Hommage à Jean Chabot
par Marie-Claude Loiselle

Fragments
par France Pilon

Souvenirs de Voyage
par Catherine Martin

Chabotage en Amériques
par André Pâquet

Chabot et les chaises
par Nancy Huston

Carnet de travail

Jean Chabot en 2001, lors du tournage de Tableaux d’un voyage imaginaire.
Combien nous regrettons et ne cesserons de regretter la disparition, en octobre dernier, de notre collègue et ami de 24 images, Jean Chabot, qui fut aussi pour nous et tant d’autres une des figures majeures et singulières de notre cinématographie. Nous nous souviendrons d’un homme dont la parole et les écrits, pleins de détours et d’envolées, n’en finissaient plus de répandre leurs ondes ludiques et cependant intenses, acérées et visionnaires. Cinéaste, mais avant tout intellectuel, il était pour nous tous un investigateur lucide et infatigable de l’espace collectif québécois, de notre appartenance, de notre identité, sans cesse hanté par la perspective de voir notre mémoire se dissoudre jusqu’à la disparition de ce que nous sommes comme peuple.

Esprit foisonnant, il apparaissait aussi, plus que jamais peut-être, comme un créateur frénétique. Il savait avoir tant à accomplir encore, pressé par une soif sans limites de nommer et de montrer les choses. Quelques jours avant sa mort, grandement affaibli mais toujours aussi résolu, il s’est rendu à la Sodec déposer un projet qui sera son dernier mot : le scénario d’un film consacré au peintre Ozias Leduc intitulé L’homme qui pensait mourir. Jean voulait encore y croire. Il voulait vivre.

Un homme comme lui n’accepte pas la mort, ni les verdicts fatals. Devant l’état actuel de notre cinéma – dont il constatait avec désarroi l’inaptitude à produire des images capables de « frapper de plein fouet la mémoire des spectateurs » alors que trop d’images semblent n’avoir « plus rien à dire à qui que ce soit » –, tout comme devant ce qu’est devenu notre monde aujourd’hui, « un monde qui s’est défait sous [nos] yeux » et où il n’y a plus que « du silence entre les êtres », sa lucidité, marquée par l’angoisse et le pessimisme, ne laissait cependant jamais de place ni à la nostalgie, ni à la défaite. Il ne supportait pas l’indifférence vers laquelle entraîne le fatalisme de tous ceux qui « en ont pris leur parti». Sans jamais être nommé comme tel, le sens d’une responsabilité commune face au monde dans lequel nous vivons nous sollicite à chacune des paroles, si impétueuses chez Jean Chabot, qui jaillissent en éclats lumineux de ses films autant que des textes qu’il signe au fil des ans dans le journal Le Devoir, puis dans les revues Format Cinéma et Lumières, et enfin dans nos pages. C’est que chez lui, la parole est issue d’une pensée en mouvement où s’entremêlent la création et la vie. Le cinéma devient comme une onde vitale par laquelle il fait corps avec le monde, au sens physique du terme (rappelons-nous par exemple Voyage en Amérique avec un cheval emprunté (1987) et La nuit avec Hortense (1988)) comme au sens d’une communauté humaine. Un monde jamais envisageable sans la faculté de «retrouver l’origine des choses pour échapper à ce qui au fil des jours se défait et s’affadit» (comme il est dit dans Voyage en Amérique..., une des plus grandes œuvres du cinéma «documentaire» québécois), mais non plus envisageable sans la volonté de revenir à un degré zéro du filmage libéré de ce « tout est représentation » qui, dans l’univers contemporain des images, supprime toute adhérence au réel et la possibilité de rendre compte de ce qui se joue autour de nous.

La grande force du regard que Jean Chabot portait sur les choses était de savoir extraire d’une réalité ce qui échappe aux autres, de poser les questions sourdes qui devenaient impossibles à esquiver dès lors qu’elles se trouvaient formulées par lui. Ainsi disait-il souvent que ce n’est pas tant ce que les gens disent qui est fascinant mais plutôt ce qu’ils taisent. Tout le travail de trente-cinq années de création s’est inscrit, pour Jean Chabot, sous le signe de l’exigence de mettre en lumière ce qu’on ne voit pas ou ne savons plus voir, bras de fer contre le silence et l’oubli. Pour le cinéaste qu’il était, le cinéma c’était aussi ce qui permet la reconnaissance d’un territoire intérieur, imaginaire, indissociable de l’appartenance à un espace collectif réel. Jean Chabot était lié à ce qu’il filmait par la nécessité d’appartenir à un pays, une histoire et une mémoire devant trouver un écho jusqu’à nous, dans le présent.

Si la question de l’appartenance se retrouve au cœur de son œuvre, elle y est moins présente comme une affirmation que comme une quête l’ayant mené sur les routes de l’Amérique, du Québec urbain et rural jusqu’aux États-Unis (Voyage en Amérique..., Notre Dame des chevaux (1997)). C’est également elle qui l’a entraîné vers l’exploration des chemins douloureux de l’exil dérivé de la volonté « d’être ailleurs », cette « veille hantise québécoise, qui s’est jouée et rejouée de film en film » et qu’il retrouve aussi incarnée dans la figure canadienne-anglaise de Nancy Huston (Sans raison apparente (1997)), tout comme dans celle de Mack Sennett, célèbre cinéaste hollywoodien originaire des Cantons-de-l’Est (Mack Sennett, roi du comique (2000). « Comment être d’un endroit ? », « À quoi l’appartenance se voit-elle ? » a-t-il déjà écrit. Cette préoccupation ne cessera jamais de le hanter et de le pousser à tenter de saisir quelque chose de ce peuple québécois dont nous n’arrivons pas à avoir une idée très nette, ce peuple qui « perd la mémoire de génération en génération, s’enfonce plus avant dans le silence, la discontinuité, l’oubli... ».

Et puis, il y avait cette autre idée obsédante qui le tenaillait. Jean en parlait souvent et il y a fait allusion dans plusieurs de ses textes, comme ici : « Ne peux m’empêcher de penser que trente ou quarante années de cinéma québécois débouchent ainsi [...], sur des œuvres tronquées, inachevées, incomplètes. » Quel triste sort l’a fait rejoindre le cortège des Jutra, Groulx, Mankiewicz, Lauzon dont il évoquait si souvent les noms ? À une échelle plus large, la tragédie des artistes québécois de la génération précédant la sienne ne quittait pas non plus son esprit, comme s’il se sentait serré de près par cette bête sans visage mais oppressante qu’on appelle le destin. Sa façon à lui de le défier aura été d’assumer pleinement, avec une générosité et une droiture remarquables, son rôle d’homme, de citoyen, d’artiste responsable, qui sans compter investissait son énergie à témoigner pour nous tous de ce que nous sommes, en se projetant, lui-même et son œuvre, au-delà de ses propres limites. C’est pour cela que nous ne lui connaissions que des amis et des gens qui le respectaient.

C’est aujourd’hui au tour des gens qui ont partagé, par leur travail, des heures fécondes et stimulantes de venir témoigner de leur amitié : France Pilon, qui a été monteuse de plusieurs films de Jean Chabot dès ses tout débuts, Catherine Martin, monteuse du vertigineux Voyage en Amérique avec un cheval emprunté, André Pâquet, collaborateur précieux depuis La fiction nucléaire, ainsi que la romancière et essayiste Nancy Huston qui, après sa participation à Sans raison apparente, a entretenu un échange épistolaire soutenu avec Jean, sous forme de méditation autour du travail de création, des centaines de pages de correspondance dont on peut lire ici quelques riches passages.

Les voies qu’ont ouvertes les films et les écrits de Jean Chabot sont passionnantes et innombrables. Il n’en tient qu’à nous tous de poursuivre plus avant sur ces chemins frayés. Ils sont brûlants et nous appellent. <

Marie-Claude Loiselle
Ce texte est une version remaniée d’un article paru dans Le Devoir du 18 et 19 octobre 2003.

[ 24 images n° 116-117 p.34-36 ]

Tournage de Notre Dame des chevaux.

Jean Chabot sur le plateau d’Une nuit en Amérique (1974). Pierre Mignot à la caméra.
Fragments
par France Pilon

[ 24 images n° 116-117 p.37-39 ]
Plan d’ensemble
Le matin des magiciens, Lovecraft, Coltrane, Charlie Mingus, Jean qui turlute marquant le rythme d’un mouvement rapide de la main sur sa cuisse, L’amour fou, le Black Bottom, Muddy Waters, Nadja, Jean qui tire quelques sons de sa musique à bouche, assis dans un coin, papiers épars autour de lui, une image de rêve flottant dans sa mémoire, Nina Simone, la musique tibétaine, Tony Scott, Pee Wee Russell, Miles Davis, Jean qui tisse à travers tout ça les fils de son prochain scénario… Jean qui écrit. Jean qui veille. Jean qui navigue toutes antennes déployées sur la toile de fond de son existence. Il capte. Il enregistre. Il observe. Il digère. Fume sa pipe. Il écrit, écrit, écrit. Le regard tourné vers l’intérieur, il garde le cap sur sa vision. Le regard tourné vers l’extérieur, il dirige les techniciens, les comédiens, il tourne, il monte… Présent au-dedans et présent au-dehors, Jean qui pêche, Jean qui dessine, Jean qui grave de petites plaques de linoléum dont il tire des épreuves maison, les mains occupées, l’esprit en veilleuse. Le chant d’un tambour amérindien. Aux époques de salle de montage, Jean s’installe. Prend campement et notre vieille complicité s’éveille. Il aime l’étape du montage. Aime les surprises, le jeu du hasard, l’idée folle un peu hors contexte, à essayer tout de même au cas où…, les croisements inusités, les combinaisons osées, les renvois inquiétants, le flou, l’incertain. Jean attentif à ce qui est inquiétant. Au surgissement de l’imprévisible. Aux zones d’ombre. Aux présences non palpables. À la mort. Prêt à tout remettre en question, tout le temps, jusqu’à plus faim, fouillant les chutes au cas où… On ne sait jamais. Jean superstitieux. Celui aussi qui, devant les ultimatums, les dates butoir, les échéances, se mettait en colère. Jean le petit homme mauvais. Il aimait les plans longs, très longs, les ruptures de ton, les moments suspendus, et nous rivalisions de finesse cherchant à nous surprendre l’un l’autre. Jean joueur.

Gros plan
Ma première rencontre avec Jean Chabot le cinéaste, remonte à 1965 je crois. Soirée de cinéma au Collège Saint-Maurice à Saint- Hyacinthe. Jean Chabot, élève du séminaire, institution voisine du collège, présentait aux couventines mascoutaines son premier film étudiant : Le chapeau. Pour une raison totalement oubliée, j’étais en retard ce soir-là. Je me glisse dans la salle communautaire sur la pointe des pieds, n’osant aller m’asseoir de peur de déranger. Le film était déjà commencé. Cependant, le véritable spectacle n’était pas sur l’écran. Jean Chabot, debout à l’arrière de la salle à côté d’un projecteur bruyant, s’arrachait littéralement les cheveux. Il gesticulait nerveusement, exécutant un pas de danse compliqué, torturé. Le son ne sortait pas clairement, les collures sautaient et il devait implorer les dieux pour que, fléau des fléaux, la pellicule ne déchire pas. À un moment il s’est retourné et nos regards se sont croisés. Gêne. Confusion. Sourire mi-figue, mi-raisin. Ce fut mon premier contact avec Jean Chabot le réalisateur. Jean Chabot et l’angoisse des premières. Vulnérable. J’allais connaître par la suite de nombreuses projections à ses côtés et l’angoisse serait toujours de la partie. Il ne s’assoyait pas. Ne se mêlait pas aux spectateurs. Il marchait de long en large au fond de la salle, en proie à ses doutes et démons intérieurs, pesant et soupesant toutes les réactions, tentant d’y lire, comme dans un oracle, le succès ou l’insuccès de son film. Je me souviens d’une soirée, au cinéma Maska je crois, où il n’y avait pas dix personnes dans la salle. Un désastre. Désemparé mais tenace, il faisait face. Son esprit batailleur prenait la relève. Refusait de se laisser abattre. Jean contre vents et marées. Jean batailleur.

Plongée
Quelques mois plus tard. Petit restaurant quelconque. Rue des Cascades, Saint-Hyacinthe. Nous prenons un café et je l’écoute. Verbo-moteur, érudit, captivant et rieur. Le rire homérique de Jean Chabot… Jean le conteur. Il racontait ses projets de films, décortiquant ses scénarios, plan par plan, avec enthousiasme et ferveur. Des heures durant. Longs plans de corridor. Longs plans de train. Puis rupture, brèche. Irruption du rire comme une catharsis. Il était parfois hanté par des images mentales très précises, hallucinantes. Le grand délire de sentir un filon. Visions complexes qu’il cherchait à transposer sous forme de gags. Le burlesque. Buster Keaton, Harry Langdon, Mack Sennett… Les mécanismes du rire le fascinaient. Il avait tout vu, tout analysé. Il cherchait « la formule » qui lui permettrait de marier deux trames aussi différentes que la pensée de William James, le philosophe américain, et le mode burlesque. Il voyait, lui, un point de jonction, une passerelle entre ces deux univers. 1966-1967 : Dormez-vous… Révolte contre la bourgeoisie et fantasmes d’un collégien. Tourné à Saint-Hyacinthe. Film mort-né. La copie du montage final avait été déposée dans le coffre arrière de la voiture de Francine Saïa, monteuse du film. Qui eut un accident. Qui a fait remorquer la voiture. Qui a découvert, deux jours plus tard, en retournant chercher la voiture, que le coffre arrière avait été forcé, et la précieuse copie volée. Mauvais sort. Jean silencieux. Désemparé. Privé de son film. Pas les moyens de tirer une nouvelle copie de travail. Fade out.

Fondu enchaîné
Rue Barclay, à Montréal. Sept Jours, Le Devoir, Jean critique de cinéma. À bout de souffle, Les sept samouraïs, Bergman, Fellini, Antonioni, Jerzy Skolimowski, la Nouvelle Vague française, la nouvelle vague italienne, les ciné-clubs, le cinéma Verdi… Philippe Garrel, délirant, débordant comme lui. Retour rue Barclay après les séances de cinéma, le soir, marchant rue Guy, puis Côte-des-Neiges en direction de la rue Barclay, chantant et improvisant sur le thème de « Three Blind Mice » en compagnie de Claude Beaugrand et de Francine Poirier, les amis de toujours. Intellectuel, passionné, esprit critique et pénétrant. Jean clairvoyant, Jean perspicace. Mon enfance à Montréal, programme Premières œuvres dirigé par Jean Pierre Lefebvre, ONF. Manifestant un amour incommensurable pour son Saint-Jean-Baptiste natal. Portant la blessure d’un enfant privé trop tôt de la présence de son père. Jean visionnaire.

Travelling avant
Août 1971. Rue Saint Kevin à Montréal. Pour son anniversaire et avec la complicité de Pierre Mignot, je lui offre une boîte de pellicule. Dix bobines pour tourner un film. Est née alors une longue saga, Notre Dame des chevaux, fresque rurale, western québécois, qui devait se tramer durant 25 ans. Hortense déjà comme personnage féminin. Une époque en pièces détachées. Les thèmes fétiches de Jean sous une forme éclatée. Il puisait son inspiration à toutes les sources. L’actualité, l’histoire, le fait divers, le rêve de la tante Aline, l’histoire de sa cousine Francine, de l’oncle untel ou dans les gestes lents de l’homme engagé de son père, les mondes parallèles, les esprits voyageant dans l’espace, la colère amérindienne, le hobo au teint verdâtre surpris par le feu dans le sous-sol d’une maison désaffectée… Tout, absolument tout l’interpellait. Il croisait les bras, témoin malgré lui de ce fragment de vie qui aurait pu tourner au désastre, observant les pompiers au travail, fumant la pipe inlassablement, le regard dans le vague… il s’exposait, il absorbait très lentement cette matière première brute qui allait plus tard ressurgir au détour d’un scénario, transposée, transformée en récit cinématographique. Une nuit en Amérique, Sans raison apparente, lentes suspensions au-dessus de la réalité quotidienne, dérive intérieure devant l’horreur au jour le jour inspirée des gros titres de l’actualité.

Il suivait l’ample mouvement d’une vague de fond, qui selon les époques prenait la forme de tel ou tel scénario, toujours la même vague, puissante, toujours le même bourdonnement au fond de lui, qu’il cherchait à canaliser. Qui a pris, ultimement, la forme de Atchigan. Rue Hutchison, à Montréal. Des piles et des piles de notes. Des séquences écrites et réécrites. Des mois et des mois d’écriture. De 10 heures du matin à minuit. Plongé dans une fresque plus grande que nature. D’où la difficulté de mouler sa vision dans le cadre d’un scénario. Jean en plongeur sous-marin. Naviguant sans boussole, au jugé, sondant les couches profondes de sa psyché. Mémoires familiales et ancestrales et, en contrepoint, l’inconscient collectif. Jean et la mémoire. Jean et le contrepoint. Travelling Blues. Des images travaillent. Atchigan était si volumineux en bout de parcours, qu’il devait le transporter dans de vastes sacs d’épicerie.

Travelling arrière
Cinéaste dans toutes les fibres de son corps, de son cœur et de son âme. Jean fait d’images et de musique. Jean révélateur. Initiateur aussi : c’est lui qui m’a ouvert la porte de l’univers cinématographique dans lequel je baigne depuis. Allumé, observateur. Jean multiple. Jean unique. Phare balayant la nuit. Jean Chabot. <

France Pilon a commencé sa carrière de monteuse avec les premiers courts métrages de Jean Chabot. Elle a aussi monté Une nuit en Amérique, Histoire de pêche, Sans raison apparente ainsi que Notre Dame des chevaux pour lequel elle a aussi coécrit le commentaire avec Jean Chabot.
Souvenirs de Voyage
par Catherine Martin
C'était au début du mois de septembre 1986. Jean Chabot m’avait demandé quelque temps auparavant de monter son film Voyage en Amérique avec un cheval emprunté. [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 40 ]

La fiction nucléaire.

Le cinéaste Naceur Ktari et Jean Chabot à Tunis en 1978.
Chabotage en Amériques
par André Pâquet

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 41-45 ]
[...] Chabot… Ce nom ne viendrait-il pas de Giovanni Caboto, le navigateur génois qui, longeant les côtes du Cap-Breton (?) ou de Terre-Neuve (?), précéda Cristoforo Colombo, cet autre Génois, au service des rois d’Espagne, à la « découverte » de ces terres des Amériques ? Je me souviens qu’un jour en passant à Nervi, près de Gênes, je lui envoyai une photo d’une plaque de nom de rue avec le nom du navigateur ! Car son nom a toujours évoqué pour moi le mot « cabotage », ainsi que l’on dit de la navigation en vue des côtes, et qu’ont pratiquée justement les découvreurs de ces mêmes Amériques. [...]

[...] Cette navigation à plusieurs, et en vue des côtes, caractérise pour moi l’entreprise intellectuelle de Chabot. Une exploration incessante du monde à partir du pays, à partir de nous-mêmes. Les témoignages venus de plusieurs parties du monde lors de sa mort nous ont rappelé cette présence; l’hommage que vient de lui rendre le festival documentaire de Nyon, Visions du réel, en témoigne à son tour.
Lorsqu’en 1977 nous sommes partis avec un premier « cheval emprunté » pour parcourir les deux rives du Saint-Laurent et y visiter les villages ciblés par Hydro-Québec pour y construire éventuellement des centrales nucléaires, ce fut alors l’occasion de rencontres fortuites, de contacts qui justement nous permettaient de trouver des repères qui nous rappelaient cet esprit des premiers caboteurs/découvreurs.
Pour Chabot, parcourir ce territoire américain qui est le nôtre, c’était se l’approprier en l’apprivoisant. C’était aussi le reconnaître comme faisant partie d’un grand tout qui va du nord au sud pour réunir les deux pôles de notre planète. C’était être d’Amérique dans une perspective globale. En faire le tour à partir de chez nous, c’était prendre conscience de ce qui nous ressemblait ou nous rassemblait. C’était évaluer et mesurer les forces qui l’unissent, mais aussi celles qui cherchent à y exercer un pouvoir dominant sur le plan politique ou économique.

[...] Je crois que l’art de Chabot était celui de rapprocher ce qui nous semble distant, de lui donner une nouvelle signification, de donner un nouveau sens aux choses, même à ce que l’on peut trouver derrière les choses, les événements, ou le monde qui nous entoure.
Je crois sincèrement que pour Chabot, la quête du sens de la vie, de ce qui nous entoure et fait notre monde, posait la question fondamentale du cinéma documentaire. Un cinéma où l’image doit pouvoir fonctionner sur le plus vaste registre possible de contenus. Pour lui le problème de la représentation était de trouver les autres fonctions de cette représentation, à part celle de capter le réel. Jean n’affirmait pas une réalité; au contraire, il cherchait à savoir comment différentes réalités agissent les unes sur les autres.
Chez nous, dans le cinéma documentaire, l’art de raconter est devenu chose rare. Cela tient avant tout, je crois, à l’omniprésence de l’information. En effet, chaque jour, on nous renseigne sur tout ce qui s’est passé à la surface du globe. Et cependant nous sommes pauvres en histoires éclairantes, surprenantes. Cela tient peut-être à ce que les événements arrivent jusqu’à nous sans être accompagnés d’explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert à l’information.
L’information a pris une telle valeur qu’elle détermine la vision du monde. C’est de l’actualité... Quand tout le monde regarde la guerre du Golfe, personne ne regarde du côté de Vilnius (ou ailleurs !). On guette quelque chose en un seul endroit, pas ailleurs, même s’il s’y passe des choses graves. Cela vaut pour plusieurs des sujets que traitent les documentaires.
Or l’effet pervers de cette situation réside dans une impression d’isolement, une incapacité à comprendre les événements internationaux. Le sens global est perdu face à ce trop-plein d’information. On est accablé par une information essentiellement visuelle. L’image, c’est-à-dire celle qui donne un sens, qui suscite l’imaginaire, qui fonctionne au contenu, est de plus en plus rare. On a l’impression d’être entouré de tragédies et de dérapages dont l’analyse nous échappe et qui permettrait de mieux mesurer notre monde.
Pour Chabot, et pour paraphraser Serge Daney, « ce visuel-là n’est pas de l’image, c’est quelque chose d’autre. Le visuel est en rapport avec la perception, le nerf optique, la physiologie : un flipper, un jeu vidéo, un texte sur un écran, une pub, tout ça, c’est du visuel… L’image, la vraie, a toujours rapport à l’autre ».

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 41-45 ]
Chabot et les chaises
par Nancy Huston

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 116-117 p. 46-51 ]
Je voudrais, à travers la lecture de plusieurs extraits de lettres et écrits de Jean Chabot de ces dernières années, évoquer son cinéma « à bâtons rompus » et vous convaincre que les bâtons en question sont des bâtons de chaise. Ses films reposent à mon sens sur quatre chaises ou plutôt quatre attitudes fondamentales par rapport aux chaises, que j’évoquerai successivement (par force) mais qui peuvent aussi exister, bien sûr, dans la simultanéité. *

* Ce texte a été lu par Nancy Huston lors d’une journée hommage à Jean Chabot, le 14 février dernier, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois.
. La première chaise,
c’est celle en bas de laquelle on tombe


c’est celle du conteur

La troisième chaise
est celle dont on bondit
La plus belle des chaises
du cinéma chabotien : celle de la lévitation

Pour mériter d’exister, un film – même « documentaire » – ne doit pas se contenter de dire et de transmettre le réel; il doit provoquer un sentiment d’irréel, d’émerveillement, de magie. Il doit non seulement informer mais transformer le regard que nous portons sur le monde.

Car les apparences sont trompeuses, et chacun des êtres que nous croisons recèle comme nous tout un univers :

26 janvier 1999 « …une de mes hantises à moi, profonde : cette notion que tous les individus de la Terre sont comme moi pétris de rêves et d’émotions, d’élans, d’abîmes, de peurs, de besoins... Je m’étais dit cela un jour en regardant des gens dans un camp de réfugiés, qu’ils avaient une vie intérieure en tous points semblable à la mienne, peut-être juste plus aiguë cependant. C’est une image qui ne m’a plus quitté depuis ce jour-là. Et bien sûr c’est une connaissance qui change tout, même si la vie sociale nous tire sans cesse dans d’autres directions. C’est fantastique de savoir que tous les gens ont une âme, au sens non religieux du terme, en tout cas non catholique, même si les apparences sont contraires. C’est même la clef de la condition humaine, non ? cette contradiction entre les apparences et ce qui se passe dedans. »

Il faut donc filmer de telle manière qu’on puisse deviner l’âme même des êtres les plus banals, les plus apparemment conformistes. De ce point de vue, même si Jean n’en était pas satisfait, Tableaux d’un voyage imaginaire, le film qu’il a tourné cette année-là dans les provinces maritimes avec Chedly Belkhodja, est parfaitement cohérent avec son projet d’ensemble. Combien il eût été facile, dans un film sur le tourisme, de caricaturer et de se moquer de ces groupes qui débarquent bêtement d’un car, moches et mal fagotés, pour assister à la mise en scène kitsch d’un passé moyennement palpitant... Mais non : Jean a à cœur de faire sentir le besoin de rêve qui anime chacun de ces touristes : l’importance, dans les quelques journées de loisir dont ils disposent dans l’année, de se tourner vers le passé pour comprendre un peu mieux qui ils sont et d’où ils viennent. Est désolant, non le clinquant du tourisme en tant que tel, mais la détresse qu’il dissimule : chômage, solitude, dépérissement des communautés. À épouser le regard que porte Chabot sur ce monde, un regard non de mépris mais de compassion, il se produit dans notre tête un petit déplacement : on a gagné en intelligence, on s’est élevé, serait-ce d’un millimètre, au-dessus de nos préjugés.

C’est ce que disait déjà, en 1985, L’Historiographe : une lecture, étonnante vision d’une « incursion dans l’au-delà » au cours de laquelle Jean retrouve son père, pourtant mort depuis trente ans déjà, son oncle Richard, et puis... le merveilleux Édouard, son arrière-grand-père, qui, lui, était mort bien avant la naissance du cinéaste. Les deux frères entreprennent d’expliquer à Édouard ce que fait son arrière-petit-fils. « Le cinéma, c’est pas de votre temps ça, pépère, ça doit pas vous dire grand chose... » Et le grand’père de protester :

«Ben voyons donc, c’est une invention de mon siècle ça Richard, pas du tien ! À part quelques trucs que vous avez ajoutés… Vous avez jamais vraiment su vous en servir... Moi-même, j’ai vu l’historiograve au moins trois fois. Et vous me dites que c’est ça qu’il faisait ? Faut qu’il me conte ça lui-même ! » Et le voilà qui les entraîne dans ma direction d’un pas ferme. On devine la violence de l’émotion qui s’empare de moi à cet instant précis. Je les regarde venir, pendant une fraction de seconde je cherche dans quels termes je vais pouvoir m’expliquer du travail que j’ai fait (comme eux ont défriché, construit, nourri, j’aurai filmé).

Une fois émergé de sa vision, Jean interroge sa tante Augustine, dont les souvenirs remontent au début du siècle et qui se souvient de ce grand-père : ne serait-il pas allé voir, effectivement, « l’Historiographe », ce projecteur grâce auquel étaient présentés des tableaux animés historiques, et qui avait connu un « immense succès » à Saint-Jean-Baptiste en 1897 ? La tante est évasive :
que le bout de notre nez ou que l’apparence des choses. D’ailleurs, pour parvenir à ses fins, il se servait beaucoup de tableaux, d’images. Il nous inventait de grandes fresques où l’histoire se passait à toutes sortes de niveaux, au ciel, en enfer, dans le passé, dans l’avenir. Il disait que c’était là la seule manière de nous amener à percevoir les choses telles qu’elles sont, en réalité, et non pas telles que nous pensons qu’elles sont. »

Songeur, Jean répond : « Ah le mouvement, c’est sûr que c’est le temps. Il avait dû saisir ça tout de suite lui aussi. « Et sa tante Augustine de renchérir : « Absolument ! Ton arrière-grand-père disait : N’importe quel mouvement d’un corps ou d’un objet, c’est sa pénétration par le temps, pénétration au sens d’accouplement. Si on pouvait faire voir ça avec l’Historiograve, il y aurait des cas de lévitation dans les salles ! » Comme conteur, ça le tentait beaucoup. Il nous a souvent fait lever de notre chaise. » Fais-tu ça aussi ? [...] La lévitation, sais-tu comment faire ? »

Jean était convaincu (comme moi) que pour faire « lever », pour atteindre aux vraies hauteurs et permettre aux autres d’y atteindre, il faut d’abord toucher le fond. Un mois à peine avant sa disparition, il a évoqué dans une lettre ce souvenir d’enfance :

10 septembre 2003 « Quand j’avais douze ans, je me suis retrouvé dans une colonie de vacances. Et un jour, sur ce qui s’appelait là-bas une plage, j’ai bien failli me noyer. Nous étions soixante garnements à patauger dans le lac, et soudain, dans la cohue, je ne sentais plus le sol sous mes pieds, j’avais beau me débattre, piètre nageur, je ne reprenais pas pied, je criais, cela se perdait dans l’euphorie générale. Mon réflexe, c’était : si seulement je pouvais toucher le fond ! ... je bondirais vers le haut, vers l’arrière. Tu sais la suite. C’est finalement cela qui s’est produit. Je retraverse ces heures-là. »

Et les derniers mots qu’il a inscrits dans son journal, début octobre 2003, quelques jours avant de nous quitter, parlaient encore et toujours de ce mouvement vers le haut : « Image. À quelques mètres au-dessus d’une vaste étendue d’eau, s’élève très lentement un grand disque extraordinairement mince, du sang, et au-dessus, il y a du ciel, bleu comme l’eau. Et je pense : avec l’aide de mes amis, je peux encore m’en tirer. Merci. »

Le « merci » en question, qui ponctue de nombreux paragraphes de ce journal de fin de vie, est lui aussi un regard vers le Haut, et même le Très-Haut.

Au milieu du salon des Chabot à Mont-Saint-Hilaire se trouvent deux chaises tournées vers la baie vitrée, vieilles «chaises de réalisateur» cabossées et confortables, au dossier en cuir ; quand je venais chez lui on s’installait chaque fois dans ces chaises-là, ni face à face ni côte à côte mais... à l’oblique, là encore – et, tout en promenant notre regard sur les collines de la Montérégie, on discutait des heures durant. On parlait de la littérature, du cinéma, de nos enfants, de nos projets réussis et ratés. Les chaises portaient nos paroles, contribuaient à leur éclosion. Lors d’une de ces conversations à bâtons de chaise rompus, portant sur un livre de Mark Twain que Jean m’avait recommandé et que j’avais lu avec délices, Extract from Captain Stormfield’s Visit to Heaven, j’ai compris à mon grand étonnement que mon ami croyait pour de vrai, et non seulement dans ses visions oniriques, à une vie après la mort.

Moi aussi, d’une certaine façon.

Cette vie après la mort, celle de Jean Chabot et des quatre chaises sur lesquelles reposent ses films – humour, narration, colère, lévitation – c’est nous qui pouvons, et qui devons, la lui donner. <

À Terre-Neuve, en train de dessiner pendant le tournage de Tableaux d’un voyage imaginaire (2001).
(photo : Michel La Veaux)

Terre-Neuve. Tournage de Tableaux d’un voyage imaginaire.
(photo : Michel La Veaux)
Carnet de travail
Tout au long de sa vie de création, Jean Chabot a rédigé des centaines de pages de réflexions qu’il consignait dans un carnet sous le nom de « Morale de guerre ». Les deux pages ici reproduites datent, l’une d’avril 2000, alors qu’il sortait d’un séjour à l’hôpital, et l’autre d’août 2001.