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| En terrain connu par Jacques Kermabon |
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| Critiques La chambre du fils (de Nanni Moretti) Le hasard et la responsabilité critique par Gilles Marsolais H Story (de Suwa Nobuhiro) Tel un phénix... critique par Philippe Gajan Éloge de l'amour (de Jean-Luc Godard) Éloge du cinéma critique par André Roy Mulholland Drive (de David Lynch) Au-delà du miroir critique par Jacques Kermabon De l'eau tiède sous un pont rouge (d'Imamura Shohei) Une fontaine de jouvence critique par Gilles Marsolais Le pornographe (de Bertrand Bonello) Vivre après mai 68 critique par Philippe Gajan Je rentre à la maison (de Manl de Oliveira) La grâce du funambule critique par Jacques Kermabon The Man Who Wasn't There (de Joel Coen) Les pièges du mensonge critique par Gilles Marsolais Millenium Mambo (de Hou Hsiao-hsien) Architecture de l'ombre et de la lumière critique par Philippe Gajan Apocalypse Now Redux (de Francis Ford Coppola) La mauvaise conscience du cinéma américain critique par Jacques Kermabon Roberto Succo (de Cédric Kahn) De l'éthique de l'image critique par Philippe Gajan ABC Africa (d'Abbas Kiarostami) Kandahar (de Mohsen Makhmalbaf) Des malheurs exotiques critique par Gilles Marsolais Trouble Every Day (de Claire Denis) Mortelles étreintes critique par Philippe Gajan Opera, contadini (de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet) Dialectique de l'histoire critique par Philippe Gajan Va savoir (de Jacques Rivette) La légèreté de l'arbitraire critique par Jacques Kermabon Lan Yu (de Stanley Kwan) The Deep End (de Scott McGehee et David Siegel) Intégrer la différence ? critique par Gilles Marsolais |
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| Courtes critiques Critique par Philippe Gajan -- P.G., Jacques Kermabon -- J.K. et Gilles Marsolais -- G.M. La plage noire (de Michel Picolli) J.K. Et là-bas, quelle heure est-il ? (de Tsai Ming-liang) G.M. Carrément à l'Ouest (de Jacques Doillon) P.G. La pianiste (de Michael Haneke) J.K. Contrôle d'identité (de Christian Petzold) P.G. Les âmes fortes (de Raoul Ruiz) J.K. L'orphelin d'Anyang (de Wang Chao) G.M. Taurus (d'Alexandre Sokourov) J.K. Clément (d'Emmanuelle Bercot) P.G. Distance (de Kore-Eda Hirokasu) G.M. Le métier des armes (d'Ermanno Olmi) J.K. Bolivia (d'Isarel Adrian Caetano) P.G. Unloved (de Manda Kunitoshi) J.K. Desert Moon (d'Aoyama Shinji) G.M. La chambre des officiers (de François Dupeyron) G.M. Gagner la vie (de Joao Canijo) P.G. |
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| En terrain connu par Jacques Kermabon [ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 107-108 p. 52-54 ] |
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Est-ce la faute des sélectionneurs si les uvres les plus inventives, celles qui retiennent encore le plus lattention sont signées par des vétérans du septième art ? |
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| Cannes incarne incontestablement une certaine idée du cinéma, de la cinéphilie même, encore vivace en France grâce, on ne le répétera jamais assez, au soutien accordé par les pouvoirs publics. Pour ce qui est des productions, laction de la France dépasse dailleurs largement les frontières de lHexagone. Et là-bas, quelle heure est-il ? de Tsai Ming-liang est une production française et on ne compte pas, au fil des sections, tous les films coproduits avec la France1. Mais, en plus des accords financiers, ce que dans ce mouvement nous voulons voir, plutôt quune sorte de délocalisation des lieux de production provoquée par le souffle de la mondialisation comme certains lont suggéré, cest lamorce dune identité européenne: Haneke, prenant comme acteurs principaux des Français pour une histoire se déroulant à Vienne, Rivette tramant sa comédie entre France et Italie, les protagonistes du Moretti arrivant à la frontière française, Oliveira filmant un acteur français à Paris. Il y a quelques années, les voyages entre pays de la communauté européenne mis en scène dans certains films semblaient plus motivés par des contraintes liées à des subventions que par de véritables nécessités narratives. On ne ressent plus aujourdhui de «forçage» de cet ordre, les pays de la communauté sont entrés véritablement en relations, on circule de lun à lautre plus naturellement et cela transparaît dans le cinéma. On peut ainsi raisonnablement imaginer que lidée dun cinéma comme expression artistique, soutenu par les pouvoirs publics au titre de la spécificité culturelle, devienne enfin une idée européenne, là où cette conception, essentiellement française, se heurtait à une résistance de la part des autres pays de la communauté. Les réalisateurs sont là, ils sappellent Moretti, Almodóvar, Oliveira, Haneke, von Trier, Loach, Frears, Angelopoulos, et bien dautres, et il faudra compter avec les Danis Tanovic, Aktan Abdykalykov, Darejan Omirbaev, etc. Les politiques doivent suivre. Pendant le Festival de Cannes, Catherine Tasca, ministre de la Culture, a signé des accords de coproduction avec lAllemagne et le Luxembourg. LEurope du cinéma, unie dans cette dynamique, sera dautant plus solide et apte à étendre le champ de ses coproductions en dehors même de lEurope. On a ainsi vu à Cannes comment une production française a permis à un auteur américain, David Lynch, de réaliser un film sur la base dun feuilleton refusé par une chaîne de télévision de son pays. Lenjeu nest pas mince et le Festival de Cannes constitue la plus brillante vitrine dun cinéma qui excède sa dimension de divertissement entertainment, disent-ils. Après ce quart dheure politique revenons à une autre politique, celle des auteurs. Les relations de défiance que nous entretenons aujourdhui avec cette fameuse conception ne sont sans doute pas sans rapport avec la gêne provoquée par ces « retrouvailles » avec les ténors du cinéma dart et dessai. Faut-il le rappeler, ladite Politique des auteurs, pour simposer, exerça sa sagacité sur des uvres qui, de prime abord, semblaient disparates. Lenjeu était de reconnaître lunité stylistique dun artiste malgré la diversité de ses films. Aujourdhui, en pleine maturité, les Godard, Sokourov, Oliveira, Rivette, Lynch, Tsai Ming-liang imposent leur signature à nulle autre pareille avec une incontestable évidence. Faut-il leur en faire grief ? Nous, critiques, peinons parfois à évaluer ce qui relève de la permanence dun style ou de préoccupations particulières, de la redite stérile ou de lautoparodie. Il nest pas rare quun même film partage les critiques entre ces trois positions. Ainsi, là où certains voient dans Éloge de lamour des questions qui touchent Godard depuis plusieurs années, dautres décèlent du radotage tandis que certains affirment que, cette fois, Godard se contente de faire du Godard. Sil est vrai, pour en rester au cinéaste helvète, quun plan de Godard est reconnaissable entre mille autres, de même que son travail sur le lancé des phrases, ce maillage des voix, leur débit, les intonations, force est dadmettre que ce nouveau film est en même temps très loin du précédent, For Ever Mozart. On le sait depuis Aristote, une part du plaisir esthétique tient à cet effet de reconnaissance et si cela nous fait jeter des ponts entre une uvre et celles qui lont précédée, il faut dans le même geste lutter contre cette pente culturelle et porter bien évidemment lattention sur ce qui en elle tranche avec le passé. [ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 107-108 p. 52-54 ] |
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| La chambre du fils (de Nanni Moretti) Le hasard et la responsabilité critique par Gilles Marsolais [ 24 images N° 107-108 p. 55 ] |
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![]() Nanni Moretti. Une uvre de maturité. |
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| Ce film de Nanni Moretti aborde un sujet tout simple, à la limite dune situation mélodramatique: une petite famille bourgeoise file le parfait bonheur jusquà ce quun bête accident provoque la mort du fils et vienne détruire cette belle harmonie. Moretti a lintelligence de ne pas sapitoyer sur les faits, mais de reporter son attention sur la question cruciale du « comment » vivre, du « comment » assumer le deuil après un tel drame. Et chez lui, cette approche intelligente nexclut pas irrémédiablement lémotion. Après la mort brutale dun enfant, la douleur demeure, lancinante, ravivée par mille et un détails, empoisonnant la vie de tous les jours des survivants, paralysant toute forme de spontanéité, perturbant jusquà la vie professionnelle des parents. Dans ses films précédents, comme Caro diario, Moretti a prouvé son adresse à sélectionner et à exploiter avec un rare bonheur les détails infimes mais pourtant révélateurs dune situation et à les orchestrer comme sils coulaient de source, pour en faire un tout homogène et singulier. Ici, la méthode est la même, tout aussi réussie, bien quelle porte sur un sujet autrement plus difficile à aborder. Nanni Moretti se tire daffaire, admirablement, en établissant une juste «distance» avec son personnage (il incarne le père sur qui est centrée lattention), avec son sujet et avec le filmage même. Dentrée de jeu, Giovanni (le père) est un psychanalyste serein qui exerce sa profession dans une petite ville dItalie avec le détachement convenu et qui considère le monde qui lentoure avec un regard amusé, comme sil sagissait dune représentation. Lorsquil endosse la défroque du réalisateur, Moretti semble être dans les mêmes dispositions: dans un premier temps, il observe de loin et en misant sur la durée le bonheur bourgeois apparemment sans faille de cette petite famille idéalisée, avant que ne survienne leffet de rupture, laccident bête (accompagné de signes annonciateurs qui se bousculent en un montage alterné). Dès lors, tout se jouera sur les regards dincompréhension et de reproche intériorisé, conduisant le père à vouloir réécrire le fil des événements, voire à les imaginer: et sil avait accepté ce dimanche-là, se demande-t-il, au lieu de prendre rendez-vous avec un patient en crise, daller faire du jogging avec son fils ? Encore là, Moretti évite de sombrer dans la lourdeur signifiante: le recours à une voix off explicative, par exemple, serait dans ce cas-ci une faute de goût impardonnable et laveu dune faiblesse scénaristique. Des petits riens traduisent le désarroi du personnage et de ceux qui lentourent: une théière ou une tasse ébréchée que lon se met soudain à détester, un ustensile qui devient tout à coup monstrueux, etc. Bref, cest par petites touches que seffectue la prise de conscience du père qui voit que la survie même de la famille se trouve menacée par suite de ce drame, alors même que, désormais privé de sa position de simple spectateur, privé de recul, sa pratique professionnelle se met elle aussi à déraper. Le mélodrame commande une fin heureuse, qui repose généralement sur un élément exogène, un deus ex machina qui vient résoudre le conflit comme par miracle. Moretti, lui aussi, use du procédé pour sortir les personnages de leur situation sans issue, en faisant intervenir Arianna, la toute nouvelle amie inconnue des parents que le fils avait rencontrée juste avant son décès, mais il le fait avec délicatesse, en adjoignant à ce ressort dramatique la notion de frontière (qui se prolonge toutefois un peu trop). Réconcilié avec lui-même grâce à cette rencontre providentielle, Giovanni devra réapprendre à son tour à « avoir un rapport plus détendu avec la vie », comme il le conseillait à ses patients avec un brin de cynisme avant le drame. À la différence que cette fêlure intériorisée qui lui a permis de se questionner sur le hasard et sa propre responsabilité, en plus davoir transformé à tout jamais sa vie professionnelle, le préservera dans sa vie personnelle de la représentation illusoire dun bonheur trop parfait. Il lui restera à recoller la théière Largement plébiscitée, La chambre du fils a remporté une palme dor méritée, même sil sagit dun film plus classique et plus consensuel que les films précédents de Moretti, par sa façon de « gérer » les émotions du spectateur, darrondir les angles et dadoucir la dureté de son sujet. Il nen constitue pas moins une étape déterminante dans luvre de cet autarcique qui accède, gravement, à la maturité. LA CHAMBRE DU FILS Italie 2001. Ré.: Nanni Moretti. Scé.: Linda Ferri, Nanni Moretti, Heidrun Schleef. Ph.: Giuseppe Lanci. Mont.: Esmeralda Calabria. Mus.: Nicola Piovani. Int.: Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice. 99 minutes. Couleur. Dist.: Alliance Atlantis Vivafilm. |
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| H Story (de Suwa Nobuhiro) Tel un phénix... critique par Philippe Gajan [ 24 images N° 107-108 p. 56 ] |
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![]() Béatrice Dalle. Le cinéma comme mémoire et témoin de l'oubli. |
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| Si déjà Hiroshima mon amour était confronté à limpossibilité de dire lhorreur de la Bombe, H Story, qui entreprend daffronter cette uvre, se retrouve quant à lui devant une double impossibilité: celle de réaliser un remake du film de Resnais (et, bien sûr, de Duras) quarante ans plus tard, et celle de parler de Hiroshima alors que la poussière radioactive est depuis longtemps retombée. Le film est dautant plus fulgurant quil parvient à transcender cette double impossibilité pour exister et dautant plus poignant que lon sait que le réalisateur est lui-même natif de la ville sacrifiée. Face à cet incroyable défi, tout se passe comme si le film lui-même, par lintermédiaire de ses acteurs, de ses emprunts ou de ses dérives, ou encore des hésitations de son metteur en scène, devait obligatoirement accomplir une sorte de parcours initiatique et donc subir un certain nombre dépreuves. À commencer par se mesurer à luvre de Resnais, film monstrueux sil en est puisquil semble à lui seul contenir toute la modernité. H Story, tel un phénix, doit dabord se consumer pour renaître ensuite de ses cendres. Enfin et seulement à cette condition, il prendra son envol pour pouvoir alors habiter un présent qui saura dire la mémoire et loubli. Le film commence, deux acteurs répètent sans relâche le très beau texte de Duras, le répètent sans le comprendre, jusquà sy perdre. Rien ne semble fonctionner. Lincompréhension, que lon perçoit rapidement, entre le metteur en scène, la chef opératrice et les acteurs, plus particulièrement Béatrice Dalle, sans cesse relayée en japonais par une interprète, est à son paroxysme. Il nest pas ou plus question ici (ou peut-être nen a-t-il jamais été question ?) dimiter le film de Resnais, mais bien plus de percer son mystère, le mystère dune beauté tragique, échouée sur les rives de lhorreur. À ce stade, lentreprise de Suwa Nobuhiro semble en perdition comme lest Béatrice Dalle, multipliant les bouts dessai ou encore les scènes avec, puis sans le son. H Story se consume lentement. Puis, peu à peu, le film se fissure. Peu à peu, des photos de Hiroshima mon amour et des images darchives de la ville détruite apparaissent à lécran et, dès lors, H Story se retrouve à son tour comme irradié par lHistoire. Une histoire hantée désormais et éternellement par Hiroshima mon amour. Le cinéma a fait son entrée par la grande porte de lhistoire comme mémoire, comme témoin de loubli. Comme sil était purifié par ce passage, le film peut alors exister, au présent. Les deux Hiroshima (celui de lHistoire comme celui de Resnais/Duras) sestompent mais et cest là lintelligence du film de Suwa, ils vont revenir sous une autre forme. Une idylle se noue entre Béatrice Dalle et un artiste japonais ami du réalisateur. Le film, qui jusque-là brouillait volontairement les genres entre making of, film essai et documentaire, plonge résolument dans la fiction. Létape de purification maintenant achevée, le phénix peut désormais prendre son envol. Un envol qui seffectuera en deux temps. Dans un premier temps, nos deux protagonistes visitent un musée qui accueille des uvres prenant pour thème Hiroshima. LHistoire resurgit, modelée par des artistes qui nont plus peur de «dire» lhorreur de la bombe ou daffronter la mémoire. Et puis, il y a les très belles scènes finales où le couple déambule sans but dans la ville moderne, quaucune cicatrice ne vient plus défigurer. La mémoire et loubli, la boucle est bouclée, car en se réconciliant avec ce double passé, le film acquiert une incroyable sérénité, un peu à limage de ce dialogue amoureux dans une langue qui na pas de nom (Béatrice Dalle ne parle pas un mot de japonais et son compagnon ne parle pas un mot de français). Cest à ce moment, et uniquement à ce moment-là, que Suwa réussit son pari car Hiroshima mon amour se love dans les replis des ultimes instants du film. LHistoire et le cinéma, le réel et sa représentation, lhistoire et le récit, le passé et le présent, la mémoire et loubli: H Story est traversé par quelques-unes des questions les plus fondamentales de notre temps, et il les accueille avec une intelligence remarquable. À tel point quil fait désormais partie à la fois de lHistoire comme de lhistoire du cinéma. H STORY Japon 2001. Ré. et scé.: Suwa Nobuhiro. Ph.: Caroline Champetier. Mont.: Oshige Yuji. Mus.: Haruyuki Suzuki. Int.: Béatrice Dalle, Machida Kou, Umano Hiraoki, Suwa Nobuhiro. 110 minutes. Couleur. |
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| Éloge de l'amour (de Jean-Luc Godard) Éloge du cinéma critique par André Roy [ 24 images N° 107-108 p. 57 ] |
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![]() Un film vaste et profond. |
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| Comment reconnaît-on un grand artiste ? Par sa manière de réinventer les formes, quelles soient littéraires, picturales, musicales ou cinématographiques. En dautres mots, par sa manière de ne pas faire comme les autres. On en aura plus que jamais la preuve au cinéma en voyant le plus récent film de Jean-Luc Godard, Éloge de lamour. Il est de coutume de filmer le passé en noir et blanc, et le présent en couleur. Que fait un Godard, pour qui le projet formel dun film gouverne la mise en scène ? Eh bien, il filme le présent en noir et blanc, et le passé en couleur. Simple! Non, pas si simple. Parce que chez lui existe une conscience aiguë (parce que engageant toute responsabilité), tragique même (parce que revendiquée à partir du sentiment dune extrême solitude) du cinéma comme un art du passé et du film comme un spectacle du présent tout-puissant, et que, pour sen rendre compte, il faut renverser les propositions, cest-à-dire trouver des solutions personnelles à ce que doivent être dans un film un récit, des personnages, des décors, du temps, afin que le monde entre dans le cinéma. À nous davoir lil vif pour comprendre la manière de Godard, la grandeur et la force de son cinéma. On constatera alors que son Éloge de lamour est vaste et profond. Voyons voir ce quon na jamais vu. Le présent de la première partie du film, en noir et blanc, fait contradictoirement mais pourtant ostensiblement retour sur le passé. Ce présent est celui de Paris, filmé dans des gris charbonneux, des blancs volatils et des noirs brillants, celui de la ville de la Nouvelle Vague, des souvenirs (et donc de la mélancolie), de Mai 68, des luttes ouvrières et des usines (maintenant désaffectées comme chez Renault), celui de lOccupation. Cette «traversée de Paris» est celle dune histoire qui rencontre la Grande Histoire (il sagit de montrer une affiche dun spectacle de Robert Hossein avec un portrait de de Gaulle pour que le rapprochement seffectue). Cest celle menée par un homme entre deux âges parce qu« un adulte, ça nexiste pas » Edgar (Bruno Putzulu, ce héros bressonien échappé des Passagers de Jean-Claude Guiguet), qui a un projet (roman ? pièce de théâtre ? film ?) qui raconterait «quelque chose de lhistoire de trois couples», des jeunes, des adultes et des vieux, et des quatre moments de lamour que sont « la rencontre, la passion physique, la séparation et les retrouvailles ». Présente comme ruines du passé, comme retour aux sources du sacré, comme faux flash-back, cette traversée est une avancée dans le temps obscur. Et cest le passé, qui est la modernité même, qui éclairera ce temps. La preuve : le passé est exprimé par la couleur et la vidéo numérique. Lavant vient après: on retrouve Edgar en Bretagne, deux ans auparavant. Il interroge des gens parce quil souhaite composer une cantate à la mémoire de la philosophe Simone Weil; il mène une enquête sur la Résistance et le catholicisme (car le catholicisme fait partie de la Résistance). Dans cette deuxième partie filmée dans des couleurs impétueuses, enflammées, effervescentes, dans une sorte de lyrisme plastique halluciné (Godard, cinéaste fauviste), des vieux transmettent leur savoir, leur mémoire, leurs leçons de combat à des jeunes. Ils racontent leurs luttes contre les Allemands, mais aussi contre les États-Unis et son cinéma (les habitants des États-Unis nont pas de nom; ce pays est un paquebot dont Washington est le commandant et Hollywood, le steward). Prenant la forme dune confession impressionnante, en particulier sur la vieillesse, ce second volet apparaît extrêmement personnel. Il faut voir comment Godard filme une Françoise Verny déchue, le souffle court, lil inquiet sous le halo dune lampe, pour être littéralement saisi par un sentiment quon ne connaissait pas chez le cinéaste: la compassion. Cet Éloge de lamour est un éloge du cinéma, de lamour du cinéma. Ce qui ne surprend pas puisquil vient après Histoire(s) du cinéma, qui se voulait archéologie et philosophie du septième art. Il se présente sous la forme d'un testament éblouissant et sombre, souverain dans sa beauté généreusement dilapidée, dans lequel le montage demeure encore un beau souci et les citations, paraphrases et allusions, une mise en épreuve de la solitude dun artiste qui fraye des sentiers inédits, à la fois inquiet et héroïque. Il montre comment le cinéma, qui est mémoire, rien que mémoire, peut nous aider, entre enfance et vieillesse, à devenir adultes. ÉLOGE DE LAMOUR France-Suisse 2000. Ré. et scé.: Jean-Luc Godard. Ph.: Christophe Pollock, Julien Hirsch. Son: François Musy, Christian Mohneim, Gabriel Hafner. Int.: Bruno Putzulu, Cécile Camp, Audrey Klebaner, Claude Baignères, Henri Roger, Jean Davy, Jean Lacouture, Françoise Verny. 110 minutes. Noir et blanc et couleur. Dist: Alliance Atlantis Vivafilm. |
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| Mulholland Drive (de David Lynch) Au-delà du miroir critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 107-108 p. 58 ] |
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![]() Chaque détail résonne comme un signe énigmatique. |
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| Mulholland Drive est à lorigine le projet dune série pour la chaîne ABC. Jugeant le pilote réalisé par David Lynch trop lent, et bien quayant déjà investi 7 millions de dollars, les décideurs de la chaîne nont pas donné suite. Le Studio Canal français convainc le réalisateur de transformer cette série avortée en film de cinéma et réussit, après de laborieuses tractations juridiques, à en récupérer les droits. Mulholland Drive est une belle route qui serpente sur les crêtes de Santa Monica. Elle surplombe Los Angeles, offrant un des plus beaux panoramas sur la ville, et dessert bon nombre de villas luxueuses. Pour Lynch, il sagit dun endroit plein de mystères, quil a présenté à plusieurs reprises comme une possible métaphore du film. Mulholland Drive avance, sinueux, sans laisser savoir quelle surprise nous attend au prochain virage, comme sil épousait les circonvolutions de la pensée, le fil de rêveries aussi implacablement logiques que complètement énigmatiques. Laction commence sur Mulholland Drive avec une jeune femme brune (elle se fera appeler Rita) amnésique à la suite dun accident, et se poursuit par sa rencontre avec la blonde Betty, qui se rêve comme une actrice promise à un avenir glorieux à Hollywood. La complicité qui naît entre les jeunes femmes tisse alors les deux principaux fils de la trame narrative. Mais très vite dautres intrigues sentremêlent sans quon puisse évaluer pleinement leur caractère central ou périphérique. Nous attendons, attentifs à chaque détail, à chaque objet, que la prolifération tranquille qui sinsinue dans notre mémoire prenne sens. Un générique rocknroll, un couple de vieux à la bonhomie onctueuse terrifiante, une gardienne pittoresque, une inquiétante voyante, un jeune tueur à gages, une sorte de yeti possesseur dune boîte mystérieuse, une salle de spectacle où les artistes ne se produisent quen play-back, un cow-boy au calme menaçant, un infirme qui semble tirer bon nombre de ficelles, des producteurs veules, des maffiosi inquiétants, etc., Lynch prend un malin plaisir communicatif à tirer de son chapeau une multitude de personnages propres à relancer lintrigue vers dautres directions. Contrairement à Lost Highway où, dès le début, nous perdons pied, Mulholland Drive nous laisse croire un bon moment que toutes les pistes amorcées, les questions laissées en suspens, les personnages vont trouver leur place idoine dans le puzzle. Le classicisme de la mise en scène nous y invite. Une figure en particulier y est systématisée, voire dévoilée comme une mécanique propre à distiller la montée dune inquiétude: lalternance entre travelling avant (regard subjectif) et travelling arrière précédant le personnage. Lorigine télévisuelle explique en partie la prolifération des intrigues. Puis cest comme si, après avoir lancé toutes ces pistes, Lynch, devant conclure mais ne sachant pas comment ou ne voulant pas le faire, opère un véritable tour de passe-passe. À un moment, nous passons au-delà du miroir, de lautre côté de la toile, dans lenvers du décor, de la réalité au rêve (à moins que ce ne soit linverse) toutes les métaphores sont bonnes, car aucune ne peut rendre compte de ce fabuleux moment de bascule qui nous prend de court dans le dernier quart (ou tiers) du film. Le récit semballe. On retrouve les mêmes lieux, les mêmes personnages, des scènes similaires, dépliés selon dautres configurations. Mais parler de miroir, de double, bride la perspective tant une figure duelle ne rend pas compte de la dissémination qui sopère. Un exemple: le Winkie, ce snack où un homme avait raconté à un autre son rêve et où la serveuse sappelait Diane, nous le retrouvons. La serveuse se prénomme maintenant Betty. La blonde Betty y est attablée avec un jeune tueur à gages que nous avons vu à luvre auparavant, elle sappelle Diane, jeune actrice, jalouse du succès de son amie, lex-amnésique brune devenue la vedette Camilla. Précisons que les mots «maintenant», «auparavant» nengagent ici que la temporalité du récit. Du point de vue de lhistoire, cest comme si, après ce point de bascule, passé, présent et futur coexistaient en une identique incertitude. Notre raison doit alors abdiquer face à une construction filmique qui rend tangible cet obscur état, souhaité par André Breton, « où la vie et la mort, le réel et limaginaire, le passé et le futur, le communicable et lincommunicable, le haut et le bas cessent dêtre perçus contradictoirement »(1). Il est aussi vain despérer comprendre les mille et un détours de Mulholland Drive que de prétendre expliquer Un chien andalou. Notre plaisir tient à la vigilance extrême quéveille en nous avec maestria le film de David Lynch. Chaque détail résonne comme un signe énigmatique, tout à la fois menace et porte entrouverte sur une hypothétique solution. Le plus petit objet tisse un lien mystérieux avec le grand tout, le microscopique ouvre sur linfini.
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| La pianiste (de Michael Haneke) Critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 107-108 p. 72 ] |
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| La pianiste est de ces films dont on dit quils fascinent ou révulsent. Pourtant, le récent opus de Michael Haneke peut aussi laisser indifférent. La performance dIsabelle Huppert nest pas en cause, elle constitue le principal atout de cette plongée dans les abîmes dune sexualité pour le moins tourmentée. Erika, la femme quelle incarne, habite avec une mère extrêmement possessive. Professeur de piano rigide, impitoyable avec ses élèves, elle vit sa sexualité en spectatrice assidue de peep-shows. Sans se départir de son insondable opacité, Isabelle Huppert passe de la laideur à la beauté dans la même séquence, semble tantôt un bloc de granit tantôt lesclave soumise. Aucune explication psychologique ne peut rendre compte des racines du comportement de cette femme, de sa recherche de jouissance recluse au fin fond dune ténébreuse mécanique intellectuelle. Qui, à part Isabelle Huppert, aurait pu ainsi personnifier cet abîme de perversité ? On voit bien ce que martèle une fois de plus Haneke: linacceptable présence au sein dun même être (mais la thèse veut souligner « au sein dune même culture ») de la connaissance la plus intime de la musique et des tourments dune névrose qui conduit à une violence extrême. La montée en puissance à laquelle le réalisateur autrichien se livre dun film à lautre pour épater le bourgeois a un côté Barnum. Il manque juste un Monsieur Loyal pour annoncer les scènes «osées» qui scandent son film: Erika jouissant en urinant au milieu dun drive-in après avoir épié un couple faisant lamour dans une voiture; Erika se tailladant le sexe avec une lame de rasoir; Erika dans les toilettes du conservatoire, masturbant violemment lélève (Benoît Magimel) qui sest mis en tête de la séduire On regarde en effet, un tantinet admiratif, combien peut durer tel plan qui accumule autant de morceaux de bravoure, on guette jusquoù vont aller les acteurs dans ce psychodrame au bord du grotesque. On peut aussi, à la longue, se lasser de ne rien voir se profiler de bien tangible au-delà de cette surenchère. La pianiste a pourtant eu lheur de séduire le jury. Grand bien lui fasse. |
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| L'orphelin d'Anyang (de Wang Chao) Critique par Gilles Marsolais [ 24 images N° 107-108 p. 74 ] |
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| Adaptation dune nouvelle éponyme du cinéaste et réalisé, dit-on, sans autorisation officielle, ce premier film de Wang Chao tranche singulièrement avec la production courante de la Chine continentale à laquelle on nous a habitués. Composé de segments autonomes séparés par des fondus au noir autorisant nombre dellipses temporelles, Wang Chao se sert de lhistoire dun bébé provisoirement confié contre rétribution à un ouvrier au chômage par sa mère prostituée (originaire de Mandchourie) pour brosser le portrait dune société en pleine décomposition. À mi-chemin entre la distance antonionienne et quelque école du regard objectif, ce film dépouillé va à lessentiel avec une remarquable économie de moyens. À part trois panoramiques discrets, tout est filmé en plans fixes larges, concertés: le moindre «événement», le moindre déplacement des personnages devient signifiant. (Cette mise en scène précise nous permet de douter quil ait été entièrement filmé à la sauvette, comme le veut la rumeur.) Quoi quil en soit, son imagerie se veut une représentation fidèle de la vie quotidienne en Chine (dans la province de Henan) avec sa pauvreté généralisée, sa saleté et sa grisaille omniprésente, sa tristesse effarante, auxquelles sajoute la tristesse des personnages. Le recours à des acteurs non professionnels augmente la crédibilité de ce qui est donné à voir. Mais le film est préservé du misérabilisme et des pièges du mélodrame par ses partis pris esthétiques: voyez, par exemple, comment il montre, en retrait, les conditions de vie et de logement, atroces, de Feng la prostituée. Mine de rien, ce film minimaliste est captivant même si certains plans se prolongent indûment comme pour nous obliger à réfléchir à partir des images , et il est porteur dune charge critique en montrant « objectivement » les destins croisés de trois déclassés, victimes de la nouvelle économie. |
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| Bolivia (d'Isarel Adrian Caetano) Critique par Philippe Gajan [ 24 images N° 107-108 p. 76 ] |
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| Parfaitement emblématique dun renouveau du cinéma argentin (particulièrement sur la scène des festivals internationaux mais aussi dans les salles argentines, pensons par exemple à Mundo Grúa de Pablo Trapero), Bolivia traite du délicat problème de limmigration clandestine en Argentine. Pays de cocagne, lArgentine, cest lAmérique pour certains de ses voisins plus pauvres. La grande qualité du film est déviter dune part le pathos régulièrement associé à ce type de sujet et dautre part la leçon de sociologie. Plus proche en cela de certains des cinémas nationaux des années 50 et 60, notamment par sa démarche documentaire, Bolivia et son noir et blanc granuleux est lobservation minutieuse, précise et juste dun microcosme. Remarquable par son économie de temps et de lieu, le film décrit le tragique passage dun Bolivien dans un misérable café de Buenos Aires. Un patron, une serveuse elle-même immigrée, quelques habitués qui entrent traînant leurs problèmes existentiels ou autres, le décor est planté. Cest là-dedans que va pénétrer un Bolivien entré illégalement au pays. Il va y laisser en quelques jours ses illusions et sa vie. Bolivia est saisissant dans sa façon très sèche de traiter dune dérive. Presque distancié, le film nen parvient pas moins à décrire un monde sans issue, brutal de manière explosive et implacable par sa capacité à oublier. Le clandestin ne laissera pas de trace de son passage, pas même un regret. |
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