Du pic au cœur

Entretien avec Céline Baril
propos recueillis par Philippe Gajan

Du pic au cœur (de Céline Baril)
Au temps de l'amour éternel
critique par Philippe Gajan

Entretien avec Céline Baril
propos recueillis par Philippe Gajan
[ voir entretien 24 images N° 103-104 p. 4 -10 ]
Céline Baril, transfuge des arts visuels, photographe, réalise en 1989 Barcelone, un premier moyen métrage expérimental. Suivent deux fictions expérimentales, La fourmi et le volcan en1992 et le long métrage L’absent en 1997. En trois films, elle réussit à forger un univers exigeant, tout à la fois sonore et visuel, aux thématiques riches et complexes à l’instar du thème du voyage comme quête de l’identité. Mais rien, a priori, ne laissait prévoir ce regard tendre et amusé qu’elle porte sur les gens et les choses dans Du pic au cœur, une fiction en apparence plus classique.
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Serge (Tobie Pelletier) et Alice (Karine Vanasse).
Des adolescents surgis d'une littérature éternelle.
Du pic au cœur (de Céline Baril)
Au temps de l'amour éternel
critique par Philippe Gajan
[ 24 images N° 103-104 p. 8 - 9 ]
L’univers du Pic au cœur, le nouveau film de Céline Baril, est peuplé d’adolescents qui puisent leur force dans la quête amoureuse. Ils habitent les lieux et convertissent les adultes à leur vision par cette simple croyance qui annihile toute autre considération. À l’exception notable de la musique, et particulièrement des mots, qui deviennent le véhicule idéal et idéalisé de cette quête. En ce sens, ces adolescents surgissent, comme à contretemps, d’une littérature éternelle et pourtant souvent considérée comme désuète: il y a un parfum de Paul et Virginie et de Tristan et Iseult et autres romans d’apprentissage dans le film de Céline Baril, un parfum de paradis perdu et enfin retrouvé.

Cette capacité à s’emparer d’une part d’éternité, l’Amour au pays des adolescents, est renforcée assez paradoxalement par l’utilisation de clichés. Inévitables et précieux, ceux-ci prennent le temps d’exister, de se redéployer dans un monde décalé qui agit comme révélateur (un monde en quelque sorte hors du temps et de l’espace). Ils distillent en douceur une poésie toute personnelle.

Ainsi, Du pic au cœur est un bain de jouvence, un film qui se nourrit d’espoir et d’eau fraîche et qui curieusement semble vouloir s’inscrire en faux par rapport à une tendance du film « de fuite » où les protagonistes tentent, souvent en vain, de combler le vide de leur vie désincarnée. Ici, au contraire, c’est de trop-plein et d’envie de donner ou de partager qu’il est question. Le couple Serge-Alice (au pays des merveilles ?) semble disposer d’un don qui lui permet d’illuminer tout ce qu’il croise, les gens comme les lieux ou les choses, d’où l’impression de baroque qui émane du film. Le lien qui unit Serge à Alice depuis l’enfance, matérialisé par un ostensoir subtilisé dans une église par la frondeuse petite fille et qui exauce les souhaits des amoureux, ne peut être brisé. D’une certaine façon, on peut considérer que c’est ce lien intense, bien que momentanément rompu, qui est la source de l’enchantement qui plane sur l’univers du Pic au cœur.

Ce film tisse savamment sa toile, emprisonnant le spectateur dans un univers magique qu’il ne peut qu’appréhender par petites touches. Et, dès lors, les lieux que Serge et Alice habitent de leur présence à la fois frêle et intense, ces appartements délabrés, capharnaüms invraisemblables cernés par un casino improbable, des toilettes de rencontre à la sauvette et surtout par un circuit de surveillance omniprésent, semblent vouloir prendre vie à l’instar des personnes qu’ils invitent (ou qu’ils forcent) à s’ouvrir à l’espoir du lendemain. Chandor le Hongrois, par exemple, joueur invétéré et écrivain de théâtre à la dérive, rêve de son pays natal et de la reconquête de celle qu’il aime. Ce rêve peut devenir réalité dans cet univers pas comme les autres à partir du moment où Alice le désire. Elle provoque l’éclatement des lieux clos, et surtout donne chair à la magnifique galerie de personnages secondaires qui gravitent autour d’elle: étonnant Monsieur Demers (Denis Gravereaux), sorte de démiurge impuissant et débonnaire qui règne sur ce petit monde par l’entremise de son circuit de surveillance et de ses secrétaires très particuliers, superbe Magda (Bobo Vian), louve hongroise blessée qui rêve de sa grandeur perdue, ou encore touchant Oscar (André Brassard), poète qui s’ignore dans un corps d’ours mal dégrossi. Karine Vanasse, quant à elle, est confondante de naturel dans ce rôle d’Alice et confirme tout le bien qu’on pouvait penser d’elle depuis Emporte-moi.

Œuvre profondément originale et tellement personnelle, Du pic au cœur, sous son apparence de légèreté, émeut par ce qu’il révèle et réussit, l’espace d’une éternité, à nous faire revivre notre adolescence sans nostalgie aucune… Comme une envie d’y croire encore.


DU PIC AU CŒUR
Québec 2000. Ré. et scé.: Céline Baril. Ph.: Carlos Ferrand. Mont.: Nathalie Lamoureux. Son: Hugo Brochu. Mus.: Jérôme Minière. Int.: Karine Vanasse, Tobie Pelletier, Xavier Caféine, Denis Gravereaux, Peter Batakliev, Bobo Vian, André Brassard. 85 min. Couleur. Dist.: France Film.