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| L'ombre de la vie par Jean Pichette Qui veut la peau de Télé-Québec ? par Yves Rousseau Résurgence d'un cinéma par André Pâquet |
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| L'ombre de la vie(1) par Jean Pichette [ 24 images n° 120 p. 34-36 ] |
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| 1904 : aux yeux dHenri LeBlanc, le cinéma promet une nouvelle démocratie, où chacun, sur lécran, pourra apparaître au regard de lautre. Le scientifique français part ainsi à la conquête des visages, de tous les visages, quil cherche à immortaliser sur la pellicule. Sa quête dimages sarrêtera au Sénégal, où il filme sa femme jetant des pièces de monnaie à des enfants indigents... Un siècle plus tard : triomphe de la démocratie de limage. Après avoir longtemps été une arme entre les mains des dominants, limage se démocratise. Elle est partout, accessible à tous : tout peut être photographié, filmé, numérisé, entreposé. Mais en doublant nos vies dans des images, nous nous expulsons du monde au profit de nos clones : si la mort disparaît dans la transparence du monde, les ténèbres demeurent, plus obscures que jamais. Dans Imitations of Life, le cinéaste canadien Mike Hoolboom sinterroge sur cette place de limage. « Dans le futur, chaque moment sera photographié, dédoublé, nos corps deviendront transparents, nous nous traverserons mutuellement comme si nous franchissions des portes, jusquà ce quenfin nous arrivions à la fin du monde des images, un monde où nous sommes nous aussi des images. Nos films et nos photographies nous aideront-ils à donner un sens à ce lieu où nous vivons, nous aideront-ils à mourir ? » Dans ce nouveau régime de la reproduction, où lhistoire senferme dans le même, dans la répétition, il ny a plus ni début ni fin : les enfants de limage deviennent frères et surs des technosciences de la reproduction du vivant. La mort sestompe, meurt à son tour, avec lhistoire : un imaginaire clonique se déploie, pétri du fantasme de la transparence et de la toute-puissance de la lumière, réputée capable den finir avec les ténèbres. Nous produisons de la chair et des images, stocks de vie et de mémoire figées, passeports pour léternité. Des Lumières porteuses de science nouvelle génitrice à la lumière projetée sur lécran ou émise par le flash, la traque de lombre se poursuit, afin de libérer le moindre repli du réel de toute trace dobscurantisme. Mais la lumière nest rien sans ténèbres, le cinéma ne peut conter ses histoires sans obscurité, et lHistoire nest pas programmée ni programmable mais à écrire. La fascination pour le même nous empêche de transiger avec les fantômes, les spectres, ces agents de liberté qui gardent ouvertes les portes sur dautres mondes, mondes imaginaires, lieux de passage obligé vers nous-mêmes, qui permettent à la fiction de creuser notre présence dans le monde. Image et politique Nous sommes des chasseurs de mémoire. Corollaire, en voix off : « Lavenir venait tout juste de disparaître. Les temples du cinéma étaient bondés de gens affamés dimages : peu importe le nombre de films visionnés, nous en désirions toujours davantage, comme si nos yeux étaient des tubes digestifs expulsant des films au lieu de portes pouvant les accueillir. » Nous sommes des copistes analphabètes, archivistes dun présent quon vide de son passé en le soumettant par anticipation à un futur déterministe. Ne sachant plus écrire nos vies, nous en multiplions les traces visuelles, mémoire névrotique dun temps sans durée, qui se déploie dans un espace sans centre sans sujet. La naissance devient le point de départ dun processus daccumulation faisant du corps un simple prétexte... libéré des « mensonges » du langage et de la culture ! Nous cadrons, photographions, filmons, recadrons, rephotographions et refilmons : travail de Sisyphe où le même, à labri de lautre mais prisonnier de lil, se perd dans ses images, confondues avec un passeport pour léternité. La vie, toute la vie, dans ses grands moments comme dans ses petits secrets, sest peu à peu transformée en un simple support dimages. Pourtant, rappelle Hoolboom, le temps nest pas si loin où seuls les rois et reines de ce monde avaient droit à leur portrait. Cétait lépoque où linsatisfaction à légard du monde pouvait nourrir le désir dun autre monde, jusque-là invisible. La démocratisation du portrait, désormais accessible à tous, a toutefois inauguré une nouvelle ère, qui bouleverse de fond en comble notre rapport à linvisible : « le mécontentement ne se traduit plus en un désir dun autre monde mais en une volonté de reproduire celui-ci. » Limage se substitue à lexpérience, sen dissocie. Le visible fait main basse sur linvisible. Le monde ne fait plus de cinéma : il devient cinéma, spectacle hollywoodien. Linvisible cesse dêtre la mesure de la liberté, le ferment de sa présence au monde. Lhorizon disparaît sous la lumière des projecteurs. Le silence, un silence plein de son vide, recouvre lêtre. Les seuls rêves permis les seuls rêves « réels » ! sont ceux quon peut voir sur lécran. Claustration suprême : dégagé des chaînes qui le liaient à lau-delà, lhomme sattache à ce qui est. La question politique apparaît ainsi au cur du régime des images dépeint par Hoolboom. Lhistoire de la reproduction (image et naissance) quil esquisse se lit fondamentalement comme une dépossession radicale de soi de lhumanité. Quand lhistoire senferme dans ses doubles, elle ne peut plus agir sur elle-même : il ne lui reste quà être subie. Ici, linvisible ne témoigne que dune irrémédiable absence : la présence ne se donne que sur le mode du plein. Limage ne contribue plus à instituer la réalité : elle condamne à lirréalité tout surgissement dautres possibles. Cela nimplique toutefois pas quil faille vouer limage aux gémonies. Cest plutôt le mode contemporain darticulation du visible et de linvisible quil importe dinterroger. Un problème éminemment politique : limage doit ouvrir une fenêtre sur linvisible, pas sur la réalité « objective ». À cet égard, la démocratisation du portrait évoquée par Hoolboom nentraîne pas logiquement la fermeture de cette fenêtre. On peut sen convaincre en creusant le sens de la représentation en image du roi dans lEurope occidentale, bien avant lavènement de la photographie. Dans le cas de la France, par exemple, et ce, dès le début du XVe siècle, une effigie du roi pouvait le représenter de façon réaliste, entre le moment de sa mort et son enterrement solennel : pendant que le successeur du roi gouvernait en retrait, leffigie du roi défunt pouvait ainsi recevoir ses repas et les hommages qui lui étaient dus !(2) Une façon de signifier que le roi était irréductible à sa corporalité : le corps mortel du roi népuisait pas sa réalité, qui comprenait aussi un corps immortel, siège de la permanence de la royauté , ce qui permettait de dire : « Le roi est mort, vive le roi ! » Limage contribuait ainsi à instituer la réalité sociale, à lui donner corps, littéralement : la représentation du roi permettait de mettre en forme la réalité sociale, et dans la distance quelle creusait face à la « réalité », elle rendait possible de penser celle-ci autrement (et dagir en conséquence). Cest dire à quel point le lien noué par limage entre le visible et linvisible, bien quétranger à lidée moderne de « vérité », pouvait donner prise sur la réalité. À linverse, la prétention contemporaine de limage de redoubler la réalité, de dire « vrai », nous prive de toute capacité daction sur elle. Si la démocratisation de limage doit avoir un sens, cest ainsi de favoriser une plus grande ouverture sur linvisible sur un élargissement du champ des possibles plutôt que de saturer celui-ci de « réalité ». Le trou noir de la réalité La production contemporaine dimages ne cherche pas à ouvrir ces possibles. Elle cadenasse la réalité, lenferme dans sa positivité en abolissant la distance, sans laquelle aucune vie nest possible. Être présent au monde, cest dabord sortir de soi, se projeter dans le monde plutôt que sur lécran pour en faire lexpérience. Sortir de soi : cela suppose un écart entre un intérieur et un extérieur du sujet, une intériorité, une frontière, une certaine fermeture sur soi, une opacité quaucune technique dimagerie ne peut dévoiler. Aussi le fantasme de la transparence doit-il être saisi pour ce quil est : un désir de meurtre. Hoolboom lexprime avec force. « La nuit dernière, jai rêvé à mon père. Il était très âgé et avait un regard triste et sombre. Il semblait hanté par la vérité quil était sur le point de découvrir. Il avait transformé notre sous-sol en une sorte de laboratoire étrange rempli déprouvettes et de machines destinées à fabriquer de nouveaux êtres humains. Il marmonnait que le corps a des ouvertures qui le mettent en contact avec le monde des oreilles pour entendre, des yeux pour voir mais que celui quil fabriquait serait complètement ouvert. Il fabriquait un corps qui ne pourrait pas garder lextérieur à lextérieur, un corps qui dirait oui à tout. » Transparence absolue, flux continu, abolition de lécart : il ny a plus une présence subjective mais un simple montage biologique, condition de possibilité du doublage, de la reproduction du même. Le clone : victoire de limage-réalité, redoublement du réel, qui réduit le corps à un vulgaire morceau de chair. Mais cette victoire a un prix : le sujet infiniment ouvert sur son environnement devient un esclave de la réalité, à laquelle il est sommé de sadapter en « temps réel », dût-il se perdre en tant que sujet. La réalité devenant la seule imago, lhistoire se replie sur elle-même sous la forme dun diktat : il faut dompter limaginaire, sassurer quil reste docilement à sa place, sur lécran. Cela sappelle lentertainment. Une façon dachever de soumettre les ténèbres au règne des projecteurs. Une façon de tuer les fantômes pour nous enterrer vivants. Lombre devient lombre delle-même, les ténèbres cessent dêtre un chemin vers nous-mêmes. Le reality show peut alors triompher. Parodie de la réalité. Clôture de la fiction. Dans cette réalité aphone, seuls les mots de la science-fiction demeurent. Mais ces mots, devenus algorithmes, ont avalé la fiction et sapprêtent à nous digérer. Il ny avait sans doute rien dautre à attendre de la science-fiction, voie royale dentrée du futur dans le présent. Le futur, comme simple prolongement nécessaire du présent, devait nécessairement le rattraper, dans sa « course à rebours» : cest maintenant chose faite, ou presque. « Il y a un genre dimages que nous avons réservé pour montrer lavenir : nous lappelons la science-fiction. Lorsque nous imaginons le monde qui succédera au nôtre, lavenir apparaît catastrophique, violent, hanté par la science et obsédé par la mort. En dautres mots, lavenir ressemble étrangement au présent. » En « dautres mots », pendant quil en reste, bien sûr. Parce que le monde na pas encore été totalement absorbé par le « trou noir » de la réalité. Parce que la mise en scène du monde, par lalchimie des mots et des images qui nont pas peur de linvisible, est encore possible. Parce que la condamnation à mort de notre humaine condition na pas encore été gravée dans notre chair, sous un silence kafkaïen. Peut-être aussi parce que lexemple dHenri LeBlanc est porteur despoir, lui qui na plus jamais exposé dimages après celles quil avait tournées au Sénégal, parce quil avait compris, selon Hoolboom, que « son projet ne serait jamais terminé, quà travers son périple aux quatre coins du monde, il navait en fait réalisé quun portrait de lui-même ». Après tout, les images ne sont que des miroirs que lon se tend à soi-même par le détour de lautre : ils sont une invitation à semer de la fiction dans la réalité. Alors que la fiction sacharne au contraire à déserter la réalité, de plus en plus quadrillée par le déferlement de la toute-puissance de la technique, il est urgent de réapprendre à visiter linvisible. Nous avons plus que jamais besoin de fantômes, de spectres. Dombre. Il faut fermer des lumières, parce que la liberté a aussi besoin de noirceur.
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| Qui veut la peau de Télé-Québec ? par Yves Rousseau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 37 ] |
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| [...] Cest peut-être ce qui dérange le plus à Télé-Québec : la chaîne arrive parfois à faire plus avec moins, ce qui nest pas dans lordre des choses dun pensum économique voué au gaspillage. Face à La maison Rona, Télé-Québec présente Les artisans du rebut global, suite documentaire sur la construction dune maison faite de matériaux recyclés. On y assiste aux grandeurs et misères dun chantier qui doit sinventer chaque jour. Le budget est minimaliste, lengagement des constructeurs vient de leurs convictions. Télé-Québec, comme les cégeps, dérange. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 37 ] |
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| Résurgence d'un cinéma par André Pâquet [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 38-39 ] |
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| [... ] « Je vous écris dun pays lointain. » Ces premières paroles tirées du commentaire de Lettre de Sibérie de Chris Marker pourraient donner le ton à ce texte où il sera question dun cinéma du « bout du monde ». Ce cinéma nous raconte un pays bizarre, le Chili, qui occupe une bande de terre de près de 5 000 sur 240 km aux paysages changeants, sétendant depuis les plaines désertiques et tropicales de lAtacama jusquà Punta Arenas au froid antarctique. La capitale, Santiago, est située au centre géographique du pays; elle est flanquée à lest par la Cordillère des Andes. Cest une bien drôle de ville qui nen finit plus de sétendre et de se transformer. Il sy produit aussi un drôle de cinéma, un cinéma en gestation, un cinéma qui se cherche, déchiré entre un passé récent fait dexil ou de peur et un présent presque artificiel. [...] [...] Témoin dune page douloureuse de lhistoire, voilà un cinéma issu de la « fracture » chilienne qui, avec la dictature, a divisé le pays en deux camps parfois encore irréconciliables. Il sest créé ici, au pied de la Cordillère, un cinéma engagé à nul autre pareil. Un cinéma qui a témoigné de tous les aspects, et sous toutes les formes, de cette période totalitaire. Un cinéma issu dune société qui, depuis le retour de la démocratie il y a 15 ans, semploie à cicatriser un bris social, culturel et politique, car à Santiago règne une sorte de mirage économique issu de lessor du secteur tertiaire et des délocalisations qui ont transformé la capitale en une ville hyper moderne. De nouveaux immeubles envahissent même le vieux quartier bourgeois de Providencia, témoignant dune architecture qui hésite entre laudace et larrogance. Voilà pour la toile de fond sur laquelle se construit ce cinéma. Ce petit pays denviron 15 000 000 dhabitants (dont plus de 5 500 000 vivent à Santiago) est donc entré de plain-pied ces dernières années dans le monde du cinéma, porté par la vague latino-américaine qui déferle sur les écrans du monde depuis sept ou huit ans. La nouvelle génération, « forgée » par la très forte pénétration du mode de vie états-unien qui a frappé ce pays après le 11 septembre 1973, est une génération qui fut privée de vie nocturne (le couvre-feu de Pinochet a duré plus de 10 ans) et affligée par une censure étroite. Ainsi, et contrairement à dautres villes latino-américaines, Santiago ne compte pas de cinémathèque nationale ni de cinémas de répertoire, ceux-ci ayant disparu sous le coup de la censure pendant la dictature. Seul existent le Normandie, des ciné-clubs universitaires, des centres culturels et quelques événements ponctuels (Semaines de cinéma de France, dEspagne ou dItalie) qui permettent au public de la ville de voir autre chose que du cinéma hollywoodien. En outre, durant cette même période, un grand nombre de complexes cinématographiques appartenant aux grandes chaînes étrangères ont vu le jour tout autour de la ceinture urbaine pendant que les vieux cinémas du centre-ville disparaissaient les uns après les autres. Ainsi le complexe Hoyts La Reina (chaîne appartenant à un holding américano-australien), qui a consacré trois petites salles à lexploitation de films chiliens ou étrangers, est situé à la périphérie du grand Santiago et il faut compter 45 minutes dautobus en un parcours presque suicidaire pour sy rendre à partir du centre-ville.[...] [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 120 p. 38-39 ] |
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