaires du cinéma américain au box-office. Les lois du mariage De par sa nature même, insiste-t-on à nous le rappeler, le cinéma est un mariage entre lart et lindustrie. André Malraux, comme on sait, a même théorisé sur cette union contre nature. Idéalisée par le cinéma hollywoodien de lâge dor des grands studios, le couple en question a bien mal vieilli et il est tout de même étonnant quau moment où le roi américain est enfin nu, ce soit encore ce modèle de production, adapté aux besoins dun impérialisme tout-terrain, quon nous ressort alors que notre cinéma est captif dun marché minuscule que seule loriginalité artistique peut forcer. Et ce nest pas Denys Arcand, malgré son oscar et son statut de vedette internationale, qui va nous contredire en la matière. Déjà avant lui un autre cinéaste original autant que talentueux et fort dune réputation internationale enviable, Atom Egoyan pour ne pas le nommer, a presque succombé aux sirènes hollywoodiennes pour revenir précipitamment à Toronto poursuivre son uvre dauteur de films. En important, nécessairement de façon boiteuse, le modèle de production américain et en le transformant en production étatisée, nous créons un cul-de-sac tragique doù notre cinéma ne peut sortir quéclopé. Le couple art-industrie, à lexemple du mariage traditionnel où lhomme a toujours le dernier mot, a permis à Ford, Hawks, Hitchcock, Anthony Mann et quelques autres de nous laisser des films fabuleux. Cela se passait à une autre époque, au début du mariage. Bien malin celui ou celle qui peut trouver des Ford et des Mann dans le cinéma américain commercial daujourdhui, le cinéma le plus « formaté » du monde. Éloge de la marge Le débat provoqué par la publication du texte des cinéastes en colère est loin dêtre terminé. Il a déjà eu plusieurs effets bénéfiques, entre autres : obliger Téléfilm Canada à justifier ses choix et permettre au public de mettre ces choix en question, apporter un éclairage nouveau sur la fonction de producteur de films au Québec et au Canada, relativiser les succès récents du cinéma québécois, situer ces succès dans un contexte culturel plus large et rappeler par la même occasion la fragilité de notre « industrie » où sont menacées de disparaître les petites sociétés de production qui nont pas droit aux mêmes traitements que la dite « bande des six ». Ce débat, de par la qualité et lengagement de ceux qui lont amorcé et qui le portent encore aujourdhui, est ce qui est arrivé de plus sain à notre cinéma depuis longtemps. Dans un métier où largent semble toujours tout dominer, nous avons tout à coup entendu la voix de créateurs venus nous rappeler que le cinéma est aussi un art et que lart vit souvent dans les marges. Il y a trente-trois ans La maudite galette était le film dun jeune cinéaste marginal qui existait à cause de lenthousiasme dun jeune producteur fauché : il nous permettait tous les espoirs Aujourdhui, ce sont ces marges, essentielles au renouveau du cinéma et à lémergence dune nouvelle génération de cinéastes, qui sont menacées(7). Or, ici comme ailleurs, elles sont essentielles : elles constituent la garantie quun cinéma audacieux, non « formaté », original et dynamique a droit à sa place aux côtés dun cinéma à gros budget et grand public qui peut aussi être audacieux et original, mais là nest pas la question à lordre du jour aujourdhui ! <
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| Rencontre : Louis Bélanger et Denis Chouinard propos recueillis par Marie-Claude Loiselle [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 18-22 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| À la veille de la publication de la « lettre des cinéastes en colère », et alors quune année deffervescence sachevait pour le cinéma québécois, Louis Bélanger et Denis Chouinard se sont livrés à une réflexion sur létat de notre cinéma. Considérations toujours (trop) éminemment dactualité et qui ne cessent de devoir être réaffirmées. Cest aussi beaucoup de leur vision du cinéma quil a été question ici : vision fondée sur une conscience de la place quils occupent dans le monde actuel. Voici donc une rencontre entre deux créateurs aux propos lucides et stimulants. Photo : © Bertrand Carrière |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| DENIS CHOUINARD : On constate, avec la mort de Jean Chabot, quune génération est en train de nous quitter : tous ces gens qui appartenaient à une culture intellectuelle, qui se posaient des questions, réfléchissaient et écrivaient sur le cinéma. Ils sintéressent aussi à autre chose que simplement à leur petite fonction au sein dune machine artisanale. Les gens de notre génération nont pas une culture aussi diversifiée que cette génération-là. LOUIS BÉLANGER : Il y a eu un grand engouement ces dernières années pour la « nouvelle génération » un engouement qui semble un peu se calmer , mais quand je vois que des cinéastes comme Forcier ont tellement de difficulté à faire leurs films, ça me tue. Cest vrai que quand tu jases avec des gars comme Jacques Leduc, Fernand Dansereau, Jean Chabot, ces gens sont vraiment fascinants. Parler de cinéma avec eux est toujours passionnant, mais leur discours politique est aussi tellement riche et articulé. Jean Chabot pouvait écrire un texte de vingt pages sur la pensée collective par exemple, alors que nous, on refuse décrire, considérant que ce nest pas notre métier. On laisse ça aux autres, aux journalistes. Personnellement, je réfléchis réellement à la pratique de mon métier lorsque je rencontre des journalistes. Sinon, je fais mon métier. Je me dis que je nai pas le temps, lorsque je suis à la maison, de mouvrir un dossier comme « De la pratique du cinéma au quotidien » ou « Limaginaire personnel versus limaginaire collectif ». Il va pourtant falloir que les jeunes cinéastes se positionnent intellectuellement, mais aussi politiquement et socialement. Ne pas faire des films seulement pour pouvoir aller manger dans les restaus et bien paraître dans les médias. Il faut continuer à être cinéaste à lextérieur de lexercice de la création. D.C. : Cest de cette façon quun vrai regard sera porté sur la société à travers un discours et les films qui sont tournés. À partir du moment où il ny a plus de volonté de porter un regard sur la société et de raconter quelque chose qui propose une vision du monde, cest la faillite du cinéma. Et je pense que malheureusement, il y a de plus en plus de projets qui ne sont pas motivés par ces idéaux-là. Si on prend un film comme Gaz Bar blues, cest une uvre qui a pris sa place dans lespace public. On sest mis à discuter sur son contenu, on a parlé du rôle du père, de cette famille-là qui se désagrège, de la fin des petits commerces familiaux. Et je suis sûr que plein de gens qui ont vu le film, qui ont lu les textes écrits à son sujet ou les entrevues que tu as données, se sont mis à réfléchir au monde dans lequel ils vivent. Les films peuvent devenir des moteurs de réflexion. Et peut-être quil ta fallu trois ou quatre ans pour écrire le scénario de ce film-là, mais tu y as mis ton âme et cest pour ça que les gens ont été touchés. L.B. : Et pourtant, ce qui est étrange cest que personne ne mencourage à écrire une autre bonne histoire. Je nentends personne me dire : « Louis, prends ton temps, on va te soutenir. » On mencourage juste à tourner le plus rapidement possible, à sortir un scénario pour profiter du succès de Gaz Bar blues. Je ne fais pas du cinéma pour passer à la banque et, malheureusement, ça me prend du temps pour écrire quelque chose dintelligent, et je ne suis pas soutenu pendant ce temps. Quand les films fonctionnent bien, on félicite les producteurs et les distributeurs de leur bon travail, on leur offre des « enveloppes à la performance », mais quand un film se plante, on pointe du doigt son auteur. Mais jai la chance de travailler à la Coop vidéo, qui est un lieu où la création est primordiale. La Coop cest comme un poumon, une place où lon peut respirer librement, faire nos films comme on pense quils doivent être faits et cest aussi pour moi un rempart contre linsignifiance : on peut y réaliser des films qui se battent contre le vide ambiant. D.C. : Cest un des derniers lieux de résistance en ce qui concerne la production cinématographique au Québec. Il y en a dautres, mais celui-ci est devenu un des plus importants et des plus visibles. L.B. : Aujourdhui, le cinéma devient de plus en plus comme une opération chirurgicale : avant de tourner, tout le monde veut savoir exactement ce que va être le film. Cette vision est incompatible avec la création. À chaque film, on a lobligation de ne pas manquer notre coup. Gagner des prix internationaux ou gagner ici le prix de la critique, ce nest plus assez. Cest rendu « tough en ostie ». Quand on réalise ou produit un film comme Mariages (Catherine Martin), qui pour moi est un film extraordinaire un film qui na certainement pas fait cent mille dollars au box-office , cest sûr quon ne qualifie pas la Coop pour une enveloppe à la performance. D.C. : Il y a encore, à la Sodec et à Téléfilm, des chargés de projets qui sont sensibles à ce que nous faisons, sensibles à un cinéma de création, mais ces gens doivent aussi avoir un pouvoir décisionnel et des fonds à administrer. Mais ils nen ont presque plus parce quils sont distribués automatiquement par les « enveloppes ». À partir du moment où nous navons plus accès à cet argent puisquil est octroyé directement aux producteurs ni à toutes ces grandes structures de production créées par ce système de financement, on a beau avoir de très bons scénarios, beaucoup vont se retrouver éjectés de la chaîne de production. Et cest contre ce principe quil faut se battre. L.B. : On ne veut pas non plus sinscrire dans une logique de « après moi le déluge ». La Coop va probablement obtenir une « enveloppe à la performance » grâce à Gaz Bar blues. Mais il y a à côté de moi des cinéastes dont jaime le travail qui sappellent Catherine Martin, Denis Chouinard, Robert Morin, Denis Villeneuve, et je refuse de croire, par une mentalité égocentrique, que parce que mon film a eu du succès, jai plus de mérite queux. Je ne veux pas dun système de production qui renvoie dos à dos, de façon manichéenne, le cinéma dauteur (synonyme de cinéma de pauvres) et le cinéma qui marche (à gros budget). D. C : Cet exemple est vraiment à limage du clivage que sont en train dopérer les enveloppes à la performance. Les petits nauront plus quà ramasser les miettes laissées par les quelques gros. Cest ce quon observe en distribution avec, dun côté, quelques grosses compagnies qui ont les gros films et sont capables de se payer une vitrine internationale , et de lautre les petits, qui peinent à survivre avec de plus « petits » films et qui, eux, narrivent pas à franchir la rampe, nayant pas les moyens de se payer de grosses promotions (affiches sur les autobus, dans le métro, pub à la télévision) ou encore dêtre présents à létranger. Aujourdhui, un film qui aspire à dépasser seulement le cadre dune sortie discrète doit pouvoir investir au moins 6 ou 700 000 $ pour la promotion dun film. Or, Dieu sait si au Québec nous avons besoin dune variété de façons de faire et de points de vue. Pourtant, le fait de tout concentrer dans les mains de quelques gros producteurs et de deux ou trois gros distributeurs va assurément entraîner une forme de contrôle de leur part. Ceux-ci vont miser sur des projets plus sûrs pour conserver leur statut. L.B. : Cest sûr que la situation de monopole que ce système crée est inquiétante. Il faut considérer que le cinéma a toujours comporté une part de risque : risque assumé par le créateur mais partagé aussi avec les différents intervenants (producteurs, distributeurs et bailleurs de fonds). Mais si plus personne naccepte de prendre de risque, on peut considérer que ça va très mal. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 18-22 ] |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||