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| Au beau fixe par Gilles Marsolais Critiques Intervention divine (Elia Suleiman) Chronique d'un monde absurde critique par Philippe Gajan Lhomme sans passé (Aki Kaurismäki) Un conte de notre temps critique par Jacques Kermabon Le fils (Jean-Pierre et Luc Dardenne) La déchirure critique par Gilles Marsolais Le principe de lincertitude (Manoel de Oliveira) Sur la surface tendue des apparences critique par Jacques Kermabon Unknown Pleasures (Jia Zhang-ke) Chine, ô ma douleur critique par Philippe Gajan Sweet Sixteen (Ken Loach) À la bonne hauteur du regard critique par Gilles Marsolais Ivre de femmes et de peinture (Im Kwon-Taek) L'insondable pays de la création critique par Jacques Kermabon Ararat (Atom Egoyan) Traces d'Histoire, histoire de traces critique par Philippe Gajan Bowling for Columbine (Michael Moore) Une nation dans la ligne de mire critique par Gilles Marsolais Spider (David Cronenberg) Bâtisseur de mondes critique par Jacques Kermabon Demonlover (Olivier Assayas) Du rififi chez les business(wo)men critique par Philippe Gajan Être et avoir (Nicolas Philibert) Une infinie patience critique par Gilles Marsolais Le pianiste (Roman Polanski) Les lois du hasard critique par Jacques Kermabon Le sourire de ma mère (Marco Bellocchio) Un cauchemar éveillé critique par Gilles Marsolais Courtes critiques Critique par Philippe Gajan -- P.G., Jacques Kermabon -- J.K. et Gilles Marsolais -- G.M. Japón (Carlos Reygadas) J.K. Deux (Werner Schroeter) P.G. Ten (Abbas Kiarostami) G.M. Larche russe (Alexandre Sokourov) J.K. Sex Is Comedy (Catherine Breillat) P.G. Une pure coïncidence (Romain Goupil) G.M. La dernière lettre (Frederick Wiseman) J.K. Chicken Heart (Hiroshi Shimizu) P.G. Les chants du pays de ma mère (Bahman Ghobadi) G.M. La chatte à deux têtes (Jacques Nolot) J.K. El Bonaerense (Pablo Trapero) P.G. Devdas (Sanjay Leela Bhansali) J.K. Ten Minutes Older / The Trumpet (film collectif) G.M. Carlo Giulani, Ragazzo (Francesca Comencini) J.K. Ladversaire (Nicole Garcia) J.K. Carnages (Delphine Gleize) P.G. Le mariage de Rana (Hany Abu-Assad) G.M. All or Nothing (Mike Leigh) J.K. |
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par Gilles Marsolais [ texte complet voir 24 images N° 112-113 p.24-27 ] |
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| Par contre, par la multiplication absurde de ses propres sections, au nombre de sept (!), la Sélection officielle en est arrivée au point de saturation, cest-à-dire que certains films qui mériteraient un meilleur traitement, comme Être et avoir de Nicolas Philibert, se retrouvent sur ce qui est perçu de plus en plus comme une voie dévitement. Aussi, autant on salue louverture du Festival au public cinéphile, autant on peut douter de la pertinence de son virage «cinémathèque»: contrairement à de «petits» festivals qui occupent déjà ce créneau, est-ce bien son rôle dans le contexte particulier qui est le sien? |
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| Intervention divine (Elia Suleiman) Chronique d'un monde absurde par Philippe Gajan [ 24 images N° 112-113 p.28 ] |
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![]() Suleiman renouvelle le burlesque par une arme merveilleusement bien incarnée à lécran: limagination. |
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| Entre Buster Keaton, le clown triste, et le Monsieur Hulot de Jacques Tati, tout proche de Charlot Chaplin, il y aura peut-être un jour une place pour Elia Suleiman au panthéon des artistes qui nous ont appris à regarder et à penser différemment. Car le film le plus novateur tant sur le plan politique que sur le plan artistique à Cannes cette année était le deuxième long métrage de ce cinéaste palestinien, qui a déjà reçu le prix de la première uvre à la Mostra de Venise pour Chronique dune disparition. Et sil était le plus novateur, cest quà linstar de ses grands prédécesseurs, son auteur a su emprunter le regard de lhomme lucide sur labsurdité du monde par les moyens de lobservation la plus quotidienne, la plus désespérément quotidienne, devrait-on même dire. Comme eux, il a fait jaillir le burlesque de situations tragiques en apparence, renouvelant le genre par une arme merveilleusement incarnée à lécran, dans ce cas limagination. Dans Intervention divine, on tue le Père Noël au premier plan, symbole de limaginaire occidental (ou peut-être cette mort est-elle le symbole de la faillite de ce même Occident à intervenir dans le conflit israélo-palestinien?). Mais par la suite, un noyau de fruit devient une arme fatale dans les mains de notre héros, leffigie dArafat sur un ballon de baudruche envahit lespace israélien et les cibles de tirs des exercices militaires se muent en une «ninja» voilée du carré palestinien, symbole de la détermination du David de lintifada contre le Goliath israélien. Limagination se rit des frontières. Suleiman a un sens de lhumour redoutable, acéré comme une flèche et qui va droit au but. Et plutôt que de se lancer dans un brûlot politique sur le mode du pamphlet, il va diriger ce sens de lhumour ravageur sur tout ce qui bouge à sa portée, ses contemporains et frères de la Palestine devenant les premières victimes de cet impitoyable contempteur de la faiblesse humaine. Ce sont tout dabord les querelles de voisinage qui font les frais de cette stratégie: ici une guerre de sacs de déchets, là un homme exaspéré vient démolir jour après jour un bout de rue; là encore un forcené se barricade sur un toit avec force munitions pour résister à son arrestation; plus loin, les malades dun hôpital se regroupent dans le couloir pour fumer à qui mieux mieux. Pas besoin de mots, le cinéma de Suleiman est avare dexplications. Limage dit tout, chacune delles fait mouche et construit un impressionnant édifice dédié à la bêtise humaine. Peu à peu, le centre géographique de cette chronique se modifie. Nous voilà dans le parking du poste de contrôle de Ramallah, sur le chemin de Jérusalem désormais interdit aux Palestiniens. « Elle » vit à Ramallah, « lui » à Jérusalem. Ils se retrouvent régulièrement dans ce no mans land frontalier pour vivre une histoire damour dans le seul lieu où il leur est désormais permis de se rencontrer. De leur point de vue, lactivité des militaires est une parade grotesque, émaillée dune gestuelle hystérique. À de longues périodes daccalmie succèdent de brusques montées dadrénaline, sans quun quelconque sens puisse être donné à cet étrange ballet. La force dIntervention divine, ces bien nommées « chroniques damour et de souffrance », est davoir su extraordinairement bien positionner les acteurs du drame sur léchiquier de sa vision du monde. Aux siens, le peuple palestinien, Suleiman applique la médecine du «Qui aime bien châtie bien» et fustige avec une ironie consommée mais aussi finalement une grande tendresse les grands et les petits travers de ceux qui subissent le joug des autres autant que le leur, de ceux qui portent des illères face à la tragédie qui les cerne. Par un effet étonnant de retournement, ces coups de fouet finissent par modeler une identité à ce peuple dont le mal principal est peut-être de ne plus en avoir une qui soit bien définie. Aux autres, les Israéliens, il ne renvoie que limage de lautre justement. Ils nexistent dans Intervention divine que comme les gardiens du temple, ceux qui ceinturent le lieu où vivent des Palestiniens, absurdes comme seuls peuvent lêtre ceux quon ne connaît pas, ceux quon ne sait pas nommer. Elia Suleiman, lui, se réserve le rôle de lobservateur impavide et impassible, à la fois celui du sage et de linnocent, sans quon sache très bien lequel prend le pas sur lautre. Suleiman est ce marginal dont le privilège est de disposer de la distance qui permet le regard. Intervention divine Palestine-France 2002. Ré. et scé.: Elia Suleiman. Ph.: Marc-André Batigne. Mont.: Véronique Lange. Int.: Elia Suleiman, Manal Khader, Jamel Daher, George Kheifi, Avi Kleinberger, Anna Levine, Menashe Noy. 100 minutes. Couleur. Dist.: Les Films Séville. |
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| Lhomme sans passé (Aki Kaurismäki) Un conte de notre temps par Jacques Kermabon [ 24 images N° 112-113 p.29 ] |
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![]() Kati Outinen et Markku Peltola. Lironie donne le ton du film, digne autant quirrésistible. |
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| Qui na jamais rêvé un jour de faire table rase de son passé, de renaître à une nouvelle existence, vierge de tout, délesté de sa vie antérieure, débarrassé de lusure de la répétition ? Quiproquos à gogo, figure du Candide, satire des conventions sociales sont autant de motifs liés au ressort dramatique ou plus précisément comique de lamnésique, personnage passablement usé par un siècle de cinéma. Aki Kaurismäki ne nie pas frayer en terrains déjà balisés, il sen amuse même: celui qui a recueilli lhomme sans passé tente de lassommer en prétendant avoir vu dans un film quon pouvait, à la faveur dun nouveau choc, recouvrer la mémoire. Loin pour autant de se complaire dans un catalogue de citations ou un quelconque second degré, à limage du héros vierge de conventions, da priori, le réalisateur finlandais atteint, avec sa facture inimitable, lémotion dun plaisir direct quon aurait pu croire définitivement perdu. Lhomme sans passé est un conte, un conte de notre temps. Il commence un soir, dans un parc non loin de la gare dHelsinki, par une scène dultraviolence, quand, débarquant de sa province, notre homme se fait dépouiller et est laissé pour mort par trois voyous après avoir été roué de coups. Quand, plus tard, on le retrouve à lhôpital, bandé comme lhomme invisible, il est relié à un moniteur sur lequel une ligne régulièrement ponctuée de sursauts apparaît comme la seule trace tangible de sa survie. Cela ne dure guère, au petit matin, la ligne devenue plate, les autorités médicales déclarent linconnu mort. À peine sont-elles sorties de la chambre que le mort se redresse, droit comme un i. Il réapparaît, échoué au bord de leau, à deux pas dun port désaffecté. Repéré par des enfants aux visages danges, il est recueilli par leur famille miséreuse, figures pittoresques et généreuses dun quart-monde, qui ont fait leur nid en aménageant des conteneurs abandonnés. Des conteneurs détournés en maison mobile, un lit, un réchaud et un juke-box, un vigile accompagné dun corniaud inoffensif, la soupe de lArmée du salut une fois par semaine, des rengaines populaires, quelques bières pour bavarder suffisent à Kaurismäki pour planter son décor, celui dune humanité livrée à lessentiel. Nulle compassion, lironie, art dans lequel il est passé maître, donne le ton du film, digne autant quirrésistible. Il est comme ces personnes au bord du désespoir, qui vous épargnent la chape de chagrin qui les accable par un trait dhumour. On rit beaucoup en regardant Lhomme sans passé, grâce en particulier à la façon dont Kaurismäki fait surgir surprise, émotion et finalement pointe de vérité avec un art consommé de lantithèse drolatique: la jeune femme de lArmée du salut qui, impassible, écoute du rock avant de sendormir dans sa chambre sinistre; notre héros faisant pousser cinq pommes de terre et parlant comme un exploitant agricole; le vigile intimant lordre dattaquer à son petit chien inoffensif, quil a prénommé Hannibal Kaurismäki arrive même à nous émouvoir en brossant une relation damour tendre entre le héros et une permanente de lArmée du salut. Tissant ainsi une trame de microparadoxes, le film ne fait pas que brouiller les pistes, il suggère aussi quun autre monde est possible, digne, solidaire et pétri dhumanisme. En cela il constitue tout à la fois un précieux antidote et un réjouissant pied de nez aux rigidités sociales, à létalage de la consommation, à larrogance de largent, à labus de pouvoir de tous ceux qui en détiennent: banques, fonctionnaires pointilleux et autres directeurs du personnel. Comment résister à la jubilation qui sempare de nous quand lavocat envoyé par lArmée du salut, affligé dun défaut de prononciation qui, un moment, nous ferait douter de son efficacité, bataille pied à pied, article de loi par article de loi, contre le policier qui fait tout pour garder le héros du film derrière les barreaux ? Une question subsiste, à chacun dy répondre selon son humeur. Cette humanité que le héros découvre, simple et généreuse, solidaire et tranquille, où des mendiants se lèvent ensemble pour faire fuir des voyous, où une patronne de bistrot nourrit un crève-la-faim, où lamour irradie des êtres les plus frustes, où un chur de lArmée du salut entonne du rock-and-roll, cette humanité existe-t-elle quelque part en ce bas monde ou suppose-t-elle un improbable miracle, le pouvoir qua un cinéaste de ressusciter un mort, pour que nous puissions lentrevoir, mais comme un rêve inaccessible ? Lhomme sans passé Finlande-France 2002. Ré. et scé.: Aki Kaurismäki. Ph.: Timo Salminen. Mont.: Timo Linnasalo. Int.: Markku Peltola, Kati Outinen, Juhani Niemelä, Kaija Pakarinen, Sakari Kuosmanen. 97 minutes. Couleur. |
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| Le fils (Jean-Pierre et Luc Dardenne) La déchirure par Gilles Marsolais [ 24 images N° 112-113 p. 30 ] |
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![]() Olivier Gourmet, énigmatique et inquiétant. |
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| Après lavoir imposé à lécran avec La promesse (1996), puis ramené dans Rosetta (1999), les frères Dardennne retrouvent avec bonheur Olivier Gourmet, leur acteur fétiche au jeu bressonien, sur les épaules de qui repose largement la réussite totale de ce film à nul autre pareil, Le fils, qui a mérité le prix dinterprétation. Avec son corps massif et son regard perdu derrière dépaisses lunettes, lacteur est déjà en soi à la fois énigmatique et inquiétant. Mais, au contraire du père incompétent et du salaud quil est dans La promesse, son personnage dOlivier se révèle ici tragiquement humain au terme dune rencontre bouleversante avec Francis, un jeune apprenti quil a finalement accepté de prendre dans latelier de menuiserie quil supervise. Le culot et la force du film sont de nous placer dès le début au plus près dOlivier qui se met à suivre de façon fébrile, mais sans être vu, les faits et gestes de Francis, au point de sintroduire plus tard dans son appartement et de sallonger dans son lit. De quelle attirance trouble sagit-il, alors quil semble aussi le craindre ? Tiraillés par des sentiments contradictoires, nous en arrivons à redouter le pire de cette relation. Le filmage nerveux en plan serré, au ras de la nuque dOlivier (avec la nouvelle caméra A-Minima dAäton tenue à bout de bras), nous communique le point de vue de celui qui traque sa proie, mesurant la distance qui len sépare, évaluant sa résistance. Mais, dès lors quOlivier accepte de prendre sous son aile ladolescent, le jeu de cache-cache se mue en un corps à corps centré sur lapprentissage des règles du métier, mettant en relation deux êtres humains qui sont à lévidence à la fois fragiles et forts, et qui cherchent à sapprivoiser par des regards, des mots, des gestes qui semblent lourds de signification. Ce filmage oppressant est une invitation pour le spectateur à se mettre à la place dOlivier pour mieux comprendre ultimement son déchirement intérieur, alors quil savère (au bout de quarante minutes) que ce dernier se trouve bel et bien en présence de ladolescent meurtrier de son propre fils! La suite du film résiste fort bien à cette révélation, nous obligeant à réévaluer le comportement bizarre dOlivier, à mesurer la solitude, le conflit et le débat moral qui lassaillent, dévoilant alors ce quil est allé chercher dans la chambre et jusque dans le lit de ladolescent. Loin dappuyer ses effets et de senliser dans lornière du psychologisme ou de quelque pardon charismatique, ce film âpre et brut se contente de mettre à nu la douloureuse filiation qui sinsinue entre eux, par laquelle le meurtrier est appelé à se substituer au fils décédé. Du coup, il est évident que les gestes de lapprentissage du métier ne sont pas ici accessoires, comme cest le cas dans la plupart des films de la production courante, mais quils sont consubstantiels au sujet même où il sagit de mettre en perspective, de façonner, daménager les paramètres et le territoire de la future relation des protagonistes. Fidèles à leurs habitudes, les frères Dardenne ont fait appel à un non-professionnel pour interpréter le rôle de Francis, à peine sorti de la maison denfermement où il payé sa dette pendant cinq ans. Morgan Marinne est parfait dauthenticité dans sa façon méfiante et renfermée dapprivoiser sa nouvelle vie en liberté surveillée et les gens qui lentourent, à commencer par ce contremaître qui lattire et lui fait peur. Il lest surtout quand, déstabilisé après lui avoir avoué son crime et son remords, comme pour mieux sen rapprocher, il apprend à son tour la véritable identité de celui-ci et réalise, au cours dune séquence terrifiante où tout peut basculer, dans quel engrenage il a mis le doigt. Le filmage depuis le point de vue inquiétant dOlivier qui est constamment derrière ladolescent, confère une force inouïe à cette séquence déterminante du dernier corps à corps, dans un enclos de bois désert. On aura compris que lintérêt du film ne réside pas dans son faux suspense, mais plutôt dans lattention scrupuleuse portée aux détails révélateurs. Malgré un soin particulier à ne pas nous distraire du drame qui se joue entre ces deux êtres blessés à mort, Le fils, qui va jusquà exclure la musique comme support signifiant, est peut-être moins radical que Rosetta dans ses prises de position esthétique et idéologique(1), ce qui le rend au total plus accessible au public. |
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| Le fils Belgique-France 2002. Ré. et scé.: Jean-Pierre et Luc Dardenne. Ph.: Alain Marcoen. Mont.: Marie-Hélène Dozo. Son: Jean-Pierre Duret. Int.: Olivier Gourmet, Morgan Marinne, Isabella Soupart. 103 minutes. Couleur. Dist.: Les Films Séville. |
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| Japón (Carlos Reygadas) critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 112-113 p.42 ] |
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| La force lyrique et lâpreté de ce premier long métrage dun Mexicain de trente ans avait séduit les spectateurs du Festival de Rotterdam. Parmi ceux-ci, Marie-Pierre Macia, qui préside aux destinées de la Quinzaine des réalisateurs, a eu envie de le présenter à son tour, faisant fi des habituels penchants des sections cannoises à lexclusivité (la version présentée à Cannes constitue un nouveau montage, plus court). Parce quil fallait une légende pour expliquer lirruption de cet ovni sur la scène cinématographique, le réalisateur a été présenté comme un autodidacte, un spécialiste du droit international ayant tout abandonné pour se lancer dans le cinéma. Cétait oublier ce que Carlos Reygadas rappelle volontiers, à savoir son intérêt pour le cinéma dès lâge de seize ans quand il découvrit, ébloui, luvre de Tarkovski. Il nen demeure pas moins que, en 1997, il a décidé darrêter sa carrière de juriste pour renouer avec sa passion de jeunesse. Il a alors réalisé quatre courts métrages, autoproduits, avant de se lancer dans lécriture de Japón, selon un mode de production similaire. Ainsi, loin dêtre le fruit dune sorte de geste spontané, la tonalité singulière de ce film, son parti pris formel (scope couleur presque sépia parfois surexposé, acteurs non professionnels) est né dune volonté esthétique (le réalisateur a dessiné un story-board) et dun affranchissement des modes de production traditionnels. Le prétexte de Japón est larrivée, dans un village perdu en haut dun canyon de bout du monde, dun homme de la ville décidé à mettre fin à ses jours. Il trouve refuge chez une vieille métisse qui vit à lécart du village. On ne saura jamais les raisons qui le poussent à mourir, lessentiel est que cette situation permet de filmer une attente, une lenteur ouverte au monde et à soi-même. Aussi la progression dramatique ne prend pas les chemins balisés dune intrigue articulée, elle avance par glissements successifs, par contaminations, rencontres, désirs, elle se déporte peu à peu de cette envie de suicide vers des conflits du village. Le charme du film tient à cette liberté du trait et aussi à une étrange alchimie entre la crudité du monde filmé et les envolées lyriques de la caméra (on songe par moments à Glauber Rocha), au milieu desquelles se glisse une envoûtante matière sonore et musicale. Le chant de ce bout du monde na pas grand-chose à voir avec les beautés aseptisées du tout-venant du cinéma. Le sexe et la mort y sont exposés sans ambages au même titre que les abîmes de la montagne, la rugosité des hommes et des pierres, la profonde humanité des femmes, les hésitations amusées dun film en train de se faire. Au Mexique, un nouveau cinéaste est né. |
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| Deux (Werner Schroeter) critique par Philippe Gajan [ 24 images N° 112-113 p.42-43 ] |
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| Sil y a bien eu un film étonnant à Cannes, presque déplacé, anachronique même, cétait certainement Deux. Film opéra, dun baroque consommé, impossible à suivre sinon par les sens submergés de bruit et de fureur, Deux requiert lacceptation totale et entière du spectateur, presque un abandon face à un récit grotesque, sans réelle logique interne. Hommage à Isabelle Huppert, le dernier Schroeter est donc un film performance, porté par lactrice (brillamment secondée par la grande Bulle Ogier), qui renvoie à un ailleurs cinématographique, celui dune certaine pureté où luvre nattend pas dautre justification quelle-même. Du cinéma pour le cinéma plus grand que nature, qui se dresse altier tel un fossoyeur régnant sur un cimetière de films instrumentaux arc-boutés au réel ou à la morale des bons sentiments. La liberté qui habite le film est grisante et Huppert ne sy est pas trompée: elle resplendit dans son double rôle (deux jumelles aussi différentes que possible en quête de leurs origines) et déploie une énergie belle à voir. Ce sentiment de liberté semble lavoir gagnée et elle prend un plaisir visible à égratigner (écrabouiller) son image pour rejaillir farouche et plus belle que jamais. Difficile de ne pas penser à Fassbinder évidemment (et la présence de Bulle Ogier vient balayer les derniers doutes sil y en avait). Lombre de limmense cinéaste allemand est imprimée sur le négatif. Cela ne fait pourtant pas de Schroeter un suiveur mais bien plutôt quelquun comme le dernier des grands, la preuve vivante de la survivance dun art de la modernité qui hurlait sa provocation à grands coups de cinéma, à la lisière de la folie pure. |
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| Ten (Abbas Kiarostami) critique par Gilles Marsolais [ 24 images N° 112-113 p.43 ] |
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| Par-delà le défi technique quil relève, il est constitué de dix séquences clairement identifiées tournées en vidéo numérique (DV-Cam), ce film culotté cerne six portraits de femmes qui peuvent fort bien nêtre que les facettes dune seule et unique personne. Au fil de ses rencontres au volant de son auto, celle-ci est confrontée à la situation de la femme dans son pays, à la mentalité des hommes (relégués au hors-champ) et à lhostilité de son jeune fils à la suite de son divorce, ainsi quà ses propres contradictions alors même quelle entend préserver son espace de liberté chèrement acquis. Certes, les portraits sont emblématiques (la femme au grand cur, la mère, la sur, lépouse larguée, la prostituée, la dévote) et les rencontres semblent aménagées sans précaution, mais lessentiel du film se déroule dans cette marge mal définie entre fiction et documentaire où laffect dépasse la mise en scène, où tour à tour les personnages, qui en sont à une étape particulière de leur vie, laissent surgir de fulgurants accents de vérité, à travers un langage cru qui en étonnera plus dun. Ainsi, à la fois rationnelle et soudainement très émotive, la confrontation de la mère avec son fils (Mania Akbari/Amin Maher) qui veut retourner vivre chez son père, est particulièrement troublante. Cest dire que ce travail sur la représentation et limprovisation repose sur lincontournable question de la mise en scène dans ce type de cinéma minimaliste, où la caméra, en long plan fixe sur lun ou lautre des personnages, ne quitte pratiquement pas lhabitacle de lauto. Où finit le cinéma ? Où commence la réalité ? Ce nest pas tout dexpérimenter les nouvelles technologies, encore faut-il que le contenu même se renouvelle: Abbas Kiarostami se risque à explorer cette nouvelle avenue avec des interprètes non professionnels et un son parfois parasité par le trafic de la rue, donc de la vie, dans le prolongement du cinéma direct de fiction, comme lexpérimenta en son temps Jean Rouch pour imposer le 16 mm synchrone à travers des films acrobatiques (Chronique dun été, La punition, Gare du Nord) qui tentaient de prendre le pouls sociologique et émotionnel de la société française. Abbas Kiarostami pousse un cran plus loin en proposant, avec une technologie renouvelée, une réflexion audacieuse et actualisée sur la condition féminine en Iran. |
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