Travelling arrière
I fumetti di san Federico
par Robert Lévesque

Contrechamp
L'Argentine n'est pas morte
par Réal La Rochelle

Le documentaire sur l'art :
lieu d'expérimentation fertile

par Gilles Marsolais

La télé
Ici schizo-Canada
La convergence au temps des lock-out

par Yves Rousseau

Cinéma en poche
Au pays de la Dividie
par Yves Rousseau
I fumetti di san Federico
par Robert Lévesque

[ 24 images N° 111 p. 41 ]

Alberto Sordi et Brunella Bovo dans
Le sheik blanc
(1952) de Federico Fellini.
Immédiat après-guerre: l’Italie ruinée, repliée sur elle-même, s’agenouille, plus catholique que jamais; son cinéma est l’un des plus bêtes qui soient; Italie de Toto, hystérique et désopilante, Italie du péplum, simpliste et grandiloquente, et des restes de Pirandello sans pirandellisme, que la robe d’organdi, le téléphone blanc. Fellini a 25 ans, il tient un courrier du cœur pour de pauvres Bovary, naïves, rêveuses...

Après la tempête (le Duce, le fascisme, la guerre) le pays est dans la marée basse des années cinquante, avant ce que l’on appellera (culture catholique oblige) le «miracle italien», boom économique d’une Italie instable mais autoritaire; l’Italie de Pie XII (il meurt en 1958) et de la démocratie-chrétienne (Andreotti prend du galon). Le cinéma qui va surgir, Rossellini l’annonce avec Rome, ville ouverte en 1945, sera spontanément de gauche, c’est le néoréalisme, ses rues, ses cordes à linge, ses maîtres...

Au Marc’Aurelio, magazine de romances en images et de rubriques «du cœur», Fellini répond donc aux lettres des «petites femmes» qui, comme celle de Flaubert, confient leurs desiderata amoureux à la poste, rêvent à la rencontre avec le peintre, le sultan, le chevalier dont elles suivent les affaires d’alcôve; le phénomène n’échappe pas à Antonioni qui en 1949 signe un court métrage (L’amorosa menzogna, L’amoureux mensonge) sur ce phénomène du roman-photo; on appelait ces magazines des fumetti à cause du rond de fumée (le phylactère) qui sort de la bouche des personnages.

Le boulot de Fellini c’est le dessin, la caricature, les comics. Le courrier du cœur, il le signe sans être payé pour aider le directeur, pour déconner, allumer les épouses, les midinettes, les vieilles filles. Le succès de ces fumetti est foudroyant. Joyce, à Trieste, en lisait. Fantasmagorie des rites sentimentaux, à chaque semaine la ration fait oublier la pénurie de logements, la mortalité infantile, le chômage.

Devenu scénariste pour Lattuada avec qui il cosigne en 1950 un film déjà fellinien sur des acteurs de caf’conc’ en tournée, Luci del varietà, Fellini laisse le lectorat du Marc’Aurelio en 1951 pour réaliser un film, son premier film et tout y est déjà: Rome, la musique de Nino Rota, Giulietta Masina passe et s’appelle Cabiria, les descentes de figurants dans les escaliers, la touche mi-ironique, mi-onirique... C’est Lo sceicco bianco, Le sheik blanc.

Sa Bovary s’appelle Wanda Cavalli, elle descend du train à la gare de Termini avec son mari Ivan. Ils viennent d’Altavilla marittima pour voir le pape en audience avec 199 autres couples, point d’orgue de leur voyage de noces, cadeau de l’oncle d’Ivan, fonctionnaire au Vatican. Wanda, qui écrit en secret des lettres au héros de son roman-photo préféré, Lo sceicco bianco, profite d’une sieste à l’hôtel pour aller au siège de la revue où elle adresse ses missives signées «Bambola appassionata», espérant l’y voir...

Le cinéaste débutant osait donc (sous Pie XII) mettre en compétition fantasmatique deux hommes en blanc (on pense à deux clowns, s’agissant de Fellini), un personnage de fiction et le Saint-Père. Érotisme oriental de Wanda, érotisme papal d’Ivan, c’est fantasme pour fantasme dans la course à l’Idole, à l’Infaillible.

On n’y voit pas le pape mais le sheik est joué par Alberto Sordi, l’acteur italien qui pouvait le mieux incarner la bassesse, le sordi...de; à la 29
e minute du film Wanda (échappée de son monde, montée dans un camion pour le tournage en extérieurs) l’apercevra enfin dans une situation idyllique, il se balance très haut entre les pins, les jambes écartées et levées vers le ciel, il chante, la pose est sexuelle, la posture érotique...

Fameuse image qui évoque les lianes de Tarzan et L’escarpolette de Fragonard mais aussi le cirque; la balançoire étant un objet d’enfant, c’est la joie qui s’en dégage. S’y entrecroisent des fantasmes, celui, exotique, de Bambola-Wanda éblouie par son sheik en chair et en os, celui de l’acteur en position de domination qui chante une chanson dont on saisit les mots «New York, New York»... Il suffira qu’ils se parlent, qu’il tente de la séduire, pour que tout aille à la débandade: c’est un acteur minable que sa femme ramène de force à la maison, et Wanda est une épouse déshonorée, qui veut se jeter dans le Tibre...

Madame Cavalli ratant son suicide, elle revient à Ivan qui, au nom de la sacro-sainte respectabilité (il a dit à la famille de son oncle que Wanda était alitée), s’est enfoncé dans un orgasmique suspense (il sue tout le long du film) avant d’accéder enfin à l’audience du pape (qui gagne la compétition). Wanda au bras d’Ivan chuchote «maintenant, tu es mon sheik blanc». Désir de rencontrer le sheik, cauchemar de rater le pape, et le fantasme va...

Et le cinéma... Celui de Fellini illustra idéalement le désir de fiction en dévoilant ingénument la mécanique de l’illusion; cinéma de l’enfant qui découvre un cirque installé dans son village; un cinéma ni féroce ni engagé, un cinéma joyeux car Bouglione faisait de l’ombre à Freud dans le regard du dessinateur de fumetti; c’est avec grâce qu’il caricatura la société du spectacle. Dans l’Italie de Fellini, la pulsion de vie avait pris de l’avance sur la pulsion de mort. n
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L'Argentine n'est pas morte
par Réal La Rochelle

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 34-35 ]

Les films sont des voix, des mémoires, des méditations et à l'instar de la programmation éclairée
du Festival de Buenos Aires, l'Argentine actuelle se fait entendre dans ses cris et ses musiques
de casseroles, dans ses rues et avenues.
La résistance culturelle
Dans les circonstances, le Festival de Buenos Aires est devenu, dans sa précarité même, une machine de résistance culturelle contre l’effrondement économico-culturel de l’Argentine. Contrairement à ce qu’en écrit Manguel, l’Argentine n’est pas morte (ne serait-ce pas plutôt le vieux pays richissime et arrogant, dont on voit partout les ruines, qui est en train d’agoniser?). L’Argentine vivante, actuelle, se fait entendre, à l’instar de la programmation éclairée du Festival, dans ses cris et ses musiques de casseroles, dans ses rues et ses avenues, surtout autour et sur la Place de Mai, elle se fait entendre dans des milliers de petits tracts. Voix des étudiants, d’un vieux musicien de tango, de ces femmes qui frappent, avec de larges maillets, le métal hurlant des lampadaires.

[...] Dans ce magma, la culture provoque une forte réponse. La petite salle d’art et d’essai où est présenté le Sokourov est pleine à craquer de jeunes gens.

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 34-35 ]
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Le documentaire sur l'art : lieu d'expérimentation fertile
par Gilles Marsolais

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 46-47 ]

Rivers and TidesAndy Goldsworthy Working With Time
de Thomas Riedelsheimer.
Depuis vingt ans, le Festival international du film sur l’art nous permet de tirer des éléments de réflexion sur l’évolution du cinéma documentaire. Ainsi, Rivers and TidesAndy Goldsworthy Working With Time de Thomas Riedelsheimer, [...]

[...] En plus d’appartenir à l’espèce rare du long métrage documentaire qui lui permet d’échapper de ce fait à la logique commerciale de la série télévisuelle du court ou du moyen métrage, Rivers and Tides retient l’attention surtout parce qu’il témoigne de la vision d’un auteur, au sens propre du terme, à travers la rencontre et l’accord de deux sensibilités: celle du sculpteur-photographe Andy Goldsworthy, qui est l’un des plus brillants représentants du land art britannique, et celle du cinéaste Thomas Riedelsheimer qui, en plus de la réalisation, assume l’image et le montage de ce film remarquable. Rares sont les documentaristes aussi complets.

Le cinéaste se met au service de l’artiste qui crée de pures merveilles en utilisant uniquement des éléments de la nature (cours d’eau, feuilles, écorces, tiges, glaçons, lichen… qui en arrivent à composer autant de sculptures vivantes), afin de révéler les phases de son processus créateur, mais aussi il impose à son film un rythme fluctuant, modulé, adapté à son sujet, en plaçant sa caméra là où il faut pour observer du bon angle, voire en participant, dans le risque partagé, aux efforts récompensés ou anéantis de l’artiste, à travers un va-et-vient constant et mesuré du détail à l’ensemble du projet en cours, et en filmant comme il faut et le temps qu’il faut, c’est-à-dire sans céder à la tentation d’en rajouter dans l’action ou la contemplation. Il aurait pu se faire piéger par son sujet et verser dans l’esthétisme, mais il n’en est rien.

Aussi, il parvient à cerner, sur un mode tout aussi évolutif, un autre aspect de la véritable personnalité de l’artiste: on découvre alors, entre autres, que le rêveur solitaire qui s’acharne à œuvrer dans l’éphémère en pleine nature se double d’un père de famille (désir de pérennité) et d’un archiviste drôlement bien organisé quand il se replie, parmi les siens, dans son atelier de photographie, afin de fixer dans le temps ses interventions sur la nature. La force tranquille de Rivers and Tides tient dans la qualité du regard du cinéaste attentif à l’œuvre en train de se faire et dans ce rythme original qui préserve et alimente ce plaisir de la découverte partagée… [...]

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 46-47 ]
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Ici schizo-Canada
La convergence au temps des lock-out
par Yves Rousseau

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 28-29 ]
[...] les patrons du réseau français ne font que démontrer qu’ils ne connaissent pas le contexte dans lequel ils évoluent lorsqu’ils publient une lettre ouverte qui tente pathétiquement de faire croire que le lock-out à la SRC n’est pas un conflit de société(1).

Ah bon! Comme si les droits fondamentaux et la discrimination basée sur le sexe, ou la langue, n’étaient pas une affaire de société. Mais faut-il s’étonner de cette réaction attentiste d’Ottawa qui, d’un côté vote de belles lois sur l’équité salariale et de l’autre, dépense des dizaines de millions pour son service du contentieux afin que ces lois ne soient pas appliquées à ses employés. Québec est tout à fait en phase avec Ottawa sauf sur ce point de détail capital: Ottawa nage dans les surplus budgétaires. Si, là-haut, sur la colline parlementaire, il n’y avait que l’ombre d’une volonté politique de démontrer concrètement que le Gouvernement du «plusse meilleur pays au monde» veut, non seulement soutenir son service public mais faire appliquer ses propres lois sur l’équité, les budgets de la SRC seraient bonifiés au rythme des surplus. Mais les «gestionnaires responsables» de la SRC vivent encore au temps de la lutte au déficit, et veulent prouver à leurs patrons qu’ils peuvent toujours faire plus avec moins. En ce sens, la notion de service public n’est pas, de leur point de vue, un argument valable pour engager des négociations qui visent à corriger les injustices que l’on sait: la précarité permanente, l’écart salarial hommes-femmes et ce même écart entre francophones et anglophones. Depuis plus de 10 ans, les patrons successifs de la SRC gèrent la décroissance sans états d’âme (sauf ceux qui ont démissionné), ce qui va, curieusement, de pair avec l’effondrement des cotes d’écoute. Je trouve OK qu’on ait envie de se défoncer pour un travail, un idéal et même que je le ferais aussi pour un boss, encore faudrait-il que le boss en vaille la peine.

Alors que les médias sont une des assises du pouvoir en place, on a laissé pourrir le conflit. En ce temps de l’après 11 septembre, laisserait-on traîner une grève à la GRC? Deux poids, deux mesures? Sauf qu’il n’y a pas d’alternative à la GRC. En ce sens, cette logique n’est pas différente de celle du privé. Et si on voulait pousser une part de marché de plus à regarder TQS ou TVA pour s’informer, on ne procéderait pas autrement. Prenons l’exemple de Citizen Karl, qui congédie à tour de bras dans sa branche Internet et règle tout de suite avec sa vache à lait, le Journal de Montréal, car il ne peut se passer des revenus générés par sa publication phare, même
si ses journalistes sont déjà les mieux payés de la presse quotidienne au Québec. Le pouvoir des employés se mesure à ce qu’ils rapportent. Dans cette logique, il n’est pas surprenant que les patrons de la SRC aient laissé traîner les choses. [...]

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 28-29 ]
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Au pays de la Dividie
par Yves Rousseau

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 63-64 ]
La Dividie est une contrée virtuelle. La nuit, quand on y regarde le ciel, on voit clairement que ses étoiles sont en réalité des disques au fini métallisé. Je me suis donc muni d’une machine à Dividie comme d’une sorte de cadeau de Noël. Pour les fétichistes de la technologie, je signale que ces DVD ont été lus par un NAD T 531, directement branché par câble RGB sur un moniteur Sony Wega, et que le son transitait par un ampli NAD T 751. Fin de la publicité gratuite. [...]

[...] Je suis tombé sur Maelström avec un tas d’appréhensions, venues d’Un 32 août sur Terre, collection de personnages sans grand intérêt, pour qui le décor (le désert de l’Utah) semble plus important que le projet (faire un enfant). Critique ou constat de la superficialité du monde contemporain? J’aurais dit oui si le décor exotique n’était pas si magnifié. Le sujet de Maelström, c’est la culpabilité, illustrée abondamment par cette compulsion qu’a Bibiane à se laver. Un narrateur, qui sera torturé tout au long du film, nous annonce tout de suite que nous allons assister à un chemin de croix vers la réalité. Ceux qui n’ont pas compris pourront se reprendre aux intertitres, assaisonnés de faux paradoxes. Il y avait plus d’idées de cinéma dans un reportage de Villeneuve dans La course que dans l’heure et demie de Maelström. Entretemps, on mange des sushis, une Norvégienne dispense des massages (suédois?) et on erre dans la ville la nuit. Tout à fait le type de cinéma contemporain clean, à l’image accrocheuse, ressemblant à celui qui se fait à Berlin, à Londres, à Paris ou ailleurs, et qui n’arrive surtout qu’à ressembler à ce genre de film de paumés-branchés, réalisé par des junkies de l’image. Le DVD est terriblement pauvre en primes, comme la plupart des DVD québécois que j’ai vus jusqu’ici, à part Post mortem.

Mais pourquoi la culpabilité tourmente-t-elle Villeneuve à ce point? Risquons une hypothèse osée: malgré les tonnes de Jutra, Maelström n’est pas un film du vrai Denis Villeneuve. C’est un film qu’il ne semble pas avoir fait pour se faire plaisir, un film qui n’est pas en phase avec sa conception profonde du cinéma. Sa lettre-manifeste, publiée dans La Presse le lendemain de la soirée des Oscar, prône un cinéma aux antipodes de Maelström, et je crois que c’est là que loge le vrai Denis Villeneuve. On attend donc son prochain film avec l’immense espoir de pouvoir l’aimer. [...]

[ texte complet voir 24 images n° 111 p. 63-64 ]