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| Voyage au pays des « limbes » par Gérard Grugeau La parole est une image par Jacques Parsi L'éconimie du cinéma au Portugal Deux ou trois choses que je sais d'elle par Gérard Grugeau Entretien avec Paulo Branco propos recueillis par Janine Euvrard Petite histoire du cinéma portugais par João Bénard da Costa Vision de cinéaste Rita Azevedo Gomes propos recueillis par Gérard Grugeau Entretien avec Teresa Villaverde propos recueillis par Marie-Claude Loiselle Eau et sel (de Teresa Villaverde) Toute la mémoire du monde par Marie-Claude Loiselle Dans la chambre de Vanda (de Pedro Costa) La reine de Fontainhas par Gérard Grugeau Où gît votre sourire enfoui ? (de Pedro Costa) Le théâtre des ombres par Gérard Grugeau |
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| Voyage au pays des « limbes » par Gérard Grugeau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 5-10 ] |
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| Préparée avec soin par Denis Bellemare, la programmation, qui débutait fort pertinemment avec Marginália II de Saguenail, document sur le tournage du Fleuve dor de Paulo Rocha, et Notre cas de Saguenail et Regina Guimarães, essai critique sur le cinéma portugais des 30 dernières années (dont le premier épisode dune série de cinq était consacré à Oliveira), affichait dentrée de jeu ses couleurs. Soit inscrire le présent des cinémas portugais dans une continuité historique, souvent chaotique, trouée de béances (au point de faire dire en boutade à lhistorien du cinéma João Bénard da Costa que le cinéma portugais na jamais existé), et rappeler que les films sont avant tout des uvres collectives et des esthétiques qui réinventent le monde en réintroduisant constamment «le sel de la vie dans la vieillesse précoce du cinéma». De par son titre décliné au pluriel, lévénement proposait une sorte de vagabondage stimulant au cur des cinémas du Portugal pour favoriser le télescopage duvres récentes, issues des différentes générations de cinéastes, et révéler ainsi la maturité prolixe dune cinématographie qui semble aujourdhui résolument campée dans la modernité. Car au pays de Fernando Pessoa, toutes les générations tournent depuis deux ans et, aux dires de Raquel Freire (La déchirure), la plus jeune des cinéastes invités, il y aurait actuellement «une effervescence chez les jeunes auteurs parce que les conditions sont favorables et que les institutions donnent plus dargent». Parce que la génération «qui est née avec la révolution a maintenant lâge de faire les choses». Nouvelles voix, nouveaux regards: la jeune création tourne en toute liberté et simpose donc désormais aux côtés des «maîtres anciens» (Oliveira, Rocha, Monteiro) et des générations intermédiaires représentées par des artistes aussi divers et talentueux que João Botelho, João Canijo, Teresa Villaverde ou Pedro Costa. [...] |
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![]() Habité par un devoir de mémoire, Un costume trois pièces dInês de Medeiros révèle une cinéaste talentueuse. |
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| [...] Un cinéma de la reformulation identitaire Parallèlement à ce cinéma hanté par la littérature, de nouvelles sensibilités en rupture offrent aujourdhui des représentations autres de la réalité portugaise, mettant à jour entre le proche et le lointain un certain nombre de tensions sociales, historiques et culturelles parfois occultées. Ce qui est somme toute le rôle de lart, comme le formule à juste titre João César Monteiro: «les artistes doivent cerner les difficultés dune société tandis que le pouvoir cherche à les cacher». Autres paysages donc mais, dans paysage, il y a «pays» comme le soulignait Godard. Or, le Portugal est un pays au passé glorieux, aujourdhui quelque peu «décalé» dans le vaste ensemble européen. Selon Augusto Seabra(4), il est la plus ancienne nation dEurope (XIIe siècle) et le premier colonisateur du continent. Mais le grand rêve impérial de ce petit pays périphérique, jadis convaincu de sa vocation atlantique, devait se fracasser au XVIe siècle avec la défaite du roi Sebastião contre les Maures (voir Non ou la vaine gloire de commander dOliveira qui traitait de lacceptation de cette dimension tragique des traumatismes majeurs de lhistoire du Portugal). Depuis lors, lidentité portugaise a toujours été travaillée par cette blessure originelle qui semble avoir entraîné un déficit dêtre dont luvre dun Fernando Pessoa «reclus dans les rêves» de son inexistence («Je gis ma vie», disait-il) pourrait être, de par son infinie splendeur, lillustration la plus fascinante. «Suspendu entre vie et rêve, entre centre et absence», lâme portugaise semble se réfugier dans «labstraction du réel et lordre souverain de limaginaire»(5) pour sublimer la perte en une multitude de «constructions écran», selon lexpression de Julia Kristeva. Sest creusé, toujours daprès Augusto Seabra, un immense fossé entre le passé rêvé («la grandeur née de la fiction impériale») et un présent exilé, en mal de la poursuite de lhistoire. De cette perte de lobjet rêvé et de ce deuil insurmontable, dont a parlé Denis Bellemare dans son étude sur la mélancolie et le cinéma, sont nées les grandes figures de la mélancolie (le fado, la saudade: «Quest-ce que la tristesse? Cest presque pleurer», répétait le personnage de Maria dans Deux frères, ma sur de Teresa Villaverde) que lon associe demblée au Portugal tant elles font partie des éléments constitutifs de lidentité portugaise. Même si le passé colonial de ce pays a déjà fait lobjet de fictions (Changer de vie de Paulo Rocha, Un adieu portugais de João Botelho, Alex de Teresa Villaverde, louverture de Capitaines davril de Maria de Medeiros ou, en littérature, Connaissance de lenfer dAntónio Lobo Antunes) tout en étant demeuré pendant longtemps un tabou politique et psychologique, il est intéressant de voir aujourdhui deux jeunes cinéastes de la nouvelle génération interroger directement cet ailleurs pluriel par la voie du documentaire: Goa, ancienne possession portugaise orientale dans lattachant La dame de Chandor de Catarina Mourão, et les ex-colonies africaines (Mozambique, Angola, Cap-Vert) dans Un costume trois pièces dInês de Medeiros. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 5-10 ] |
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| La parole est une image par Jacques Parsi* [ 24 images n° 110 p. 11-12 ] |
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| Il y avait eu, au temps du muet, des adaptations de chefs-duvre, plus ou moins incontestables, de la littérature afin dassurer, en misant sur la renommée des titres et lefficacité des trames dramatiques proposées, la rentabilité commerciale des entreprises; il y avait eu, au temps du sonore, ces mêmes titres, repris afin de renouveler les succès commerciaux des décennies précédentes. Rien de bien original en somme. Le cinéma portugais ne voyait dans la littérature quune source (dailleurs relativement peu mise à contribution) de scénarios solidement ficelés. Pourquoi Bénilde ou la Vierge Mère, dont la réalisation coïncide avec la révolution du 25 avril 1974, change-t-il les données ? Il est clair quun film nest pas littéraire parce quil adapte un roman ou une pièce de théâtre. The Devil Is a Woman de Sternberg, qui porte à lécran La femme et le pantin, le roman de Pierre Louÿs, nest pas plus littéraire, ou moins, que Morroco du même Sternberg réalisé daprès un scénario original. Dailleurs, le souci premier de nombre dadaptations de romans ou duvres théâtrales est de chercher à masquer cette origine, surtout dans le second cas, en faisant éclater les unités de lieu et de temps qui marquent si durablement le théâtre. Cest précisément ces impératifs de lexpression théâtrale quavait cherché à briser Oliveira dans son film précédent, Le passé et le présent. Il avait eu le souci de multiplier dans ce film les scènes originales, les décors, les mouvements de caméra, avec lintuition quil transformait par là en cinéma une uvre théâtrale. Mais, avec Bénilde, il adopte soudain une attitude radicalement différente. Non seulement il najoute aucune scène de liaison et sen tient aux trois décors prévus par lauteur de la pièce, mais il placarde sur lécran les indications «1er acte», «Fin du 1er acte», «2e acte», etc. Ce geste résolu du réalisateur va de pair avec une nouvelle manière de concevoir le rôle de la caméra. Alors que celle-ci dans Le passé et le présent se glissait avec une virtuosité assez jubilatoire parmi les dorures et les miroirs des salons cossus, épiant fébrilement les allées et venues ainsi que les épanchements de chacun, dans Bénilde, elle abdique cette aisance un peu mondaine et elle se fige. Elle nest plus là, à linsu des gens pour les épier mais pour écouter des personnages qui se confient à elle. Elle, naguère si habile à se trouver au bon moment et au bon endroit afin de traquer les petits secrets de chacun, brusquement sarrête. La parole est devenue lobjet de son regard. Amour de perdition était ladaptation dun roman de Camilo Castelo Branco, le grand nom de la littérature romantique portugaise. Ce court roman, très populaire dans son pays, avait déjà donné lieu à deux adaptations portugaises et à deux bandes brésiliennes. La version dOliveira fit leffet dune bombe dans le cinéma portugais dabord, où lon cria au scandale, et dans les festivals où lon cria au chef-duvre. Lobjet de tant dopprobre et de tant de louanges était le parti pris par le réalisateur dans les rapports, si souvent débattus et commentés, quentretiennent littérature et cinéma. Oliveira, travaillant sur un matériau romanesque cette fois, et non plus théâtral comme pour les deux films précédents, partait du constat quaucune page daucun roman ne pouvait avoir déquivalent cinématographique. Le metteur en scène du film compose images et scènes inspirées par la lecture du roman, mais sans prétendre les remplacer ou les substituer. Les personnages dialoguent devant la caméra en reprenant les répliques mêmes écrites par le romancier, tandis quune voix off (faisant office de narrateur, ou plutôt de «délateur» pour reprendre la terminologie oliveirienne) dit une grande partie du texte de Camilo Castelo Branco. Laction dans ce roman est certes réduite: deux amants vivent leur passion, chacun dans une cellule, le couvent pour la jeune fille et la prison pour le jeune homme, mais toute scène daction semble bannie du film. Le plus souvent, ce sont des plans fixes de quelque dix minutes, avec des personnages immobiles, volontiers face à la caméra, qui «débitent» leur texte sans la moindre dramatisation. Quant au climax de luvre, le moment de lassassinat du cousin Balthazar, il est raconté par la voix off et non joué par les acteurs qui, à ce moment précis, suspendent leurs gestes comme statues de cire. On pourrait supposer que traiter ainsi la scène relevait de la pure provocation, si la provocation nétait assez étrangère à lesprit dOliveira. |
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![]() Le soulier de satin (1985) d'Oliveira: cathédrale de mots. |
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| Contrairement à lidée reçue qui veut que le cinéma soit avant tout mouvement, moving picture, Oliveira inscrit le cinéma dans un processus dexpression. Or, à linverse de la parole, si le mouvement est nécessaire à manifester la vie, il est pauvre en expression. Oliveira est-il seul à lépoque à penser la relation cinéma-littérature en ces termes? Il semble que dautres réalisateurs partagent les mêmes vues: João Botelho avec Conversa Acabada sur la correspondance entre deux grands poètes du début du siècle, Fernando Pessoa et Mario de Sá Carneiro; Paulo Rocha avec Lîle des amours, film hiératique, divisé comme un long poème en neuf chants et inspiré par la personnalité et la vie au Japon de Wenceslau de Morais, poète portugais de la fin du XIXe siècle; José Álvaro Morais avec Le bouffon, daprès le roman historique d'Alexandre Herculano, et dautres (Jorge Silva Melo, Cristina Hauser) ont mis en concurrence, au début des années 80, la puissance de limage et la puissance de la parole. Francisca puis Le soulier de satin dOliveira, cathédrale de mots de près de sept heures daprès Paul Claudel, donnent une lisibilité internationale à cette recherche. On taxe ces films dêtre lents et verbeux. Le cinéma, cest le mouvement, donc ce nest pas du cinéma. Pire. Un cinéma nourri de littérature. Mettre en scène Mon cas de José Régio, cest confronter cette pièce avec un texte de Beckett et le Livre de Job. Pour mettre en scène une uvre, Oliveira convoque à limage dautres uvres afin de sonder, déclairer, de comprendre. En faisant un film de Crime et châtiment de Dostoïevski, le cinéaste évacue lintrigue (policière) et ne garde du roman que deux longs dialogues entre les protagonistes, Raskolnikov et Sonia, auxquels il adjoint des souvenirs dautres lectures: Les frères Karamozov ou la Bible. Raconter lhistoire de Gilbert Valence (Je rentre à la maison), cest aussi la confrontation du personnage à Béranger 1er dIonesco et à Prospero de Shakespeare. «La parole a été donnée à lhomme pour expliquer sa pensée; et tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-elles les portraits de nos pensées», dit Pancrace, le docteur aristotélicien du Mariage forcé (I, 6) de Molière. La découverte de cette phrase a ravi Oliveira. Ainsi, voilà très longtemps avant lui quon le disait déjà... Puisque nos paroles sont les portraits de nos pensées, elles en sont les images, elles sont donc images. La parole est aussi légitime au cinéma que le photogramme traversé par la lumière du projecteur. Non pas jouer la parole contre limage, mais lémulation de limage et de la parole. Accumuler richesse sur richesse. Cest ce sentiment de plénitude vertigineuse qui saisit devant Le Val Abraham. En portant au cinéma luvre dAgustina Bessa-Luís, cest autant (ni plus ni moins) les longues phrases parfois inextricables et retorses de la romancière, et leur mystère, qui subjuguent le cinéaste que lhistoire dune Bovary portugaise. Dès la seconde moitié des années 80, les autres cinéastes portugais se montrent beaucoup moins sensibles à la littérature. Si on met à part João César Monteiro, dont les films sont pétris de références littéraires (mais aussi musicales ou cinématographiques) et qui a réalisé récemment Branca de Neve daprès Walser, les autres réalisateurs, Paulo Rocha, João Botelho, José Álvaro Morais travaillent dans les années 90 sur des scénarios originaux. Aucun film de Pedro Costa, aucun de Teresa Villaverde, aucun des quatre premiers de João Mario Grilo ne témoignent de la moindre fascination, ou même de sympathie, envers la littérature. Il en est de même pour les premières uvres qui nous viennent de Claudia Tomás ou de Raquel Freire. Les jeunes réalisateurs, dit-on, ne sintéressent guère à la littérature. Mais la plupart de leurs aînés non plus. Les longues décennies de fascisme ont assurément conféré un poids exceptionnel à la parole et à la chose écrite, héritage commun pour des personnalités aussi différentes et fortes quOliveira, Monteiro ou Rocha. La jeune génération, venue après la révolution, na pas eu le même partage. Pedro Costa a hérité dOliveira le sens dune caméra puissante à force dêtre modeste et attentive. Mais il ne paraît pas touché comme lui par la force poétique de la parole. Lexpression cinématographique de la littérature revêt chez Oliveira les allures dune quête solitaire et dévorante au cours de laquelle le cinéaste ouvre de nouveaux territoires où il peut saventurer. * Enseignant de français et collaborateur de Manoel de Oliveira comme conseiller littéraire depuis 1978. |
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| L'éconimie du cinéma au Portugal Deux ou trois choses que je sais d'elle par Gérard Grugeau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 13-14 ] |
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| Citons à ce chapitre les budgets limités de lÉtat, un manque de moyens techniques, une non-rentabilité du marché domestique et des difficultés de distribution et dexploitation sur son propre territoire. Ce cinéma atypique et pluriel, fortement ancré dans sa culture dorigine, affiche cependant une maturité artistique exceptionnelle qui ne cesse détonner dans les grands festivals du monde entier. À lheure dune Europe qui tente dimposer la nouvelle donne dun cinéma à vocation internationale, le cinéma portugais semble vouloir affirmer plus que jamais son identité et sa capacité dexister au présent. Faute dargent et pressé par lÉtat (notamment lInstitut portugais du cinéma dans les années 80), le secteur de la production a dû souvrir progressivement aux partenaires financiers étrangers, mais malgré ces contraintes, certains producteurs ont su rester attentifs aux multiples voix de la création, toutes générations confondues. Grâce à des personnalités marquantes comme Paulo Branco, Acacio de Almeida, Joachim Pinto, Pedro Costa ou Victor Gonçalvès, le cinéma portugais semble avoir réussi à éviter «la vulgarité standard» de la normalisation, selon les mots de Paulo Rocha, et préserver sa spécificité. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 13-14 ] |
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propos recueillis par Janine Euvrardphoto : Benjamin Baltimore [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 14-18 ] |
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| « 24 IMAGES: Comment définiriez-vous la profession de producteur indépendant? Comment arrivez-vous à maintenir une structure légère et artisanale? » « PAULO BRANCO: Cest un miracle de tous les jours! Jai, bien sûr, une base un peu plus importante grâce à mes salles et à la distribution. Mais cest un métier quil faut faire par passion, le reste est une bataille permanente. Les films que je produis sont singuliers. Je ne cherche pas le succès à tout prix, jessaie de produire des uvres qui restent, que jai envie de voir moi-même comme spectateur. Dans une petite structure indépendante, je peux me battre pour chaque film, territoire par territoire, en établissant des relations privilégiées avec certains acheteurs ou des distributeurs dautres marchés. Il est vrai aussi quau Portugal nous sommes assez protégés. Nous produisons à présent une dizaine de films par an pour lesquels la subvention est assez importante, environ quatre millions de francs. Cela permet dassurer une grande partie du budget des petits films. Bien sûr, quand vous vous lancez dans un film comme Parole et utopie de Manoel de Oliveira, il faut savoir prendre des risques, il faut trouver pas mal dargent, on est loin dune production à quatre millions. Lavantage de ma façon de travailler, cest quelle me permet de maintenir une structure artisanale. Je prends seul et vite les décisions, ce qui, dans une structure plus lourde, serait plus long. La complicité que jai avec les cinéastes facilite beaucoup de choses. Par ailleurs, les équipes techniques ont déjà fait plusieurs films avec moi, et ma propre expérience de terrain date de lépoque où je faisais moins de films, mais où jétais soit directeur de production, soit premier assistant. Cette expérience de la fabrication dun film est capitale. » |
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![]() Voyage au début du monde (1997) de Manoel de Oliveira. |
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| « 24 IMAGES: Comment choisissez-vous les auteurs avec qui vous travaillez au Portugal? Comment arrivez-vous à établir la structure de production adéquate pour chaque projet? Ny a-t-il pas aussi chez vous une part dutopie? » « PAULO BRANCO: Chaque projet pour moi est une aventure particulière. Je vis chaque film comme un cas unique. Je peux aussi bien faire des films à très petit budget avec cinq ou six personnes, que me lancer dans une production où jai une équipe de 80 personnes. Je donne autant dattention à lun quà lautre et chaque expérience mapporte autant de plaisir. Ce qui mest propre, cest mon rapport au cinéma, aux auteurs, aux films que jaime en tant que spectateur. Je me sens avant tout proche des films et des auteurs. Comment ai-je découvert des metteurs en scène au cours de mes années dapprentissage comme producteur? Certains me contactaient, je voyais les films de certains autres, enfin, jen découvrais de nouveaux parce quils avaient commencé comme stagiaires chez moi, il y en a aussi qui venaient me voir à un moment précis. Ça souvent été le hasard, il ny a pas de règles, plutôt des complicités. Lorsque je fais un film avec quelquun, cest toujours avec lenvie que la relation soit bonne pour les deux, de façon à pouvoir développer cette relation à travers le temps. Les réalisateurs dont je nai produit quun seul film sont rares. » [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 14-18 ] |
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| Petite histoire du cinéma portugais par João Bénard da Costa* [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 19-20 ] |
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| [...] Certes, il nexiste pas dindustrie cinématographique au Portugal (pourrait-elle exister?). Certes, le cinéma portugais ne se maintient quavec lappui quil reçoit de lÉtat (mais y a-t-il un cinéma non hollywoodien qui existe sans un tel appui?). Certes, le succès international du cinéma portugais est un succès destime qui, nulle part, ne fait courir les foules (mais y a-t-il un seul petit pays dont le cinéma les attire?). Certes, les cinéastes portugais continuent majoritairement à concevoir le cinéma comme un art, statut de plus en plus dénié en ce début dun nouveau siècle (mais nest-ce pas là pourtant son plus beau titre de noblesse?). [...] * João Bénard da Costa est historien du cinéma et président de la Cinémathèque portugaise. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 19-20 ] |
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| Vision de cinéaste Rita Azevedo Gomes propos recueillis par Gérard Grugeau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 21 ] |
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| Je ne suis pas certaine de ce quest le cinéma. Je cherche. Il y a dans cet art quelque chose que les autres arts nont pas. Cest comme un déclencheur du mouvement de nos âmes. Nous-mêmes en tant que personne et spectateur, nous sommes en attente de quelque chose. Nous nous cherchons dans des images qui sont en mouvement dans un temps donné. Pendant que nous regardons un film, nous nen avons pas conscience. Nous participons pourtant avec nos sentiments à ce qui passe sur lécran. Mais le film finit, et cest là que quelque chose commence. Pas pendant, mais après! Il y a quelque chose qui vient après... Le cinéma est toute cette sensation qui se déploie dans le temps, qui nous emporte et qui met notre âme en mouvement. Lempreinte de ce que ce mouvement a produit en nous est ce qui nous reste comme mémoire. Cest volatile et très subjectif. Et chacun repart avec son petit film en soi. Cest cela qui existe, pas le film. Le cinéma est quelque chose de très solitaire. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 21 ] |
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![]() Fragile comme le monde (2001) de Rita Azevedo Gomes. |
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| Entretien avec Teresa Villaverde propos recueillis par Marie-Claude Loiselle [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 22-23 ] |
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| [...] « 24 IMAGES:Grâce à cette épuration formelle, vous semblez plus près que jamais du cur même de vos films où il est toujours question de ce que lon ne peut pas dire ou de ce que lon ne veut pas dire. Lessentiel de votre démarche est-il justement de confronter le langage (des mots, de limage) à lindicible, mais sans ne jamais chercher à «forcer» le secret du monde? » « TERESA VILLAVERDE: Ce que vous dites est vrai, mais je crois que nous cherchons toujours à forcer le secret du monde et de la vie. Et ce qui est beau là-dedans, cest que tout en faisant cela et peu importe ce que nous faisons, nous savons que nous ny parviendrons jamais. On ne trouvera jamais un mot particulier, ou une image particulière, qui le révélera. On travaille avec limpossible. Lessentiel restera toujours du domaine du non-dit. Et il est important de garder cette forme de liberté. Je pense que chercher à comprendre est beaucoup plus intéressant que chercher à expliquer. Mon rêve serait quun jour le cinéma soit aussi libre que la poésie. Malheureusement, dans létat actuel des choses, je crois que le cinéma séloigne de la poésie, plutôt quil ne sen approche. Le cinéma comme bien dautres choses dans le monde dailleurs. » [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 22-23 ] |
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![]() Maria de Medeiros et Galatea Ranzi dans Eau et sel. |
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| Eau et sel (de Teresa Villaverde) Toute la mémoire du monde par Marie-Claude Loiselle [ 24 images n° 110 p. 24 ] |
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![]() Alexandre (Alexandre Pinto) et Ana (Galatea Ranzi). Se réconcilier avec le silence. |
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| Il ne faudrait pas sy méprendre, Eau et sel nest pas ce que les premiers moments du film laissent supposer. Il est bien le contraire dune uvre repliée sur lintime qui se complairait à ressasser les écueils de lincommunicabilité conjugale. Sur cette fausse piste, le film déploie peu à peu tout un lacis ténu de perceptions, de plongées aveugles au cur de lopacité même du monde et sélève ainsi, comme en apesanteur, au-delà des contingences trop triviales du quotidien. Là où les précédents films de Teresa Villaverde(1) présentaient des personnages claquemurés dans une incapacité douloureuse et destructrice de communiquer, Eau et sel, à travers le personnage dAna, semble se réconcilier avec le silence. Le silence comme frère du mystère insondable de tout ce qui nous entoure, comme dernier retranchement devant lindicible. Mais il y a également ce quon ne sait pas dire: Ana ne peut exprimer à son mari pourquoi elle ne laime plus. Cherche-t-elle même à mettre des mots sur cet état de fait? En éloignant quelque temps sa famille, elle se forgera un îlot de solitude qui, loin de lentraîner vers un repli sur elle-même, louvrira à la vie qui bat autour delle, qui grouille dans lombre, enfouie jusque dans le silence des pierres séculaires des maisons de ce petit village portuaire portugais. Ana regarde, écoute, mais tout demeure pour elle à une distance suffisante pour justement être observé, entendu même celui qui aurait pu être lamant de passage, pour lequel la vie du moment la rendait disponible. Ainsi, elle entendra la détresse du jeune Alexandre, qui devient alors dans le récit comme une sorte de fil conducteur entraînant Ana jusquau seuil infranchissable du secret qui anéantit ladolescent (Amélia, sa petite amie, est séquestrée par sa famille pour des motifs obscurs), comme il la conduira jusquau seuil presque métaphorique de la maison dAmélia. Car ce secret porte en lui toute la mémoire des hommes, de leurs fautes, de leurs mensonges, de ce qui peuple leur existence de fantômes sans quils ne sachent pourtant doù vient cette douleur qui sourd en eux. Ces choses cachées, dont on ne parle pas sinon en chuchotant bien des années plus tard, hantent lhistoire de chaque coin de pays, de chaque village, de chaque famille depuis la nuit des temps. Et cest là où le film de Teresa Villaverde est fort, dans le pouvoir quil a de nous transporter bien au-delà de lanecdote, vers les zones les plus troubles de la nature humaine. Le silence nest donc plus ici un poids, et moins encore un déficit de parole. Il est plein, plus chargé que tous les discours, les explications, les justifications. Le long plan-séquence fixe sur Ana attablée seule au bord de la plage un soir de fête, où affleure en quelques minutes une foule de sentiments contradictoires, indéfinissables, ambigus, que lon déchiffre comme si tout dans ce silence devenait néanmoins presque transparent, en est un exemple éclatant. Ana affecte une satisfaction devant ce moment de solitude que lon suppose espéré depuis longtemps. Elle fait tout pour y croire, mais sent pourtant monter un vague à lâme, le chasse, essaye de se donner une contenance face à elle-même, puis semble sur le point de perdre pied. Est-ce tout à coup labsence de sa fille, le vin, cette mélancolique chanson populaire déversée dans la salle, qui dans un autre contexte ferait sourire mais qui, à ce moment précis, dans ce lieu précis, devient si perfidement cruelle? Elle ne refusera pas la compagnie de cet homme, un inconnu, quon ne verra alors que de dos comme sil nétait pas convié à entrer dans la vie dAna ce soir-là, quil ne se retrouvait à sa table que pour la sauver du vertige, de la défaillance. Eau et sel est un film de textures et de lumières: celles de la mer et de ses rivages, de rues à la fois vibrantes et austères, des nuits spectrales succédant aux ciels dazur. Un film sensuel, mais sans la moindre ostentation, où la mélancolie sinsinue au cur des choses pour leur faire rendre leur âme sans jamais dérober leur mystère. Il sagit incontestablement dune première uvre de maturité pour Teresa Villaverde qui a su tirer du côté de lépuration un sens déjà aigu de limage et de la mise en scène, pour le mettre plus que jamais, grâce à cette retenue, au profit de lessence même du film. Ce qui est de fort bon augure pour une cinéaste qui nen est encore quà la mi-trentaine.
EAU ET SEL |
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| Dans la chambre de Vanda (de Pedro Costa) La reine de Fontainhas par Gérard Grugeau [ 24 images n° 110 p. 25 ] |
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![]() Seuls comptent la figure humaine et lélan authentique quelle génère. |
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| Avec Ossos (1997), Pedro Costa nous entraînait dans lEstrela dAfrica, un quartier misérable de Lisbonne où cohabitent exclus portugais et immigrés du Cap-Vert. Poème noir peuplé de morts-vivants hantés par quelque «souffrance essentielle», le film sattachait à la survie de personnages erratiques dont les corps stigmatisés, saisis entre immobilité et errance, cherchaient désespérément un point dancrage dans le chaos glorieux de leur sombre existence. De la rencontre avec Vanda Duarte, lune des comédiennes non professionnelles dOssos, devait naître le projet de tournage du nouveau film de Pedro Costa. À la croisée du documentaire et de la fiction (seuls comptent la figure humaine et lélan esthétique quelle génère), le film fait bien sûr de «la chambre de Vanda» le centre de lunivers. Mais ce lieu devient aussi le champ dexpérimentation dune nouvelle pratique en cinéma, puisque, nature du projet oblige, la captation attentive du réel sest faite ici en numérique et que le son et limage ont été ensuite retravaillés en postproduction (et le film gonflé en 35 mm). Par la grâce du cinéma, Vanda devient donc «âme et corps inimitables», ou «modèle» à part entière pris dans la vie comme chez Bresson, et elle dévoile sans complaisance à la caméra (qui sest attardée à la filmer pendant deux ans) les hauts et les bas de son quotidien de junkie. Un quotidien dont la «substance» est tissée de petits trafics et de rituels répétitifs (la préparation des doses, les shoots, lannuaire du téléphone que lon gratte inlassablement pour recueillir la moindre trace de poudre blanche), mais aussi déchanges humains avec la famille et lentourage. Parallèlement, élargissant son champ daction sans pour autant céder sur son désir de proximité, Costa regarde vivre tout un quartier voué au pic des démolisseurs. «Archiviste» discipliné du réel, il enregistre patiemment les derniers instants de cet îlot coupé de la grande ville alors que la rumeur assourdissante des pelleteuses menace dans le hors-champ. Et, dans sa quête dune forme aussi minimaliste que vaste et rigoureuse, Pedro Costa trouve le point de vue juste pour être présent au monde et accueillir ce qui sourd de la matière. Loin de toute dramaturgie misérabiliste et de toute compassion angéliquement rassurante, le cinéaste filme seul, à hauteur dhomme, comme sil voulait, au-delà de toute intrigue, nous faire toucher du regard à la fois le fond de lexistence (la déchéance des corps social et individuel, lâpre fatalité de la misère infinie: «Il est mort le soleil» chante dentrée de jeu Nicoletta) et son envers contradictoire placé sous le signe dune dignité et dune vitalité farouchement rebelles. Marginalisé par la violence sociale, le quartier résiste en dépit de tout, sorganisant sous nos yeux autour de «la» Vanda, «reine» déglinguée du quartier de Fontainhas et passeuse souveraine en cinéma. «Cest la vie quon a voulue», proclame celle-ci avec la fière assurance des êtres revenus de tout, par opposition à lun de ses visiteurs qui lui répond: «Cest la vie quon nous oblige à vivre». Cette tension riche en paradoxes et en énigmes insondables, où la «fange» côtoie en permanence les étoiles, alimente la mise en scène qui travaille la durée et le cadre en guettant les vibrations ténues de la sensation immédiate et pure. Lauteur de Casa de Lava cultive ainsi lart de limpromptu pour nous amener à repenser le monde et à aimer Vanda en entrant différemment en résonance avec le réel. Il sait que limage parasite le réel autant quelle nous le livre dans toute sa crudité la plus implacable. Mais il y a toujours un au-delà du plan immédiat, un point de résistance où cristallise lambiguïté. Et cest cette zone indécidable que traquent les plans fixes dans leur durée en créant par le montage une circulation féconde entre le dedans (la chambre) et le dehors (le quartier) ou en décalant limage et le son pour mieux ouvrir le regard (cadrage sur Vanda alors que son vis-à-vis se raconte en hors-champ, la plainte dun violon dans le lointain qui griffe et transcende le quotidien cerné par le sordide). Dans les circonstances, on ne sétonnera guère que Pedro Costa ait consacré un film au travail des Straub. Chez lui comme chez les auteurs de Sicilia!, il ny a de beauté que morale et cest dans la quête dévorante de «la figure humaine prégnante en toutes choses» (Serge Daney) que le cinéma saccomplit véritablement. Dans la chambre de Vanda est la preuve éclatante de cette recherche esthétique unificatrice où lon touche à ce quil y a dinviolable en lhomme, «son point pur, un centre de vie que la dégradation, le désespoir ou la contrainte ne consument jamais tout à fait, là où lhomme trouve le respect de soi-même et le pouvoir de reprendre incessamment force»(1). Tenant tête aux assauts répétés de lavilissement et du néant, la «reine» Vanda veille sur Fontainhas et inscrit pour léternité, dans le frémissement des images, le souvenir impérissable de sa présence lumineusement ravagée. DANS LA CHAMBRE DE VANDA |
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| Où gît votre sourire enfoui ? (de Pedro Costa) Le théâtre des ombres par Gérard Grugeau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 26 ] |
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| Comme Vanda, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub ont leur chambre des désirs: la salle de montage. Et cest dans cet antre sacré en marge du monde que, pour la série «Cinéma de notre temps» (Arte), Pedro Costa a installé sa caméra numérique alors que le couple dartisans au travail montait, à lintention de jeunes étudiants, une troisième version de leur film Sicilia! Cette idée même dune revisitation de la matière filmique pour jouer sur dinfimes variations à partir de prises différentes en dit long sur la liberté souveraine et le radicalisme généreux dune pratique artistique dégagée de toutes contingences commerciales. [...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 110 p. 26 ] |
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