Robert Kramer, le chêne renversé par Janine Euvrard
[ 24 images N° 101 p. 30 ]
Robert Kramer est mort le 11 novembre dernier à Rouen, dune méningite. Il venait davoir 60 ans. Cinéaste engagé, Robert Kramer était né aux États-Unis. Sa participation à la lutte contre la guerre du Viêt-nam est sans doute ce qui le conduisit à sintéresser aux combats pour la décolonisation, à la situation de différents pays du tiers monde et de pays sortant du colonialisme, ex-colonisés ou ex-colonisateurs comme le Portugal, puis à quitter lAmérique pour résider en Europe, principalement en France, à la fin des années 70. Cinéaste engagé, voire militant (avec le groupe Newsreel de 1968 à 1972), Kramer sest cependant toujours interrogé dans ses films sur le sens de sa participation à lévénement et, simultanément, sur la forme de son cinéma.
De In the Country (1966) à Walk the Walk (1996) en passant par Milestones (1975), Docs Kingdom (1987) et Route One U.S.A. (1989), un road movie, regard dun exilé sur le pays quil a quitté, il réalise, plutôt que des documentaires stricto sensu, des films-essais où il met en scène une réflexion sur létat du monde, les rapports des individus avec leur passé, avec lhistoire, avec les lieux où ils vivent, avec le temps et lespace quils traversent.
En 1996, Robert Kramer tourne Walk the Walk, voyage de la Provence à Odessa, méditation sur létat du monde et plus particulièrement de lEurope. Il consacre lannée 1998-1999 à lenseignement, au Studio national des arts contemporains du Fresnoy à Roubaix. Cities of the Plain est le titre dun film quil venait de terminer dans les ruelles et les bars du quartier de son école, film quil a tourné avec la communauté kabyle de Roubaix.
Robert Kramer partageait sa vie entre son appartement parisien et son « refuge » comme il lappelait, une maison au bord de la Seine entre deux ports, Le Havre et Rouen. Il disait de ce nouveau pays dadoption: je suis dans le pays de Proust et de Flaubert, près de la route des abbayes, près de lendroit où la fille de Victor Hugo sest noyée, dans un des coins les plus délabrés de la Normandie. Tout est pauvre ici, les jeunes sen vont, et ceux qui restent se demandent ce quils attendent. Cest un pays de ploucs, un trou de bout du monde. Cest peut-être pour ça que nous laimons. Jen aime les gens, jaime le paysage.
Cet hiver, une tempête a dévasté plusieurs régions de France. En sortant de chez moi, jai vu certaines rues coupées par des arbres entiers qui gisaient déracinés, étendant leurs racines vers le ciel: un spectacle de désolation totale. Et tout à coup jai pensé à Robert Kramer. Il y avait comme de lindécence à voir ces arbres qui quelques jours auparavant étaient encore pleins de vie. Kramer était comme ces arbres. Il était beau, il respirait la force, une force tranquille. Jai eu le bonheur de lui rendre visite chez lui pour un entretien pour 24 images (n° 92, été 1998). Lorsquil ma ouvert la porte, il en remplissait tout lencadrement. Sa poignée de main était franche et chaleureuse, ainsi que son sourire. Il insistait pour parler français, un français parfois pittoresque, le français de quelquun qui avait voulu sintégrer, vivre en symbiose totale avec la France, son pays dadoption. Il avait le tutoiement facile et tout de suite ce large sourire qui vous mettait à laise. Nous avons parlé de longues heures. Je suis repartie sur ce sourire, mon entretien et des photos sous le bras, avec la promesse de nous revoir bientôt
Je voudrais terminer sur ces dernières paroles dune entrevue que Robert Kramer avait donnée à Patrick Leboutte, parue le 19 novembre dernier dans lexcellent premier numéro de la revue Limage, le monde : « Je viens davoir 60 ans et cest incroyable cela. [..] Je nai jamais pensé dépasser un jour les 40 ans. Mon père est mort à 58 ans, je nai aucune référence pour vivre cet âge-là, et donc la seule référence que jai cest moi, avec un pied dans une époque dont il ne reste que des chutes et lautre dans ce qui sannonce comme une nouvelle civilisation, avec une autre idée du corps, un autre fonctionnement mental, un autre rapport au langage. Communiquer par e-mail est-ce vraiment parler ? Quel plaisir apporte la sensualité par images de clavier ? Je me demande si, pour les nouvelles générations, le monde nest pas définitivement épuisé. Dans ces conditions, je ne sais plus très bien comment parler de transmission. Peut-être même nest-ce plus très bien de vouloir transmettre, cela peut devenir une posture. Ce qui est bien, je crois, cest de vouloir travailler et daller au bout de sa pensée. Ensuite on verra bien. »
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Manifeste pour un cinéma engagé par Sylvain L'Espérance*
[ 24 images N° 101 p. 31 ]
Avant dexister, le cinéma direct a été rêvé. Des cinéastes, dès la fin des années cinquante, ont voulu libérer le cinéma documentaire de lacadémisme, de la littérature et du statisme dans lequel il était enfermé; ils ont participé à la mise au point des outils et des techniques du direct. Ils ont posé sur le monde des regards poétiques, fureteurs, incisifs, humoristiques, intransigeants: toujours libres. Notre cinématographie entrait dans la modernité.
Quarante ans ont passé depuis les débuts du direct. Bien de leau a coulé sous les ponts. Le cinéma sest fait industriel et la télévision occupe maintenant le champ du documentaire: parfois des documentaires dauteur, parfois des films de commande et de plus en plus souvent des films dauteur qui ressemblent à des commandes.
Auparavant, on ne sembarrassait pas du qualificatif «auteur» pour décrire le cinéma quon pratiquait. Être documentariste cétait avant tout être cinéaste, être cinéaste impliquait quon était un artiste. On nen faisait pas un plat pour autant.
Être lauteur des films quon fait me semble aller de soi. Mais ce que le terme « documentaire dauteur » cache, cest la volonté des documentaristes de sauvegarder un minimum de liberté face au raz-de-marée industriel qui envahit le champ du documentaire.
Pris dans cet engrenage, le cinéma documentaire québécois ressemble de moins en moins à du cinéma. Avant laventure du direct il était académique, il est devenu conventionnel; il était littéraire, il est maintenant envahi par des interviews de porte-parole et des tableaux statistiques; il était statique, il est devenu conforme. Laventure du réel en est pratiquement exclue, le travail sur le langage na trop souvent quune fonction décorative. Les dimensions poétique, esthétique et philosophique sont, dans la majorité des films, évacuées.
Les premiers cinéastes du direct percevaient leur engagement non pas comme un privilège qui leur était accordé mais comme un devoir, un devoir de mémoire et une responsabilité face au présent aussi. Faire du cinéma cétait agir sur le monde et participer aux avancées libératrices de la société civile.
Quen est-il de notre engagement aujourdhui ? Heureux de compléter le financement dun projet de film, nous acceptons tous les compromis. Trop souvent les conditions nécessaires à la liberté de création ne sont plus réunies.
Cest le constat quil faut bien dresser au terme du visionnement de plus de 70 films qui constituent lessentiel de la production documentaire de la dernière année. Quelque chose sest perdu au fil des ans. Il ny a presque plus de longs métrages et les films sortent de moins en moins en salle. Comme si le documentaire nétait plus du cinéma.
Pourtant, chaque année, des cinéastes viennent bousculer le conformisme ambiant et nous prouvent que le cinéma documentaire nest pas mort après le direct, quil sait encore transgresser les genres et engendrer de nouveaux regards sur le monde. Ces cinéastes se livrent à une quête didentité, de territoire, dimaginaire et dabsolu. Mais quelques films par année, ce nest pas suffisant pour célébrer la vigueur du documentaire, trop largement dominé par lasservissement.
Il ny a pas si longtemps, les artistes ouvraient des espaces de liberté et donnaient à voir des chemins de résistance. Aujourdhui ces voix sont portées par de nombreux acteurs de la société civile, des hommes et des femmes qui luttent pour leur liberté.
Cette lutte ne devrait-elle pas aussi être celle de tous les cinéastes ?
* Cinéaste et producteur, a entre autres réalisé Les printemps incertains et Le temps quil fait.
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D'un Fantasia à l'autre
L'honneur du père par Marco de Blois
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 101 p. 32-33 ]
Lancé dans les cinémas Imax de plusieurs pays le 1er janvier 2000, Fantasia 2000 fait partie de ces objets extravagants qui méritent quon leur accorde quelques lignes de réflexion. Extravagant ? En tout cas, il ne sagit pas dun film comme les autres. Davantage que loriginal, Fantasia 2000 est une oeuvre en constante autopromotion, ayant comme sujet le miracle de sa propre existence. Aussi, dans la production disneyienne, il faut le distinguer des divertissements habituels que sont The Lion King ou Beauty and the Beast; à la rigueur, on peut le voir comme une sorte de brochure luxueuse de compagnie dans laquelle Disney, avec preuves à lappui, soutient quil sait encore et toujours faire du Disney. Que lhéritage du père na pas été dilapidé.
Pourtant, Fantasia, loriginal, laisse derrière lui son lot de mauvais souvenirs pour la compagnie. Dans la biographie du géniteur de Mickey Mouse, ce film figure dailleurs comme une sorte de Waterloo. Alors, pourquoi Fantasia 2000 ? Un retour en arrière peut expliquer la place majeure mais ambiguë quoccupe la première version du film dans la filmographie disneyienne.(...)
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 101 p. 32-33 ]
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