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| L'accueil du cinéma entre négligence et désinvolture par Édouard Vergnon Maître chez soi par Yves Rousseau |
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| L'accueil du cinéma entre négligence et désinvolture par Édouard Vergnon [ 24 images n° 119 p. 32-33 ] |
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![]() La cinémathèque dAmsterdam. |
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| Si la vitalité cinématographique dun pays se mesure dabord à laune du cinéma quil produit, il est un autre facteur, plus intime et délaissé, qui de la vitalité de la création nous ramène au vital pour la création : le spectateur. Il se tient tout entier dans la relation que celui-ci entretient avec les films, dans lamour ou non quil en a, dans lempressement ou le hasard qui mènent en salles, dans des débuts de queues, des bruits dentracte, dans un port de tête au sortir dun film. Ce nest plus tant la projection que la manière de sy projeter qui importe, et le cur quon y met. Robert Bresson (« on dirait mourir un diadème », écrivait Mallarmé dans une parenthèse fameuse) était mort depuis quelques jours. Ce soir-là, la cinémathèque dAmsterdam projetait Le procès de Jeanne dArc au cours dune seule et unique séance. Le film navait pas été programmé depuis au moins quatre ans, date à laquelle je me suis installé ici. Le hasard avait voulu que cette journée soit entièrement placée sous le signe des Robert. Le matin même, je recevais en effet le Petit Robert des noms propres et y lisait la notice concernant Amsterdam. Amsterdam : 713 407 habitants. Quelques heures plus tard, entre souci des chiffres et joie dun grand Robert, je comptais les spectateurs présents dans la salle. Nous étions sept. Sept sur 713 407. Cest à partir de ce détail, comme on le dirait du détail dun tableau, que jai voulu reconstituer le tableau. Soit en venir bien vite à un corps de spectateur. Commençons par le regard et prenons-le au mot. Le niveau sonore dune salle avant la projection témoigne en effet dun certain degré dabandon. Car chuchoter avant le film, cest reconnaître au lieu de cinéma, la salle, sa singularité. Cest sy rendre disponible et la différencier fondamentalement dun autre lieu, un train, un café, un bord de mer. Ce nest pas tant la peur dêtre entendu qui nous fait ainsi murmurer (en serait-il ainsi que nous murmurerions partout) que le sentiment que la parole, au fond, en cet endroit na pas lieu dêtre. Le public néerlandais parle fort et lextinction des lumières ny change rien. Ce lièvre de silence disant limminence de la projection, non plus. Seuls les premiers sons du film, pour peu quils soient bien forts, ramènent la parole aux murmures. Alors, et alors seulement, des pans entiers de discussion tombent, résistent çà et là, puis tombent encore. Mais alors que le public semble sêtre enfin quelque peu assagi (une salle qui se tait a toujours ici un parfum de victoire extrêmement précaire), la salle soudain tout entière se rallume, les gens se lèvent, parlent à nouveau, se dirigent vers le bar avec force et fracas, il y a de la musique : cest la pause. Pour des spectateurs qui saiment écoliers, cest plus sûrement la cour de récréation. Cette résistance au film pourrait sincarner de façon grossière dans le positionnement des spectateurs face à lécran. Je remarquais ainsi que, toutes catégories de films confondues, les spectateurs occupaient majoritairement les rangées les plus reculées. Était-ce pour autant signe tangible dune quelconque distanciation ? Car après tout, à la sensation du plan on peut légitimement lui préférer sa compréhension, une certaine distance favorisant la netteté du regard, une meilleure appréhension du cadre. Mais en serait-il ainsi que cela ne concernerait que les films dits dauteur, ceux qui par définition travaillent limage. Or il nen était rien. Il y avait donc autre chose. Se mettre tout au fond, cétait peut-être instaurer entre soi et lécran cette distance qui permet de sen extraire et partant, de commenter ou de manger en toute absolution. Cétait sen cacher au maximum et ne plus sentir ses « grands yeux » posés sur soi. À cette distance de lécran, chaussures, et parfois chaussettes, en été sen vont bon train. Les spectateurs déculpabilisés y parlent beaucoup plus fort. Une fois ses aises prises, cest un ballet de têtes qui tournent, se retournent, auquel nous avons droit. Nous ny sommes ainsi plus tant face aux films quen plein milieu des autres. Cette impression dun lieu de cinéma sans territorialité ni temporalité propres se confirme à mesure que lon senquiert auprès de certains spectateurs de leur rapport à la salle. Ainsi des propos que tiennent un grand nombre dAmstellodamois sur leur cinémathèque. Située au cur dun grand parc, sous les grands arbres, celle-ci prend parfois la nuit des allures féeriques et pourrait par là même devenir ce lieu rêvé qui accompagnerait géographiquement la vision des films. Un grand nombre dentre eux répugnent pourtant à sy rendre, y souffrant de ce quils appellent eux-mêmes la « religiosité du lieu ». Il faut entendre par là labsence dune pause au milieu du film, limpossibilité demporter avec soi les boissons commandées au bar, mais aussi et peut-être surtout labsence totale de musique avant la projection. La salle de cinéma ne saurait ainsi être un lieu de croyance. Quelle devienne malgré tout ce lieu de rupture qui nécessite quon sy adapte, et elle en devient alors comme trop sévère, peu amicale, repoussante. Elle se doit bien au contraire dêtre un lieu de sociabilité, où lon se soucie autant de la tête de ses voisins que du café qui la jouxte. Comme lécrivait Jean-Claude Biette, le propre des grands films est quils sommeillent en nous. À nous ensuite de les reparcourir à la vitesse lente mais féconde du marcheur. Revoir, cest se libérer des ressorts de lintrigue pour regarder pleinement lossature dune mise en scène, en ressentir plus nettement les articulations. La formidable difficulté des spectateurs néerlandais, cinéphiles compris, à revoir les films, leur scepticisme même quant à cette nécessité témoignent à linverse dun goût prononcé pour leffet de surprise, le rebondissement, toute chose saillante qui retient à bon compte lattention. Il leur est dès lors aisé de juger de la qualité dun film à laune de son seul pouvoir détonnement. Être impatient de voir un film, en connaître déjà la date de sortie, sémouvoir de la non-distribution de tel autre participent aussi dune certaine ferveur de cinéma. Mais une ardeur solitaire. On est en effet souvent seul à vivre cette impatience, elle ne doit souvent quà soi-même. Le bouche à oreille, pour important quil soit, engendre surtout des spectateurs de hasard, qui sen tiennent aux autres, à la courte verbalisation dune émotion de type « jai vu tel film, cest vraiment bien, tu devrais y aller ». Cest sans doute beau à considérer comme relais, comme masse possible à constituer. Mais cest aller au cinéma sans hâte, incidemment. Être impatient de voir le dernier film de X, savoir que ce film sortira à telle date, établit au contraire une forme de rapport sans échange. On nest plus dans un rapport à lautre, mais dans un seul rapport au film, dans un rapport de soi aux images (pourquoi celles-ci plutôt que telles autres) et donc, in fine, de soi à soi. Or, les séances du jeudi (jour des nouvelles programmations) comptent à Amsterdam parmi les moins fréquentées. À linverse, le public néerlandais se déplace massivement si le ou les films projetés sinscrivent dans un contexte événementiel. Que le film ait en soi un caractère événementiel importe peu (aucune affluence notable à signaler lors des premières séances de Eyes Wide Shut). Limportant, cest la mise en scène, ou plutôt la mise à la scène des films projetés, leffet prestige. Ainsi de la rétrospective Kiarostami organisée à la cinémathèque dAmsterdam voici quelques années. Le battage médiatique lui a valu un franc et étonnant succès. Mieux, à en croire les bruissements de la salle au sortir des projections, le public paraissait conquis par ce quil avait vu. Or, un an après sa palme dor, Le goût de la cerise est sorti quasi clandestinement dans une seule salle. Cest peu dire que le film na eu aucun succès et quil fut très vite déprogrammé. Nous étions huit ou neuf à la première séance, un peu moins à la suivante. Quune palme dor nait en soi pour le public aucune valeur ni signification est une chose. Que lécrasante majorité des spectateurs dune rétrospective ne partent pas à la découverte du nouveau film dun auteur quils paraissaient alors chérir, voici qui étonne. Tout aussi révélateur est laccueil réservé à Johan van der Keuken. Alors que le festival du documentaire dAmsterdam connaît une affluence record, y compris pour un grand nombre de documentaires de médiocre qualité, quil faut réserver sa place à lavance par téléphone pour espérer en avoir une, quon sy fraye un passage au milieu dune cohorte de spectateurs fiévreux les mains pleines des journaux publiés pour loccasion, nous nétions que cinq dans une salle dAmsterdam lors de la première projection (vers 20 h) du dernier documentaire du plus grand cinéaste néerlandais. Quelques semaines plus tôt, ce même documentaire sassurait une cohue de hasard dans le cadre dun festival. Serions-nous donc vraiment de plain-pied dans une époque où, comme lécrivait Stanley Cavell dans la Projection du monde : « On a limpression que la vieille désinvolture du simple fait daller au cinéma (on entrait à nimporte quel moment de la projection) a été remplacée par une désinvolture qui concerne le fait même de voir un film » ? Au risque alors de navoir plus que des spectateurs sans qualité, ces simples témoins oculaires de nos salles daujourdhui. Par le versant des grandes vallées, qui monte encore aux cimes dans leffort dune vue majestueuse ? Cet homme seul, et ce seul homme fréquemment vu, portant souvent le même blouson élimé de coton bleu pâle, une discrète petite moustache, choisissant toujours cette place excentrée qui le mettrait à labri des autres. Présence vue, appréciée et identifiée, compagnon en secret, sasseyant toujours au bord de salles presque vides. Il était là autrement dit là-haut lorsque Toni, Limpératrice Yang-Kwei-Fei, Van Gogh et Johnny Guitar passèrent nous voir une seule fois. |
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| Maître chez soi par Yves Rousseau [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 34-35 ] |
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| Sil faut en croire la télé, notre environnement extérieur est rempli de périls : pervers sexuels aux portes des écoles, violeurs dans les parcs, guerre de gangs dans les rues de nos banlieues naguère si paisibles, dirigeants dentreprises et de sociétés dÉtat corrompus, vendeurs sans scrupules; on craint de boire leau du robinet, la nourriture est remplie de pesticides et dhormones pas naturelles, lair est de moins en moins respirable, le soleil donne le cancer, le climat se détraque, les enfants sont de plus en plus allergiques, nos forêts grouillent dours affamés. Comme il faut bien mettre le nez dehors de temps en temps, on a besoin dun gros 4 x 4 pour aller au dépanneur. Sur le plan international ce nest guère mieux : il y a des terroristes bardés de ceintures explosives (même les femmes sy mettent), des intégristes de tout poil prêts à vous égorger devant une caméra bon marché, la guerre en Irak, des guerres civiles, tribales et ethniques un peu partout, des famines, épidémies et catastrophes naturelles, des athlètes drogués aux Olympiques, jen passe et des meilleures. On en vient presque à regretter la bonne vieille menace nucléaire de la guerre froide. Vous faites partie de la classe moyenne, vous nêtes pas très riche ni très pauvre. Vous travaillez dur pour payer les factures. Entre le boss qui vous verse un trop maigre salaire et le gouvernement qui cherche à vous limposer, lespace de liberté semble se rétrécir comme une peau de chagrin. Lultime champ où lon exercerait un tant soit peu de contrôle sur notre destinée serait donc la sphère domestique. Le foyer et son décor deviennent une prolongation de l« âme », du moi, de lego en fait. Même le plus docile des employés se sent en droit de clamer bien fort que « personne ne viendra me dire quoi faire chez moi ! » Personne ? Cest à voir. [...] [...] Nous sommes donc ici au cur de la transformation de surface qui participe de lacceptation globale du monde tel quil est. « Relookage » sauvage perpétuel, logique de zapping. Cest dans lordre de la programmation/consommation. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 34-35 ] |
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