Les acteurs et le cinéma québécois

Guy L’Écuyer dans
La vie heureuse
de Léopold Z.

de Gilles Carle.
De tous les personnages qui peuplent notre cinéma, quels sont ceux qui, des mois, des années après les avoir découverts, irradient encore l’écran de nos mémoires? Ceux qui nous habitent au point que, depuis le temps, ils ont pris place au côté de nos propres fantômes? Il y a de fortes chances qu’ils se nomment Léopold, Bernadette ou Antoine, Manon ou Michelle, Polo ou Panama, Bert ou Frank, Claude, Johanne ou Barbara, et même — à un autre niveau de fiction — Alexis.
Nous nous méfions tous de la nostalgie comme d’un sentiment paralysant et pourtant, sans vouloir y succomber, cette longue traversée du désert qui mine notre cinéma accable également les comédiens qui rêvent de rôles plus grands qu’eux-mêmes. Comment se surprendre qu’au détour d’une phrase, plusieurs évoquent ces heures exaltantes et fertiles d’un cinéma québécois alors plus libre, plus audacieux, et qu’ils dissimulent à peine leur envie à l’égard de ceux qui ont eu le privilège de s’approprier ces personnages qui, aujourd’hui, vingt ans, trente ans plus tard, font toujours partie de nous? Il s’agit de s’arrêter un instant à dénombrer les personnages marquants dans notre récente cinématographie, pour comprendre aisément l’appétit (plus ou moins avoué) qui les tenaille.
C’est que les grands rôles, lorsqu’on les côtoie (comme interprète ou comme spectateur), ont le pouvoir de créer en nous de petites ou vastes perturbations atmosphériques qui, même momentanées, ne nous laissent pas intacts. Ainsi en équilibre entre la fiction et la vie, le comédien fait vivre, incarnés dans son corps, des mots, des idées, une langue qui nous précipitent dans l’univers du cinéaste (ou du dramaturge), nous obligeant à mieux nous voir individuellement, et collectivement parfois. Et, ultimement, peut-il y avoir quelque chose de plus exaltant pour un acteur que de parvenir, en s’appropriant un personnage, à l’affranchir suffisamment de son auteur pour qu’il puisse entrer dans l’imaginaire d’un peuple… Mais qu’attendons-nous donc pour leur offrir de tels rôles?

Marie-Claude Loiselle

Bois, chair, inox
Petite histoire des comédiens
dans le cinéma québécois
par Marco de Blois

Comédiens et acteurs, pour le meilleur et pour le pire par Robert Lévesque

Petit abécédaire des acteurs du cinéma québécois

Entretien avec Élise Guilbault propos recueillis par Pierre Barrette

Entretien avec Anne-Marie Cadieux et James Hyndman
propos recueillis par Marco de Blois

Entretien avec Gabriel Arcand propos recueillis par Marco de Blois

Entretien avec Marc Béland propos recueillis par Marco de Blois

Entretien avec Pascale Bussières propos recueillis par Pierre Barrette

Bois, chair, inox
Petite histoire des comédiens dans le cinéma québécois
par Marco de Blois

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 107-108 p. 7-11 ]
Spécialiste de la formule accrocheuse, Jean-Claude Germain a sans doute raison. L’absence d’ascendant littéraire et théâtral sur le cinéma québécois et la forte tradition documentaire ont longtemps entraîné, sur les plateaux, une méconnaissance de ce qu’est un acteur, assez souvent réduit à un sujet, sinon à un objet. La situation s’est un peu améliorée, bien que les comédiens restent, assez souvent, les plus grands incompris des tournages. On leur demande de livrer la marchandise, moins souvent de réfléchir. Ainsi, il n’est pas rare d’apprendre, à l’occasion de la sortie d’un film, que le réalisateur a laissé le comédien libre de faire ce qu’il voulait, aveu euphémique signifiant qu’il n’y a pas eu de communication entre eux. Jamais un tel laxisme n’existerait en théâtre.
Chair
«
Les premières entreprises privées de l’industrie du cinéma québécois disparaissent dans les années 50. Avec elles s'éteint l’espoir d’une édifiante cinématographie canadienne-française catholique. Au même moment, l’ONF vit d’intenses bouillonnements. Le cinéma direct émerge. En 1965, dans l’esprit de cette mouvance, apparaît une fiction nouveau genre: La vie heureuse de Léopold Z., portée par un acteur, Guy L’Écuyer, qui fait don de sa personne, avec une saisissante générosité, pour en faire un personnage. Dans ce film, l’acteur semble tout à coup libre, affranchi des conventions qui lui allaient comme un corset. Il n’est pas vissé sur une sorte de scène de théâtre comme pouvaient l’être ceux des décennies précédentes; les éclairages n’ont pas été placés autour de lui de manière à lui donner une stature, à en faire une sorte d’incarnation surnaturelle. La réalisation et le scénario visent à lui donner l’image d’un homme semblable aux autres, ayant ses faiblesses, ses défauts, sa part d’obscurité.

Dans l’esprit du cinéma direct, les acteurs abandonnent les postures, les gestuelles contrôlées et offrent leur corps à la caméra. Paradoxe: alors que l’on nage en plein réalisme, les personnages prennent des couleurs, se développent, les acteurs percent l’écran en explorant davantage toutes les facettes de leur travail qui vise pourtant à créer l’illusion... » [...]


Mon oncle Antoine
de Claude Jutra (1971),
un rôle mémorable pour Jean Duceppe.

Inox
«
Au début des années 80 apparaissent des films qui, de qualités et de styles différents, se font un peu plus distants avec les comédiens: Sonatine, de Micheline Lanctôt (1984), La femme de l’hôtel, de Léa Pool (1984), La dame en couleurs, de Claude Jutra (1985). Dans un autre registre, Les Plouffe (1981), de Gilles Carle, lance des vedettes (Serge Dupire, Anne Létourneau) et marque l’avènement d’un cinéma confectionné sur mesure pour plaire (avec talent dans ce cas-ci). La comédie effectue un retour en force avec Cruising bar (1989), de Robert Ménard. » [...]


Les années 80 ou le cinéma confectionné sur mesure pour
plaire. Michel Côté dans
Cruising bar.

« Puis, presque simultanément, en 1986, un nouveau produit télévisuel voit le jour: Lance et compte, réalisé par Jean-Claude Lord et produit par Claude Héroux. Il s’agit d’une date mémorable dans l’histoire de la télévision québécoise, de l’audiovisuel québécois et peut-être même du cinéma québécois, car elle marque l’avènement d’une confusion entre la nature du cinéma et celle de la télévision. Les réalisateurs (Jean-Claude Lord, François Bouvier, Jean Beaudin, André Melançon, Johanne Prégent, François Labonté) et les techniciens passent au petit écran. Contrairement au téléroman, la télésérie est diffusée sur une période relativement courte (quelques mois), elle n’est pas un long fleuve narratif qui prend des années avant de se tarir, se concluant généralement à la fin d’une saison, et, surtout, elle adopte le langage du cinéma. Alors que le téléroman est filmé comme un téléthéâtre (les scènes sont tournées sans interruption), la télésérie est tournée comme un film (c’est-à-dire le produit «film» comme le conçoit l’industrie): plateaux élaborés, discontinuité dans l’ordre des plans lors du tournage, équipe technique «professionnalisée» et hiérarchisée, etc. Les téléséries ont sur l’ensemble de la profession, de même que sur le public, un effet considérable. Elles constituent un véhicule neuf pour les comédiens (Duplessis et Riel ont été les ancêtres du genre, à la différence qu’elles ne constituaient pas un recyclage de procédés hollywoodiens). Lance et compte connaît un immense succès, puisque plusieurs autres séries, conçues de la même manière, prolifèrent ensuite, depuis Scoop jusqu’à Emma en passant par Urgence, Les filles de Caleb et Marguerite Volant.

Les cotes d’écoute sont éloquentes, l’argent suit. Il faut bien commencer à nourrir cet estomac gourmand qu’est la télésérie. L’industrie du casting prend son envol presque à la même époque, avec son lot d’agents d’acteurs et de directeurs de casting. » [...]


[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 107-108 p. 7-11 ]

.
Comédiens et acteurs, pour le meilleur et pour le pire
par Robert Lévesque

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 107-108 p. 11-14 ]


Luce Guilbeault dans
La maudite galette
de Denys Arcand.
Les comédiens québécois sont-ils meilleurs au théâtre qu’au cinéma? Comment — me direz-vous — répondre avec le moindrement de rigueur à une telle question puisque d’emblée on a évidemment le réflexe de dire oui, ils le sont vraiment...; plus d’un amateur de théâtre et de cinéma en est convaincu tant il est évident que le milieu théâtral, plus expérimenté et plus libre que celui du cinéma, plus effervescent, attire et forme depuis des lustres une classe de comédiens qui, du diplômé des écoles au routier des planches, impressionne grandement.

« Le théâtre évolue donc dans un contexte d’indépendance et sans le fil à la patte que constitue le système public de soutien au cinéma (le détesté Téléfilm Canada) axé sur le nivellement par le bas pour une rentabilité maximale, un système sous-hollywoodien de type sournoisement censorial dès lors que l’auteur d’un film (imaginerait-on ça au théâtre?) doit faire approuver par les fonctionnaires de l’État son scénario et jusqu’au choix de ses acteurs. Bref, le cinéaste contrairement au metteur en scène n’est pas le maître à bord. Il évolue dans une camisole de force. Il lui arrivera donc de diriger des acteurs qu’il ne connaît pas. » [...]

« Ces cas Guilbeault et L’Écuyer, rares et exemplaires, nous enseignent qu’une des choses essentielles à la réussite d’un acteur — au théâtre ou au cinéma — tient dans la «relation» qui s’établira entre l’interprète et celui qui le dirige. Entre Arcand et Guilbeault, pour La maudite galette en 1971, il y avait au-delà d’une complicité une audace (le rôle ne semblait pas vraiment pour elle): ce sont ces ingrédients qui peuvent faire feu et qui échappent aux professionnels du casting qui concoctent des distributions comme des savonnettes pour le marché (ce genre de casting où, au lieu de prendre Louise Portal qui l’a magnifiquement jouée à la scène, on impose Marina Orsini dans Les muses orphelines parce qu’elle est plus jeune, plus belle, plus connue).

Entre L’Écuyer et Forcier, là, c’était un cas d’amour, du coup de foudre à la grandeur d’âme, c’était le respect, bref c’était «une vraie relation» à l’égal des plus fructueuses et — toutes proportions gardées — on peut penser à celle qu’entretint Ingmar Bergman avec ses actrices et ses acteurs, le grand Bergman qui dénonce à lui seul, par son œuvre théâtrale et cinématographique, la futilité de la question que j’essaie encore de décortiquer pour vous... » [...]

« Les acteurs ne seront pas meilleurs là plutôt que là, mais ils seront bons si le trou noir de la salle ou la lentille de la caméra les absorbe assez pour qu’ils s’y engloutissent jusqu’à s’y perdre. Alors c’est gagné. Pour eux. Pour nous. Pour le théâtre et pour le cinéma. Bref, pour l’art. »

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 107-108 p. 11-14 ]
.
Petit abécédaire des acteurs du cinéma québécois
Pierre Barette (P.B.) - Marco de Blois (M.B.) - Marcel Jean (M.J.) - Réal La Rochelle (R.L.)
Yves Rousseau (Y.R.) - André Roy (A.R.)
Quel exercice périlleux que de dégager quelques noms (une quarantaine) de la foison de comédiens québécois qui, à l’avant-plan ou anonymes troisièmes violons, composent aujourd’hui le visage de notre cinéma. Entre ceux que l’on voit partout à la fois, ceux que l’on ne voit pas suffisamment ou ceux que l’on ne voit plus et que l’on regrette, combien y a-t-il de comédiens dont on peut dire qu’ils sont des figures souveraines du grand écran au Québec? Mal-aimés de notre cinéma, ils sont surtout, comme nous tous, «orphelins d’une vraie cinématographie» (pour reprendre les mots cruellement justes d’Anne-Marie Cadieux). Des dizaines de présences singulières parmi lesquelles il fallait dégager nos préférences, car, faute de pouvoir être exhaustifs et exempts de tout reproche, ces choix sont ce qu’il y a de plus partial.
[ extrait seulement, abécédaire complet voir 24 images n° 107-108 p. 15-25 ]
Gabriel Arcand

Je ne l’ai vu qu’une fois sur scène, un choc qui résonne encore. Théâtre de la Veillée, dans L’idiot de Dostoïevski. Les corps y étaient en mouvement incessant, des pantins saisis de spasmes, d’épilepsie, de frissons, des enveloppes charnelles hallucinées, électrocutées. Un Gabriel Arcand a contrario du cinéma, comédien et metteur en scène hors norme. Au cinéma, il ne bouge presque jamais, il est à mille lieues de la gesticulation, soit-elle minime. Il ressemble plutôt à un corps tout en lumière, tout en sonorités vocales graves, comme un violoncelle dont on ne voit pas vibrer les cordes mais dont les résonances arrivent directement dans les os, dans l’estomac. Gabriel Arcand possède cette sorte d’intense introspection qui lui fait transfigurer ses personnages. Par exemple, rien de plus mélancolique et poignant que ce qu’il fait d’Ovide Plouffe, rôle assez mince du film de Carle qui l’est davantage. Grâce à Arcand, cet Ovide se hisse, en quelques secondes, au niveau d’un mythe tragique de l’intellectuel québécois. Cette luminosité multiforme, Arcand la fait trouer les nuits de Réjeanne Padovani, de Gina, du Déclin de l’empire américain; elle strie Mémoire battante d’Arthur Lamothe, La ligne de chaleur d’Hubert-Yves Rose. Et puis, comme on l’a deviné, Post mortem sans doute ne tiendrait pas la route sans lui. — R.L.

Carl Béchard

Une question: Olivier Asselin est-il le seul metteur en scène de cinéma à avoir remarqué ce jouissif comédien au tempérament comique indéniable? On pourrait malheureusement croire que oui! «Merdre!» dirait le Père Ubu en constatant la bourde, car c’en est une, n’en doutons pas. Le cinéma québécois, avide de succès populaire, se perd en comédies douteuses depuis quelques années déjà. Or, personne ne semble penser écrire un rôle pour Béchard (ou simplement lui en offrir un). C’est bien dommage, car cette cinématographie ne peut certainement pas se passer d’un talent semblable. Ceux qui vont au théâtre le savent (Denis Marleau, lui, le sait très bien). Ceux qui ont regardé 4 et demi, à la télévision, le savent aussi (plus de deux millions de téléspectateurs ont vu Béchard clairement voler le show après la défection de Postigo). Et Olivier Asselin le sait, Le siège de l’âme le prouve. Wake up! mes bons amis. — M.J.

Alexis Martin

Pour ce dramaturge, qui est aussi scénariste et poète, le jeu semble n’être qu’une des facettes d’un talent multiforme. Acteur très visible et très en vue depuis quelques années (au théâtre, bien entendu, mais également dans plusieurs téléséries ainsi qu’au cinéma), il possède à l’écran une présence fort caractéristique qui le suit dans tous ses rôles et qui semble faire sa force en même temps que sa faiblesse. Porteur d’une sorte d’ironie ontologique, en décalage constant avec lui-même, jouant sans cesse sur la frontière entre jeu et non-jeu, il s’est surtout consacré, peut-être pour cette raison, à des rôles d’intellectuel nerveux et un peu perdu (dont l’archétype serait le rôle de Gilles dans Matroni et moi). Cela ne va pas sans un certain maniérisme qui lui fait adopter des tics et un débit bien à lui, reconnaissables entre cent, mais qui menacent de le transformer en caricature de lui-même, risque qu’il n’esquive pas tout à fait dans Un 32 août sur Terre de Denis Villeneuve. — P.B.

Igor Ovadis

Igor Ovadis est russe. À cause de son physique baraqué, de ses bacchantes généreuses et de son accent prononcé,il a de fortes chances de devoir jouer les Européens de l’Est toute sa vie (soient-ils du Kosovo ou du Kazakhstan...). Ovadis, c’est plus qu’un Igor de service. Il y a, chez lui, comme une puissance de la présence, alimentée par une conscience de la théâtralité du corps et du mouvement. Sur scène, il est un irrésistible point focal, pouvant se faire attachant comme un nounours ou inquiétant comme un inspecteur de la Gestapo. Dans Cosmos, il jouait avec bonheur le conducteur de taxi faisant le lien entre les sketches, insufflant à son personnage une force tranquille. Il y était comme un récif sur lequel s’abîment des vagues inutilement agitées... De plus, il donnait une saveur irrésistible au sketch final d’Arto Paragamian, Ovadis s’intégrant à merveille dans un monde où les choses les plus banales peuvent devenir tout à coup invraisemblables. Il réussissait à donner du piquant à son personnage en sachant regarder les choses de biais, de manière à demeurer décalé, comme un peu en retrait, mais sans oublier qu’il y a, pas trop loin, une caméra qui filme.
M.D.

Louise Portal

Malgré qu’elle ait joué dans plus de vingt films depuis 1973, on a toujours l’impression (malheureuse) que le cinéma, dans les seconds rôles comme dans les premiers (Cordélia, Sous-sol, Full Blast, entre autres) qu’il lui a offerts, n’a jamais été à la hauteur de cette comédienne aux airs canaille. Louise Portal était faite pour la comédie (la série télévisée Du tac au tac l’a prouvé), mais on lui a toujours donné des rôles qui frisaient le mélodrame. On ne l’imagine pas en femme sage ni en mère idéale, mais en aventurière inexpérimentée, collante ou en vieille fille concupiscente, car son jeu est vigoureux, presque rageur, et sa vivacité à toute épreuve (on la verrait bien provoquer désastre sur désastre). Cette actrice attachante, capable de nous bouleverser, possède toute la générosité qu’il faut pour jouer la comédie, genre idéal pour déployer (et révéler aussi) tous ses talents (et elle en a beaucoup). Sa forte présence à l’écran rendrait enfin totalement jouissive son image cinégénique.
A.R.

Karine Vanasse

Elle était parfaite dans Emporte-moi, avec le redoutable honneur de porter le film sur ses épaules. C’est la nouvelle petite fiancée du cinéma québécois et on espère très fort qu’elle fera mentir les statistiques de longévité des mariages. Bien peu des enfants ou adolescents stars tiennent longtemps la route dans un monde assoiffé de chair fraîche. Magnifique gamine avec son front un peu bombé, son regard «qui voit plus loin», son nez qui pointe comme l’aiguille d’une boussole vers la bonne direction. Personne n’a vu Du pic au cœur? Mais qui a vu Sonatine à sa sortie? Et qu’est devenue Pascale Bussières? Difficile de se prononcer sur les capacités profondes de la jeune comédienne, la fraîcheur et le naturel n’étant que le strict minimum qu’on attend d’une actrice de cet âge. Elle possède cependant une présence indéniable que de mauvais choix d’emplois risquent de gâcher. Je pense à cette apparition à un spécial des Beaux dimanches où elle était enfouie sous un maquillage et des costumes désastreux de cyberpoupée. Karine, faut pas accepter tout ce que ton agent propose, même si c’est payant. — Y.R.
[ Pour la quarantaine d'autres textes, voir pages 15 à 25. ]
.
Entretien avec Élise Guilbault
propos recueillis par Pierre Barrette

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 26-29 ]

Élise Guilbault.
photo: © Bertrand Carrière
« 24 IMAGES: Justement, comment expliquez-vous que les acteurs en général semblent donner leur pleine mesure au théâtre, mais qu’au cinéma souvent leur jeu s’édulcore? »

« ÉLISE GUILBAULT: La direction compte pour beaucoup. Quand un acteur arrive du monde du théâtre, il est bien catégorisé. Soyez certain qu’on le surveille et qu’on le retient dans son jeu, on le retient parfois beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je pense donc qu’en ce sens il y a une véritable responsabilité du réalisateur. Mais le contexte joue aussi un rôle. Les conditions, il me semble, étaient meilleures il y a sept ou huit ans. Pas la gentillesse et le dévouement des gens (on dirait que moins il y a d’argent et plus il y a de dévouement…), mais les conditions techniques en général. Vous voyez, les acteurs rêvent presque tous de faire du cinéma, et pour cette raison ils sont prêts à tout; sauf que maintenant, la limite est presque atteinte. On passe des heures impossibles à attendre, pour un salaire… étonnant (rires). Donc, je crois que la performance même de l’acteur peut être influencée par ces conditions parfois très difficiles, mais c’est tout aussi vrai du réalisateur et de toute l’équipe, qui doivent faire avec ce dont ils disposent. Tout le monde est retenu dans son élan. D’un autre côté, cela nous force à devenir très imaginatifs, à inventer des façons inédites de faire les choses, et ça, c’est bien.

Pour revenir au jeu proprement dit, il faut dire qu’il y a un monde entre la manière d’un metteur en scène de théâtre et celle d’un réalisateur de diriger les acteurs. Quand on commence à répéter au théâtre (au cinéma, on ne répète presque pas), le metteur en scène a déjà fait ses devoirs, il sait ce qu’il attend de toi. Cela fait en sorte que le travail de direction se fait dans la proximité; une intimité se crée, une intimité qui amène beaucoup de révélations réciproques de l’artiste et du metteur en scène. On puise dans nos vies, notre expérience, et cela contribue beaucoup aux liens qui se créent entre les gens. Au cinéma, il y a des discussions, mais pas beaucoup. Par exemple, pour La femme qui boit, je n’avais jamais répété les scènes de soûlerie avant de les faire. J’ai dit à Bernard (Émond): il faut que tu me fasses confiance, parce que je ne pourrai pas les faire, comme ça, sous les néons. Le risque était que la prise soit mauvaise, mais je n’avais pas le choix. Au théâtre, l’acteur porte la plus grosse part de la responsabilité alors qu’au cinéma, c’est plutôt le réalisateur qui l’assume. Mais comme actrice, pour cette raison, j’ai vécu de grands chagrins: voir des jours et des jours de tournage coupés au montage, parce que le réalisateur ne voulait plus mettre ce personnage-là en contexte, ou alors parce qu’il a voulu insister sur tel ou tel détail qui au départ paraissait tout à fait insignifiant. C’est très difficile, mais cela ne t’appartient pas, et il faut vivre avec. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 26-29 ]
.
Entretien avec Anne-Marie Cadieux et James Hyndman
propos recueillis par Marco de Blois

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 30-35 ]

Anne-Marie Cadieux et James Hyndman.
photo: © Bertrand Carrière
« 24 IMAGES: lI y a une idée assez fréquente dans le milieu du cinéma qui est qu’en augmentant le budget des films on en augmenterait aussi la qualité, alors qu’il n’y a pas de lien entre les deux... »

« ANNE-MARIE CADIEUX: Évidemment! Il faut avant tout qu’existe un terrain propice au développement d’une parole. Si, par exemple, on présentait ici un projet sans dialogues, on se ferait dire que ce n’est pas un scénario, alors que le cinéma est avant tout un langage visuel qui repose sur une mise en scène. »

JAMES HYNDMAN: L’intérêt des films ne dépend effectivement pas d’une question d’argent. Par contre, les sommes investies étant importantes, on considère comme menaçant de prendre certains risques. Le théâtre, lui, est un lieu de recherche et d’exploration, un lieu de liberté extraordinaire, où tout est possible, où l’on prend le temps de chercher et de trouver une forme, un ton, une complicité les uns avec les autres, et ce travail-là peut donner lieu parfois à de grandes choses, qui s’offrent comme une expérience forte tant pour ceux qui jouent la pièce que pour ceux qui y assistent. Ce que je trouve difficile au cinéma, c’est que j’ai rarement eu ce sentiment d’être dans un lieu où l’on peut chercher et où on a droit à l’erreur. En répétition au théâtre, on peut passer une semaine à errer, à se planter, à réfléchir sur les raisons qui font que ça ne fonctionne pas, puis on progresse à la lumière de ces erreurs permettant à quelque chose de nouveau de se déployer. Quand il n’y a pas de possibilité de faire des erreurs, les chances de trouver des choses insoupçonnées, magiques, sont beaucoup plus minces. Au cinéma, la contrainte de temps et d’argent, les contraintes techniques, les pressions des producteurs restreignent la place de l’acteur. Sur un plateau, le temps consacré à la technique est beaucoup plus important que celui qui est pris pour répéter les scènes et les travailler. Il y a une nécessité pour l’acteur de livrer rapidement un résultat. Si au bout de quatre, cinq prises, tu n’as pas réussi à en mettre une en boîte qui a du bon sens, tu ne te sens pas bien, et personne ne se sent bien sur le plateau. Cela entraîne une perversion qui est de jouer safe. Je rêve d’un plateau où on pourrait jouer sans trop savoir comment les choses vont se passer, où on prendrait le temps d’essayer des choses, ce qui veut dire pouvoir faire dix, quinze prises. Dans la mesure où, pour un acteur, le cinéma consiste à essayer de capter l’instant, un moment de vérité, et que cela n’arrive pas toujours sur commande, il faut essayer de réunir le maximum de conditions qui vont permettre que ce moment arrive. Et c’est précisément ce qu’on n’a pas le temps de faire.

« ANNE-MARIE CADIEUX: Tout ce que tu dis là est vrai, mais ça demeure un aspect technique. Pour ma part, je suis plus préoccupée de savoir si je travaille à élaborer une œuvre. Y a-t-il un vrai langage, un véritable matériau qui peut créer un grand film? Ce que je trouve le plus intéressant comme actrice, c’est de m’inscrire dans une vision et non pas seulement de tourner des scènes. Si cette vision existe à la base, je peux supporter toutes les contraintes, même si ce n’est pas agréable. Il faut dire que l’art cinématographique appartient avant tout au réalisateur alors qu’au théâtre, si important que soit l’apport du metteur en scène, une fois que nous sommes sur scène, c’est sur nos épaules que repose toute la performance. Au cinéma, le montage, mais surtout la vision du cinéaste peuvent rendre un acteur meilleur. Si bon que soit le scénario, on sent tout de suite si le réalisateur en est dépourvu. Ce qui compte avant tout, c’est l’envie d’explorer quelque chose avec quelqu’un, et, quand on a vraiment envie de travailler avec une personne, à la limite, on n'a même pas besoin de lire le scénario, comme Mastroianni le disait au sujet de Fellini. Un acteur est très stimulé dès qu’il a le sentiment de s’inscrire dans une vision, dans un univers bien personnel, comme celui d’un Forcier par exemple. Je crois que les petits pays comme le nôtre ne peuvent s’en sortir et rayonner qu’en faisant du cinéma d’auteur. Et il faudrait que la télé encourage un tel cinéma — un peu comme Channel 4 le fait en Angleterre — plutôt que les grosses productions, les comédies qui, de toute façon, peuvent rouler d’elles-mêmes. Il faut absolument encourager la parole d’auteur si on veut avoir une cinématographie forte. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 30-35 ]
.
Entretien avec Gabriel Arcand
propos recueillis par Marco de Blois

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 36-39 ]

Gadriel Arcand.
photo: © Bertrand Carrière
« 24 IMAGES: À l’étranger, on peut trouver plusieurs exemples d’échanges entre cinéma et théâtre. Il y a d’abord les réalisateurs qui sont également metteurs en scène au théâtre. Nommons Ingmar Bergman, Patrice Chéreau, Rainer Werner Fassbinder, Bob Fosse, Elia Kazan, David Mamet, Luchino Visconti, etc. Ici, le seul à faire le pont entre théâtre et cinéma est Robert Lepage, mais son approche qui repose largement sur le work in progress constitue un cas à part. Alors que ces échanges paraissent naturels à l’étranger, quelle est la raison, à votre avis, qui expliquerait le peu d’intérêt manifesté par les réalisateurs pour le théâtre au Québec? »

« GABRIEL ARCAND: Vous avez omis le plus colossal, Orson Welles et son Mercury Theatre. Et, à part Bob Fosse qui était danseur et chorégraphe, ceux que vous nommez ont d’abord — il me semble — pratiqué la mise en scène au théâtre (et Mamet, la dramaturgie). Ici, le théâtre (je ne parle pas des revues et du burlesque) apparaît plus ou moins avec Gratien Gélinas et le Père Émile Legault, et le cinéma avec les curés qui filmaient les terres en friche avec leurs paroissiens. Ce sont des aventures d’à peine soixante ans. Vous citez des artistes éduqués dans les grandes traditions européennes (Visconti, c’est la haute noblesse italienne), qui portent en eux depuis le lycée les auteurs, les peintres et les compositeurs du dernier millénaire. Je ne dis pas qu’ils sont plus doués ou qu’ils ont plus d’imagination que nous, mais ils ont été forçés de se constituer un bagage de toutes ces traditions dès l’école. Faire sa vie professionnelle dans une discipline artistique est une réalité reconnue depuis la Renaissance. En Europe (et ailleurs dans le monde), traditionnellement, un acteur est d’abord formé au théâtre et un metteur en scène dirige d’abord sur une scène (je mets à part les nouvelles écoles de cinéma et une nouvelle génération de cinéastes qui n’ont jamais fréquenté l’art dramatique). Et ceux qui ont commencé par la scène ont été obligés d’apprendre les fondements de la direction d’acteurs et l’usage de l’espace scénique, de connaître leurs auteurs, de les décoder pour les rendre intelligibles à un public; en d’autres mots, d’exercer toutes leurs facultés créatrices sur des matériaux inépuisables et de s’en inspirer.

Et puis, il y a le phénomène du «choc des idées». L’Europe est un petit territoire extrêmement peuplé. Les artistes et les cultures s’y confrontent davantage, comme les États-Unis avec leurs immigrants; il y a un va-et-vient des courants et des influences qui sont le résultat de fréquentations réciproques entretenues au fil des siècles, souvent à cause de guerres interminables. (C’est peut-être dans l’espoir de susciter de semblables secousses que plusieurs cinéastes d’ici tournent aujourd’hui dans une autre langue?)

Le cinéma au Québec a d’abord été documentaire: comment draver, planter des choux, pêcher la truite, etc. À une époque où Eisenstein a déjà achevé sa carrière et que Fritz Lang et Jean Renoir sont au milieu de la leur, on filme ici des tableaux champêtres sur la colonisation. L’appareil de prise de vues était aux mains de l’Église et des politiciens qui, l’une ou les autres, seront toujours et partout les adversaires les mieux intentionnés de l’imaginaire et de la création. Avec de pareils amis, vous n’avez pas besoin d’ennemis. Inévitablement, on verra pointer les lueurs du rêve, l’ouverture sur la fiction. Mais la grande floraison de personnages inventés passera d’abord par la télévision, qui avait alors pour mandat de rendre accessibles au grand public les œuvres de la culture canadienne et mondiale (par l’intermédiaire des réalisateurs, Paul Blouin, entre autres). Les romans de Lemelin, Guèvremont, Choquette et Grignon furent adaptés par leurs auteurs en feuilletons dramatiques pour la télé parce que leurs œuvres faisaient déjà partie du patrimoine. Marcel Dubé fut le premier dramaturge à écrire une œuvre originale directement pour la télévision. Pas pour le cinéma, qui n’existait alors plus ou moins qu’à l’ONF et qui n’était pas très perméable à la fiction. Les cinéastes finalement sortis de l’ONF créeront enfin leurs propres univers, scénarios et personnages, indépendamment des dramaturges qui, eux, trouveront refuge dans les théâtres et à la télévision.

Les cinéastes se trouvent sans doute moins inspirés par les grands (et les petits) textes de la dramaturgie et de la littérature que par la vie quotidienne qui s’active autour d’eux, par ce qu’on raconte dans les journaux et à la télévision, par les expériences de leur vie personnelle. Pour eux, c’est là que se trouve l’expression de la vie et de là que jaillit leur imagination. Le passage de la littérature et de la dramaturgie au cinéma n’est pas une pratique courante. Comme l’adaptation d’un roman à la scène n’est pas non plus une habitude. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 36-39 ]
.
Entretien avec Marc Béland
propos recueillis par Marco de Blois

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 40-43 ]

Marc Béland.
photo: © Bertrand Carrière
« 24 IMAGES: Sur ce plan, l’influence de la télévision semble davantage marquée chez les jeunes comédiens qui ont un jeu souvent très standardisé. »

« MARC BÉLAND: Je crois que ça vient de Watatatow... C’est un téléroman auquel beaucoup de jeunes comédiens participent et qui, en plus, marche très fort. On dirait qu’il a imposé une manière de parler et d’agir qui élimine toutes possibilités de capter des moments imprévus, des moments où on serait témoin de la vulnérabilité des acteurs. Il y a aussi le fait qu’on n’a pas le temps de travailler, à la télé. Au cinéma non plus d’ailleurs... Il est rare qu’un réalisateur fasse venir ses acteurs à l’avance, ne serait-ce que pour lire les scènes ensemble, une par une. Le propre du cinéma est de capter des moments que, contrairement au théâtre, on ne pourra pas recréer, mais que la pellicule aura immortalisés. Mais pour parvenir à créer ces moments, il faut pouvoir lancer les acteurs sans filet. Il faut également un entraînement et le temps de laisser les choses arriver. Or, comme on manque de temps, c’est le glamour qui prend le dessus, le culte de la personnalité. Les acteurs sont-ils pour autant satisfaits artistiquement de faire leur métier? C’est vraiment le désir de rentabilité qui pervertit tout. Il n’y a qu’à penser aux années 60-70, quand les moyens étaient réduits. On avait alors un véritable cinéma d’auteur dans lequel les acteurs avaient la possibilité de se déployer. Ils n’avaient rien à perdre non plus... Mais aujourd’hui, ils ont souvent l’impression d’être la part négligeable de toute cette grande entreprise marchande. Et d’ailleurs, au théâtre, il y a moins d’argent en cause et une parole d’auteur a toujours sa place. Il est encore possible de décider, comme ça, de louer un théâtre pour trois, quatre jours parce qu’un petit groupe d’acteurs a envie de jouer le texte qu’un auteur vient d’écrire. »

« 24 IMAGES: On vous voit ces temps-ci dans la série Emma. J’imagine que le travail à la télévision est pour vous alimentaire. »

« MARC BÉLAND: Oui, mais... (silence) Je ne veux pas être cynique par rapport au travail que j’y fais... ni frustré non plus. J’essaie, autant que possible, malgré les limitations qu’impose la télévision, de donner accès à quelque chose d’imprévisible, de sortir de la standardisation du jeu — peut-être inconsciente — qu’on y entretient. C’est un métier que j’apprends sur le tas, mais où il y a tellement de contraintes. Je ne suis pas habitué, par exemple, à ce qu’on me demande de refaire toujours la même chose à la même réplique. Je me fais dire: «On avait convenu que tu dois te relever à la réplique 8!» Ce n’est pas du tout pour les emmerder, mais pour moi le processus n’est jamais terminé. Je cherche tout le temps. Je cherche la justesse, ce qui fait qu’il m’est parfois difficile de me plier à des indications très strictes. Si, tout à coup, au milieu de la scène, je me rends compte que c’est plus juste de me relever à la réplique 9, je vais le faire, sans penser qu’on s’attend à ce que je le fasse à la réplique 8. Je sens parfois les gens autour de moi un peu déstabilisés. Il y a plusieurs vieux pros qui travaillent sur Emma et eux sont très présents et réagissent bien, mais le réalisateur semble parfois trouver que j’ai une énergie, disons... un peu sauvage. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 40-43 ]
.
Entretien avec Pascale Bussières
propos recueillis par Pierre Barrette

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 44-47 ]

Pascale Bussières et Emmanuelle Béart dans
La répétition (2001) de Catherine Corsini.
« 24 IMAGES: Vous avez tourné sans longues interruptions depuis 1984, vous êtes par conséquent en mesure de poser un regard diachronique sur la production québécoise. Sentez-vous que les choses ont changé (en bien ou en mal) depuis 15 ans? »

« PASCALE BUSSIÈRES: Je trouve dérangeant le fait que les réalisateurs donnent raison aux bailleurs de fonds en prouvant qu’on peut faire toujours plus vite. J’aimerais qu’il y ait une espèce de soulèvement, que les gens de l’industrie se lèvent et disent que ce n’est pas de 25 jours qu’ils ont besoin pour faire un film, mais de 30 au moins. Tout le cinéma québécois s’en sentirait mieux et aurait plus de retentissement à l’étranger. Bâtir une cinématographie, c’est quelque chose qui prend du temps, ce n’est pas une «patente» industrielle. Il ne s’agit pas seulement de faire des films, des films, des films, il faut faire des bons films pour créer une habitude chez les spectateurs. Il me semble que cette volonté, on la sentait davantage auparavant. Cela dit, le nombre de films produits a son importance, dans la mesure où plus on tourne, plus il y a de chances que sur le lot se retrouvent de bons films.

Je pense que l’expertise des techniciens s’est beaucoup développée avec l’augmentation du nombre de tournages, notamment grâce aux tournages étrangers. Il existe également davantage de lieux où s’enseigne le cinéma (l’INIS, par exemple). Les métiers du cinéma sont devenus moins marginaux et mieux ancrés dans la réalité d’ici. Les choses se sont transformées tellement vite depuis dix ans, on est maintenant dans un tel monde d’images! Parfois, j’ai l’impression que tout le monde travaille dans le cinéma. Je vis à la campagne parce que je voulais m’éloigner un peu et puis, même ici, je suis entourée de gens qui travaillent aux décors ou à la technique. C’est incroyable la fascination que le cinéma exerce sur les gens aujourd’hui. Je ne crois pas que cela soit nécessairement une bonne chose, puisque le cinéma semble en sortir banalisé, comme si tout le monde avait l’impression d’être capable de faire un film. Avec les caméras vidéo, chacun fait ses home movies et se prend pour un cinéaste, alors que c’est beaucoup plus compliqué que ça… C’est vraiment un travail monastique pour ceux qui le font sérieusement. Faire un film, c’est écrire pendant deux ans, demander le financement, attendre, puis enfin tourner. En bout de ligne, quatre années de votre vie y ont été consacrées. C’est trop dur pour ceux qui le font vraiment, et trop facile pour ceux qui «prétendent» le faire.

Une autre chose qui a changé, c’est ce va-et-vient de gens qui se promènent beaucoup du cinéma à la télé, de la pub au clip. J’ai travaillé avec des jeunes réalisateurs (je pense à Alain Desrochers et à Denis Villeneuve), qui venaient du monde des vidéoclips ou qui en ont fait, et je trouve que ce sont vraiment des «trippeux» de l’image. On est loin des années soixante-dix. Des gens comme Jacques Leduc faisaient un cinéma plus engagé, plus politique, alors qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à l’anecdote, à l’histoire. Je revoyais 2 secondes de Manon Briand hier, et je trouve qu’il s’agit là d’une esthétique du genre. C’est assez nouveau. »

[ extrait seulement, entretien complet voir 24 images n° 107-108 p. 44-47 ]