Le cas Kazan par André Roy
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« Le mouchard », comme le surnomait Orson Welles,
est devenu un des acteurs principaux de la défaite de la gauche américaine.
Tinseltown était, le dimanche 28 mars dernier, en émoi. Comment, dans cette orgie d'autocongratulation qu'est la cérémonie des oscars, allait être accueilli Elia Kazan ? Restera-t-on assis ou lui fera-t-on une ovation pour le prix qu'il allait recevoir pour l'ensemble de son oeuvre ? Martin Scorsese et Robert De Niro, qui faisaient les présentations, étaient dans leurs petits souliers. Il y avait de quoi: on remettait un prix prestigieux à un délateur.

Rappelons les faits. En avril 1952, Kazan, au faîte de sa gloire, se présente volontairement devant la Commission des activités antiaméricaines (House Committee on Un-American Activities HUAC) dominée par le sénateur Joseph McCarthy et devient «le mouchard le plus célèbre de la guerre froide», comme le dit le scénariste Bernard Gordon. Il a « donné des noms » (« named names») pour sauver sa carrière hollywoodienne. Malgré un oscar en 1947 pour Gentleman's Agreement et le succès d'Un tramway nommé désir (1951), il est peu connu du grand public, mais le milieu le considère comme une autorité morale et intellectuelle.

Ce fils d'un émigré grec, né en 1909, a un étrange destin. Ses relations avec sa mère sont empoisonnées par le soupçon. Il s'oppose continuellement à son père. Il se fait remarquer au collège par ses subterfuges, fruit de sa jalousie. Ce type n'est pas beau: petit, teint foncé, il a une grosse patate en guise de nez. Il est tiraillé entre son amour du secret et le désir de se dévoiler, entre la révolte et le conformisme, entre une vie de bohème et la réussite du rêve américain. En 1921, il entre au Group Theater créé par Lee Strasberg et en devient rapidement un membre actif. Il joue dans deux pièces de Clifford Odets, homme de gauche. Durant les années 30, la crise économique fait rage. Kazan entre au Parti communiste dont il est exclu dix-neuf mois plus tard, en 1936, ce qui le blesse; il en garde un profond ressentiment, mais ne renie pas ses idées de gauche.

Printemps 1950 : la guerre de Corée est déclarée. Les «libéraux» américains sont sur la défensive. Depuis 1947 se tiennent les séances de la HUAC. Dix membres de l'industrie (les Hollywood Ten, parmi lesquels on compte les cinéastes Herbert Biberman et Edward Dmytryk et le scénariste Dalton Trumbo) ont été jetés en prison et sont placés sur une liste noire. Ronald Reagan a rédigé un rapport pour le FBI sur la situation du membership de la Screen Actors Guild qu'il représente. Au sein de la Screen Directors Guild, les coups volent bas. Cecil B. De Mille, à la tête d'une minorité bruyante, tente de déloger le trop libéral Joseph Mankiewicz et essaie d'entraîner Kazan dans le limogeage du clan Mankiewicz qui comprend, entre autres, John Huston, George Stevens et William Wyler.

En 1951, l'hystérie est à son comble et un désagréable parfum de vengeance flotte dans l'air. Le Group Theater est sommé de se présenter devant la Commission. Ses membres refusent, à l'exception de John Garfield qui y déclare ne pas connaître de communistes. Mal lui en prend: il est mis sur la liste noire. Elia Kazan s'attend à recevoir une citation à comparaître. Sa situation est compliquée du fait qu'il vient de réaliser Viva Zapata !, avec Marlon Brando en révolutionnaire mexicain.

La citation à comparaître arrive au début de l'année 1952. Le réalisateur se présente et avoue avoir été membre du PC américain, mais refuse de dénoncer qui que ce soit. Il n'aurait jamais dû se déplacer. Comme John Garfield, il est pris au piège. En avril, de son propre chef, il retourne donc devant la Commission et livre les noms de Clifford Odets, plus sept autres du Group Theater, tous des amis, en se couvrant par une présentation écrite où il explique comment chacune de ses participations au théâtre et au cinéma est anti-communiste.

Traître ? Kazan a toujours soutenu que les noms de ceux qu'il a dénoncés étaient déjà connus de la HUAC (la belle affaire!) et il n'a jamais admis son infamie. « Le Mouchard », comme le surnommait Orson Welles, qui le détestait viscéralement, est ainsi devenu un des acteurs principaux de la défaite de la gauche américaine, dont la chute même a été un facteur important dans l'arrêt du développement du syndicalisme et des droits civiques. Quoique haï par la majorité des libéraux d'Amérique, Elia Kazan fera par la suite une brillante carrière à Hollywood. Deux ans après sa délation, il reçoit un second oscar pour On the Waterfront, le premier de neuf autres films (inégaux) qui ne raconteront qu'une chose: une histoire de retournements et de trahison sur fond de torture mentale et de mémoire défaillante.