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| Cinéma en poche Andrei Tarkovski en DVD Écouter les silences par Réal La Rochelle Contrechamp Hitchcock : un formaliste au musée par André Roy La matrice (ou comment le cinéma mondial a été appauvri par la domination du modèle hollywoodien) par Georges Privet Douglas Sirk et Fassbinder : tout ce que le mélodrame permet par André Roy La télé Dieu seul me voit* par Yves Rousseau Cin-écrits Lecteurs : Marcel Jean et Gilles Marsolais Le spectateur séduit Le Libertinage dnas le cinéma d'Éric Rohmer par Maria Tortajada Feux croisés sur la critique sous la direction de Jean-François Houben, préface de Claude Beylie Les paysages du cinéma sous la direction de Jean Mottet, Seyssel |
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| Andrei Tarkovski en DVD Écouter les silences par Réal La Rochelle [ 24 images N° 103-104 p. 42-43 ] |
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![]() Le sacrifice Lécriture tarkovskienne est un modèle de rigueur, dattention méticuleuse, déquilibre rarement atteint entre le sonore et le visuel, entre le mouvement et la fixité. |
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| La présence en DVD de quatre titres de cette uvre, tous dexcellente qualité, permet de nous réapproprier la vue et lécoute de ces films exigeants, certes, mais dune beauté tragique et crépusculaire. « Quest-ce quun plan ? » Enraciné dans lURSS dAndrei Roublev et du Miroir, passant par lItalie de Nostalghia et séteignant dans la Suède du Sacrifice, ce corpus offre une sorte de cartographie européenne très significative, tant sur le plan socioculturel que sur celui de lécriture cinématographique, dune éblouissante unité. Le cinéma de Tarkovski, salué bien bas par Ingmar Bergman qui y décelait «la vie captée comme un reflet, comme un rêve», réside dans une approche simple et percutante, définie par le cinéaste dans le documentaire Directed by Andrei Tarkovsky: « Quest-ce quun plan, en fait ? Cest la captation du temps ». Sa matérialisation, son enfermement. Une sorte de fixation dimages et de sons (comme le peintre le fait de formes et de couleurs). Sous cet angle, le film nest pas la vision du réel, il est plutôt, comme un miroir, le reflet de perceptions audiovisuelles. Pas étonnant quun de ces films sappelle justement Le miroir, où il est non seulement évident que les personnages se regardent, se cherchent et sinterrogent souvent dans des glaces ou des vitres, mais que de plus ils soient conscients de lobjectif du cinéma qui devient lui aussi miroir. De là ces regards brefs et imprévus des personnages jetant un il furtif à la caméra et ce, non seulement dans Le miroir, mais dans tous les films de ce cinéaste. Les images et les sons « fixés » de Tarkovski (pour reprendre et prolonger lexpression de Pierre Schaeffer) sont ceux dune matière et dun monde qui demande un long déchiffrement. Car cet univers est si cruel, désordonné, mortifère, quil en vient à terrasser les personnages épris de paix, de beauté, de musique. À les rendre fous ou suicidaires, se mutilant de la parole et de la communication. À cet égard, la dernière phrase du Sacrifice, au moment dune troisième guerre mondiale qui va faire sauter la planète, est proprement apocalyptique. Elle est dite par le petit enfant, couché sous larbre japonais que son père lui a appris à arroser et à faire pousser : « Au commencement était le Verbe... Quest-ce que cela veut dire, papa ? » Le seuil de la mort de tout, de lanéantissement global, cest la privation du Verbe et de la mystique, la perte du langage. Silence et mutité. « Voir avec tes yeux, entendre avec tes oreilles » Pour décrire ce monde sans Dieu, cette terre et cette humanité blessées à mort, lécriture tarkovskienne est un modèle de rigueur, dattention méticuleuse, déquilibre rarement atteint entre le sonore et le visuel, entre le mouvement et la fixité. Ces films sont tous tissés de longs plans-séquences, en arrêt ou vibrant de lents panoramiques et travellings. Regard et ouïe de lanalyse contemplative, du déchiffrement patient, interrogateur, mû par linquiétude ou la terreur. Perpétuellement aussi, le cinéaste joue des contrastes entre le noir et blanc et la couleur, entre les archives filmées et la mise en scène, entre les paysages et les tableaux humains, en faisant souvent varier la lumière au sein dun même plan, puis dun plan à lautre, en faisant bouger la palette sonore des voix, des bruitages, des musiques. Comme le dit Roublev faisant ses adieux à son compagnon de cellule monastique (« je vois avec tes yeux, jentends avec tes oreilles »), cest tout le cinéma-miroir de Tarkovski qui propose la captation matérielle de sa vision et de son audition. Sur le plan sonore, en particulier, les films de Tarkovski atteignent la qualité rarissime due à ces mille détails qui, comme le dit le poème du Miroir, font percevoir « la clameur des bois et des bosquets, les trompettes de la mer » ou encore « la voix de la terre, joyeuse et sèche ». Font entendre aussi lentrelacement subtil de musiques archaïques russes, japonaises, italiennes ou suédoises avec les classiques mystiques de la culture européenne : Bach, Pergolèse, Purcell, Verdi et Beethoven. Au niveau visuel, de magiques trouvailles également. Outre les regards furtifs de personnages vers la caméra, il y a souvent de ces plans de paysages qui se figent en natures mortes ou encore, au milieu de la fixité, tout à coup un objet qui bouge, une cuillère qui tombe dune table, une porte darmoire qui souvre toute seule. De même ces personnages, dans Le sacrifice, qui soudainement saffaissent, inconscients («frappés par le toucher dun ange», dit ironiquement lun deux). Mais cest surtout dans léquilibre de lentendu et du vu que triomphe Tarkovski. La grande trouvaille de Roublev, par exemple, réside dans son double finale. Lavant-dernière séquence, en noir et blanc comme tout le film qui précède, célèbre le chant des cloches retrouvées. Coupe franche à la dernière séquence, la seule en couleur, qui balaie interminablement de vieilles icônes en ruines, une séquence qui tient à la fois de larchéologie, de lhistoire de lart, de lesthétique de la mélancolie. Cloches et icônes, oreille et il, cinéma fixant le temps des sons et des images. Et puis, comment oublier la récurrence de la thématique de la culture russe, depuis le Moyen Âge jusquà la Seconde Guerre mondiale, et qui, après Roublev et Le miroir, se retrouve dans Nostalghia, par exemple dans le magnifique plan final, où un paysage russe de forêt et de maison repose dans lallée centrale dune cathédrale en ruines, en Toscane ? Qui revient encore dans le livre dicônes que feuillette Alexandre dans Le sacrifice, avant quil naccomplisse son offrande sacrificielle, brûler sa maison, tentative désespérée de sauver le monde. Fin dun monde, dune certaine idée et dune géographie fissurée de la Russie et de lEurope. Mais le cur de cette Europe incertaine et crépusculaire, dans luvre de Tarkovski, est bien, à nen pas douter, la Russie et son tragique destin. Les « malheurs éternels » de cette Russie, qui y sont scrutés et musicalisés, prolongent les mélopées modernes de lopéra Boris Godounov de Pouchkine et Moussorgsky. Faut-il rappeler quavant Le sacrifice, une des dernières créations de Tarkovski fut de diriger en 1983 la mise en scène de ce Boris pour le Covent Garden de Londres et le Kirov de Saint-Pétersbourg (voir 24 images N° 75). Dans cette mise en scène, un enfant baigné de lumière apparaît à la fin dans les décombres des meurtres et des guerres. Dans Le sacrifice aussi, lapocalypse appréhendée est un instant détournée, dans le dernier plan-séquence, par limage dun enfant, dun arbre, de la mer blanche de lumière. Lagonie de Tarkovski chante en sourdine que le pire nest peut-être pas toujours sûr. Collaboration à la documentation: Stéphan Larouche. Références
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| La matrice (ou comment le cinéma mondial a été appauvri par la domination du modèle hollywoodien) par Georges Privet [ 24 images N° 103-104 p. 12-13 ] |
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![]() Il fut une époque où la United Artists participait au financement dun Fellini (comme ici Satyricon, 1969) tourné en italien dans lindépendance totale. |
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| Pourtant, au-delà des jugements de valeur, des bons ou mauvais crus et des cinématographies en hausse ou en chute libre, plusieurs faits demeurent. Peu de gens contesteraient que depuis le milieu des années 70 (soit depuis la systématisation du phénomène des « blockbusters », avec des films comme Jaws et Star Wars), le paysage du cinéma mondial a changé de façon profonde et durable: les « multiplexes » ont graduellement remplacé les salles de quartier et imposé une vitesse de roulement à la programmation qui ne cesse daccélérer; lexplosion de la vidéo a tué les salles de répertoire et modifié la façon dont les films sont faits, vus et appréciés; la baisse de lâge moyen des spectateurs a amené les studios à cibler de plus en plus les spectateurs adolescents, avec les résultats que lon sait; plusieurs cinémas nationaux majeurs (comme ceux de lItalie, de lAllemagne et des pays de lEst) ont été rayés de la carte ou ne sont plus que lombre de ce quils étaient; et la domination économique du cinéma américain est telle que de plus en plus de cinéastes étrangers (et même québécois !) décident de tourner en anglais. Mais ces changements importants ont eu des conséquences pernicieuses qui vont augmentant; lavènement des multiplexes a permis aux «majors» doccuper artificiellement de plus en plus décrans, doffrir quatre projections dun même film en deux heures et dimposer un rythme dexploitation qui court-circuite à la fois le bouche à oreille et la critique (ce qui permet au pire navet dengranger dix fois plus dargent quun film que les gens se recommandent chaleureusement!). De même, lexplosion de la vidéo (qui aurait pu théoriquement favoriser lémergence dun public de plus en plus cinéphile) a accéléré la mort des cinémas de répertoire, éliminé la seconde chance quils offraient à des films qui navaient pas marché lors de leur première sortie en salles et permis au cinéma américain doccuper un deuxième front (le foyer) qui favorise les films demandant peu dattention aux dépens de ceux qui exigent un minimum de concentration. Dans ces circonstances, il était presque inévitable que les cinémas nationaux (qui trouvaient refuge dans les salles de répertoire et dépendaient de la fidélisation dun public cinéphile) connaissent une situation de plus en plus difficile, situation aggravée par la domination croissante du cinéma américain (par ses films, mais aussi par ses salles) dans leur propre pays. Ajoutez la foi aveugle que les décideurs (dici comme dailleurs) placent désormais dans les enseignements de gourous du prêt-à-filmer (comme le professeur de scénarisation Syd Field), la pratique maintenant systématique des projections-tests (qui affadit inévitablement les films), le contrôle croissant des grandes sociétés sur les distributeurs (qui permet à Seagram de forcer Universal/October à abandonner Happiness ou à Blockbuster dinfluencer le montage de Crash); sans oublier le climat de rectitude politique et un rafraîchissement palpable de la censure américaine (surtout lorsquil sagit de films étrangers, comme Attache-moi! ou Romance); et vous avez le portrait dun cinéma mondial malade, dont la santé précaire dépend des désirs du géant américain qui monopolise souvent ses salles, forme les goûts de son public et tente même de lui dicter jusquà la langue dans laquelle ses acteurs doivent désormais sexprimer. Bref, vous avez la matrice dun cinéma américain qui est arrivé à imposer son système, à « formater » les goûts de tous les habitants de la planète et à mettre les spectateurs à sa main. Et il faudrait être aveugle (ou dun ethnocentrisme terrifiant) pour croire que les changements quil a amenés ont contribué à lenrichissement du cinéma mondial... |
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![]() Les multiplexes ont permis aux «majors» doccuper de plus en plus décrans, doffrir quatre projections dun même film en deux heures et daccélérer le rythme de programmation. |
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| Devant une telle situation, il est difficile de ne pas être nostalgique de lépoque où un cinéma (comme lÉlysée, à Montréal) gardait facilement un Rohmer à laffiche huit mois, où la United Artists pouvait participer au financement dun Fellini tourné en italien dans lindépendance la plus totale, où un Roger Corman (qui navait pourtant pas la réputation dun esthète!) nhésitait pas à lancer en grande pompe le dernier Bergman et où les «majors» et les censeurs approuvaient sans problème des films aussi audacieux que Blow Up, Le dernier tango à Paris, The Wild Bunch ou Seven Beauties. Certes, il se fait encore (Dieu merci !) des films intéressants et parfois même passionnants. Mais ces films sont lâchés dans un système qui leur fait de moins en moins de place, rend leur carrière de plus en plus difficile et contribue à lappauvrissement du cinéma comme moyen dexpression artistique. Leur parcours dépend dailleurs désormais exclusivement de la survie de forteresses exceptionnelles (comme le complexe Ex-Centris, à Montréal), derniers bastions dune certaine vision du cinéma et ultimes remparts de lidée quil puisse encore être perçu comme une forme dart. (Incidemment, essayez dimaginer les deux dernières années de cinéma à Montréal sans les films qui ont pris laffiche à Ex-Centris, et vous verrez quil ne resterait plus grand-chose dintéressant à se mettre devant les yeux sans cette institution entièrement née du mécénat...) De fait, les films «étrangers» qui fonctionnent bien aujourdhui sont des films hollywoodiens tournés dans la langue de leur pays dorigine. Un film comme Cours, Lola, cours, par exemple, est (quoi quon en pense) un objet qui en dit certainement moins sur son auteur ou sur lAllemagne de son époque que sur linfluence dHollywood sur son réalisateur et sur les spectateurs de sa génération. Il semble avoir été conçu comme une carte de visite destinée à prouver aux «majors» que son auteur a complètement assimilé les codes dominants, quil a parfaitement intégré le vocabulaire visuel dHollywood, le seul qui « marche » et le seul qui compte. Car il ny a désormais que deux sortes de films étrangers: ceux qui tentent de battre les Américains sur leur propre terrain (en tournant en anglais ou en sattaquant à leurs genres) et ceux qui leur tiennent tête en se battant sur un terrain qui leur échappe (dAlmodovar à Kiarostami, en passant par Catherine Breillat). Que reste-t-il donc du cinéma qui nous a tous permis de croire quil était dabord une forme dart ? Quelques films avalés goulûment le temps dun festival, puis généralement laissés sur les étagères des distributeurs; le souvenir de classiques parfois difficiles (et quelquefois même impossibles) à retrouver en VHS et en DVD (eux aussi sous lemprise des distributeurs américains); et lespoir que laccessibilité de la DV puisse redonner un jour un peu de liberté aux créateurs dimages (espoir qui sévaporera dès que les «majors» passeront comme ils sapprêtent déjà à le faire au lancement simultané de leurs films en numérique dans toutes les salles de la planète). En lan 2000, le cinéma se divise donc essentiellement en deux clans: pas tant (contrairement à ce quon pourrait croire) lAmérique contre le monde, quun système de comptabilité contre une façon de voir. Car lAmérique nest pas plus charitable envers ceux de ses cinéastes qui échappent à son système (comme Lynch, Allen, Jarmusch et Altman...) quenvers ces «étrangers » auxquels elle tente dimposer ses standards. Tenir compte des enjeux actuels et des forces en présence, ce nest donc pas céder à la déprime ou trouver refuge dans la nostalgie, cest voir clairement ce qui fait que le cinéma (indépendamment des créateurs qui y uvrent) est en train de devenir une chose qui limite notre vision du monde au lieu de lélargir. Cest réaliser que pour comprendre les films il ne faut plus se contenter de regarder lécran, mais aussi sefforcer de voir le système qui permet à ces films dexister ou non. |
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| Douglas Sirk et Fassbinder : tout ce que le mélodrame permet par André Roy [ 24 images N° 103-104 p. 74-75 ] |
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![]() La Habanera (1937). Le cinéma de Douglas Sirk est un mélange de modernisme, délégance et de sentimentalisme. |
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| Avec treize classiques de Douglas Sirk, présentés avec neuf des plus brillants mélodrames de Rainer Werner Fassbinder, le Goethe-Institut offre pour la première fois à Montréal, de septembre à décembre 2000, la chance dapprécier la partie la plus flamboyante et la plus fascinante de luvre de Sirk (de son vrai nom Hans Detlef Sierck), un auteur que Fassbinder contribua à faire apprécier pour des qualités qui auparavant parurent à la critique, sauf pour des François Truffaut et des Jean-Luc Godard, comme des défauts et des faiblesses. Ce cinéaste très cultivé fut le plus souvent méprisé, mais dans les années 70 il devint une sorte doracle, de figure révérée, parce que ses films avaient été de grands succès populaires malgré leur mélange ahurissant de modernisme, délégance et de sentimentalisme. Rainer Werner Fassbinder était un homme qui réfléchissait avec beaucoup de précision sur ses activités de cinéaste. Ses essais et ses notes de travail, qui ont paru sous le titre Les films libèrent la tête (LArche, 1988), sont des repères qui permettent de suivre son parcours. Cest dans ce livre quon trouve ses commentaires sur les mélodrames de Douglas Sirk, quil admirait avec ferveur, car pour lui ce cinéaste avait «réussi à satisfaire aux exigences du système commercial et à faire malgré cela des films personnels». Cest chez Sirk que Fassbinder trouvera les arguments glorifiant lattitude du cinéaste vis-à-vis des personnages. Pour R.W.F., quel que soit le type dorganisation financière dun film, il faut que lauteur prenne parti pour les personnages, les aime et leur confère de la grandeur. Après sa rencontre avec Douglas Sirk en 1971, Rainer Werner Fassbinder créera son propre style de mélodrame, espérant atteindre le succès, mais il oubliera cette tendresse quil saluait chez Sirk, pour lui substituer une rage froide et politique contre lAllemagne de lOuest, qui, enfermée dans le miracle économique, cultivait lamnésie. On le constatera en voyant Tous les autres sappellent Ali (1974), qui nest certes pas une reprise de All That Heaven Allows (1956), mais dont le scénario en est proche. Fassbinder porte son attention sur la recherche des racines racistes du mépris qui entoure le couple Ali (un jeune Marocain) et Emmi (une Allemande plus âgée que lui). Son il est clinique et sévère, alors que celui de Douglas Sirk est plutôt ironique et touchant dans la description des pressions que subit le couple formé par Carry et Ron, elle, une veuve riche qui tombe amoureuse de son jardinier, de quinze ans plus jeune quelle. Comme il lécrit dans ses cahiers en 1972, Fassbinder trouve All That Heaven Allows désespéré et triste. Descriptif, il comporte peu de gros plans ; les décors, très précis, portent la marque de la situation sociale des personnages. Et le sentiment intense quéprouve le spectateur «ne vient pas de lidentification, mais du montage et de la musique», note-t-il. Désespoir et tristesse sont peut-être ce que retiendra principalement R.W.F. de sa perception des mélodrames de lexilé allemand. All That Heaven Allows est en quelque sorte une suite de Magnificent Obsession réalisé deux ans auparavant, et qui, dans la rétrospective, est accolé à Roulette chinoise (1976), un exercice de style en noir et blanc, une variation sur le motif de la haine, dont la sécheresse et le ton abrupt rappellent de loin le film de Sirk, tourné en Technicolor, sur lequel, dailleurs, on ne trouve aucune note dans le recueil de Fassbinder. Moins film historique que réflexion sur le destin brisé dune femme, Le mariage de Maria Braun (1979) accompagne The Tarnished Angels (1957), une adaptation réussie de Pylône de William Faulkner. Un « film incroyablement pessimiste », selon Fassbinder, qui se déroule dans le monde des aviateurs et ne «montre que des désastres». Ses différentes amours ne conduisent-elles pas Maria Braun au désastre, également ? uvre profonde sur la solitude et la peur, The Tarnished Angels est très proche de Written on the Wind (1956), ne serait-ce quà cause de la présence des deux mêmes comédiens, Rock Hudson et Robert Stack. Baroque et rigoureux, appelant constamment le deuxième, voire le troisième degré, Sirk y raconte lhistoire dune famille enrichie par le pétrole, et la relation entre deux amis opposés dans leur caractère, qui rencontrent lamour en la personne de Lucy (Lauren Bacall). « Tout y est mouvement et couleurs », souligne R.W.F., avec une «lumière aussi peu naturaliste que possible»; Written on the Wind est justement un de ces films qui libèrent la tête, note encore lauteur des Larmes amères de Petra von Kant (1972), ce mélodrame de lillusion tragique de lamour, théâtral, au kitsch expressionniste, dont lexaspération des sentiments des personnages et le choix des couleurs anti-naturalistes rappellent que Douglas Sirk adoptait de semblables partis pris esthétiques et plastiques dans sa mise en scène. |
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![]() Fassbinder et Rosel Zech dans Le secret de Veronika Voss (1982). |
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| Longtemps invisible, A Scandal in Paris (1945) est une évocation presque surréaliste de la vie de lescroc Eugène Vidocq, mais où une finesse ironique se déploie partout, dans le scénario et les dialogues, sous forme de blâme des institutions comme la police et la justice. Ce regard ironique, on le retrouve cette fois teint dun noir pessimisme dans Theres Always Tomorrow (1956), un mélodrame émouvant sur lhypocrisie et légoïsme rongeant une famille bourgeoise. On ignore ce quen pensait R.W.F. puisquon ne trouve dans son livre aucune remarque sur ces deux films. Il parle toutefois de Imitation of Life (1959), dernier film de Sirk tourné en Amérique : « Un grand film fou, de vie et de mort. Et un film dAmérique. » Luvre sera boudée par la critique qui y voyait une apologie du mariage aux dépens de la femme qui, sans époux, ne peut réussir dans la vie. On y trouve certes un sentimentalisme qui paraîtrait outré sil nétait transmuté par le lyrisme et la grande intelligence dune mise en scène qui réussit à nouer deux histoires parallèles. Un « film dAmérique », note pertinemment R.W.F. Sa prédilection pour les intrigues sentimentales et les passions excessives permet à Douglas Sirk de devenir un ingénieux critique de la classe moyenne américaine en mettant à nu les rapports sociaux et en centrant son attention sur la femme. Rainer Werner Fassbinder sera comme son prédécesseur le peintre de la femme, mais de la femme marginale, prostituée ou homosexuelle, épouse mal-aimée ou divorcée, nouvelle sainte désaxée, cernée par ses contradictions, ne sachant faire la différence entre la réalité et les faux-semblants que cette réalité lui propose en guise de consolation. Fassbinder, comme Sirk, ne tombe jamais dans le vérisme ou la lourdeur explicative en démontant les tragédies humaines. Contrairement à Sirk toutefois, son monde est sans espoir (sauf, peut-être, dans Les larmes amères de Petra von Kant). Fassbinder sest réapproprié le mélodrame, la métamorphosé en le réinscrivant dans cette Allemagne de la glaciation des cerveaux de laprès-guerre, lAllemagne de loubli et du spectacle de léconomie avancée. Pas de clins dil complaisants chez lui aux maîtres cinéastes comme Sirk, dans sa vision hallucinée des pouvoirs de lamour détruits par les pouvoirs de largent et de lidéologie, comme on le constatera dans Effi Briest (1974), Le droit du plus fort (1975), La femme du chef de gare (1978), Lannée des treize lunes (1978), Lili Marleen (1980) et Le secret de Veronika Voss (1982), également projetés (avec sous-titres français pour la majorité des films). Terminons cet article en priant les lecteurs de ne pas rater cette double rétrospective où le mélodrame se permet tout, dautant que quatre opus de Douglas Sirk, rarement vus parce que invisibles depuis longtemps, y seront présentés. Il sagit de Schlussakkord (Accord final, 1936), La Habanera (1937), Paramatta, bagne de femmes (1937), les trois premiers mélodrames de Sirk réalisés en Allemagne, et de Hitlers Madman (1943), sa première uvre américaine. |
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| Dieu seul me voit* par Yves Rousseau *en créole, un « Dieu seul me voit » désigne une séance de masturbation. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 103-104 p. 83-84 ] |
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