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| Le cinéma de Cannes Un cinéma des extrêmes par GIlles Marsolais |
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| Critiques Yi Yi (d'Edward Yang) Entrelacs et pointillisme critique par Jacques Kermabon Dancer in the Dark (de Lars von Trier) «It's so quiet» critique par Gilles Marsolais Les glaneurs et la glaneuse (d'Agnès Varda) Portraits et autoportraits ludiques critique par Jacques Kermabon Infidèle (de Liv Ullmann) Enfer et pantalonnade critique par Jacques Kermabon In the Mood for Love (de Wong Kar-wai) « Dime si me quieres... » critique par Gilles Marsolais La nouvelle vague iranienne : une vitalité combative Un temps pour l'ivresse des chevaux (de Bahman Ghobadi) Le tablau noir (de Samira Makhmalbaf) Djomeh (de Hassan Yektapanah) critique par Gilles Marsolais Tabou (de Nagisa Oshima) Un ultime coup de sabre critique par Gilles Marsolais Les destinées sentimentales (d'Olivier Assayas) Face au mouvement du monde critique par Jacques Kermabon Bread and Roses (de Ken Loach) Loach s'en va-t-en guerre critique par Philippe Gajan Esther Kahn (d'Arnaud Desplechin) Le labyrinthe du mystère critique par Jacques Kermabon Chansons du deuxième étage (de Roy Andersson) Au bord d'un apocalypse... critique par Jacques Kermabon Eureka (de Shinji Aoyama) Une errance intérieure critique par Gilles Marsolais The Yards (de James Gray) Destins croisés : qui contrôle qui? critique par Gilles Marsolais Harry, un ami qui vous veut du bien (de Dominik Moll) Un petit coup de pouce critique par Gilles Marsolais |
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| Courtes critiques Critique par Philippe Gajan, Jacques Kermabon et Gilles Marsolais De lhistoire ancienne (d'Oscar Miret) Code inconnu (de Michael Haneke) Capitaines davril (de Maria de Medeiros) Asi es la vida (d'Artuto Ripstein) The Golden Gowl (de James Ivory) Film noir (de Masahiro Kobayashi) Chunhyang (d'Im kwon-taek) Wild Blue (de Thierry Knauff) Je préfère le bruit de la mer (de Mimmo Calopresti) Fast Food, Fast Women (d'Amos Kollek) Girlfight (de Karyn Kusama) Kippour (d'Amos Gitai) O Brother, Where Art Thou? (de Joel Coen) Saint-cyr (de Patricia Mazuy) Crouching Tiger, Hidden Dragon (d'Ang Lee) |
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| Dancer in the Dark (de Lars von Trier) « It's so quiet » critique par Gilles Marsolais [ 24 images N° 103-104 p. 50-51 ] |
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![]() Von Trier malmène allègrement les genres, les styles et les conventions cinématographiques. Selma (Björk) et Cathy (Catherine Deneuve). |
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| Mi-canular, mi-profession de foi pour retrouver une liberté créatrice et imposer ses films à lattention de la critique et du public, Dogma 95 a fait long feu depuis que ses promoteurs, Thomas Vinterberg (Festen) et Lars von Trier (Les idiots), ont jeté la serviette, même si quelques cinéastes de deuxième ordre (dont Harmony Korine, Christian Levring, et... Joel Schumacher!) tentent tant bien que mal de prolonger le mythe pour imposer à leur tour leurs productions. Dancer in the Dark de Lars von Trier, qui na donc plus rien à voir avec Dogma, a fait le malheur que lon sait à Cannes. Rarement, un film aussi attendu aura suscité une telle unanimité. Ny a-t-il pas anguille sous roche ? Est-ce trop beau pour y croire ? Sil est une notion galvaudée en cette époque de transition, cest bien celle de « genre ». À défaut dêtre simplement reconduit, comme on lobserve dans de nombreux films de la production courante, ou avantageusement remis en perspective (James Gray, The Yards), celui-ci est le plus subverti, avec des bonheurs divers, dans dautres films (Joel Coen, O Brother, Where Art Thou ?; Neil LaBute, Nurse Betty). Quand daventure il sen trouve magnifié, comme cest le cas pour le mélodrame et la comédie musicale dans Dancer in the Dark, on ne peut que souligner lévénement en essayant de le comprendre et de le mettre en valeur. Émigrée tchèque monoparentale, Selma (Björk) travaille en usine (probablement au début des années soixante) quelque part aux États-Unis. Sa passion pour les comédies musicales lui permet de rester sereine, alors quelle garde un lourd secret: elle perd progressivement la vue et, à moins de subir une opération, son jeune fils subira le même sort. La perte de ses économies patiemment accumulées, doublée dune fausse accusation de recel, viendra bouleverser ses plans et sa vie à jamais. Sur ce canevas prétexte digne des plus gros mélodrames, Lars von Trier a élaboré une uvre à nulle autre pareille qui fait la part belle aux nouvelles technologies, dont le recours aux caméras vidéo numériques qui autorisent un gonflage en 35 mm et qui donnent, à loccasion du transfert sur un autre support, un fini qui na rien à voir avec la qualité dimage obtenue jusquà ce jour par les procédés traditionnels. Non que limage ressorte plus nette, mieux définie, au contraire elle porte les traces de son parcours. Tout lart consiste alors à assumer ces traces, à lintérieur dun projet esthétique, et à en tirer une signification. Avec ce film multidisciplinaire au sens propre du terme, entièrement tourné en vidéo (notamment avec des petites caméras digitales Sony), Lars von Trier pousse laudace et linnovation formelle encore plus loin que dans les productions de Dogma 95, en tirant le spectateur dans des directions contradictoires à travers une confrontation des genres, des styles et des conventions cinématographiques quil malmène allègrement. Certaines séquences de comédies musicales, avec leur texture particulière, leur impureté et leur mouvement saccadé, imposent absolument lidée quun nouvel art est en train de prendre forme, qui doit autant aux nouvelles technologies quaux dispositifs de lart contemporain apparus au cours des dernières années. Pour le tournage de certaines scènes dansées, Lars von Trier sest inspiré des expériences tentées par certains cinéastes du direct, dont léquipe française de lONF et le groupe Pennebaker/Leacock, consistant à braquer simultanément plusieurs caméras sur un même phénomène (des centaines, dans son cas, pour les scènes du train !) afin datteindre à une vision omnisciente. En bout de ligne, il a fait le même constat sur cette utopie que ceux qui lont inspiré, mais, grâce aux nouvelles technologies et aux trucages quelles autorisent, il a su en tirer des images inédites. Donc, sur fond de mélodrame, Lars von Trier revisite la comédie musicale hollywoodienne, en misant sur la quincaillerie des nouvelles techniques de prises de vue, de transfert et de montage par informatique, afin dinventer et dexpérimenter de nouveaux dispositifs de mise en scène et de nouvelles pratiques décriture audiovisuelle, qui ont pour effet dans le cas présent de déréaliser davantage le contenu des images, lorsque nécessaire. Ajoutez à cela un travail tout aussi particulier sur le plan sonore, notamment quant à la conception des plages musicales, avec la voix, les paroles et la musique de Björk, et vous avez un cocktail explosif qui ne peut laisser indifférent. Cest dire que la clef de voûte de toute cette architecture est lartificialité, et que le trait de génie de ce film baroque est dy faire converger tous ses vecteurs, en lutilisant comme une force positive. Les signes de cette artificialité sont nombreux, omniprésents, qui peuvent être perçus momentanément comme autant de scories ou de coquetteries de caméraman sur le plan de limage, ou comme autant dinvraisemblances sur le plan de la conception du récit (répétitions au théâtre, travail en usine, déroulement du procès, etc.). Mais après avoir résisté (dans mon cas, une bonne vingtaine de minutes), le spectateur finit par baisser pavillon, pour admettre sans réserve ce principe moteur de lartificialité qui permet à Lars von Trier de relier lunivers du mélodrame à celui de la comédie musicale, «le réel» du récit à son versant onirique qui lui est complémentaire. Dans ce dernier cas, limage devient expérimentale, alors que de lautre côté le travail à la caméra engendre lillusion du réel par sa façon de coller aux personnages, de participer aux événements. Relents de Dogma 95 que cette caméra alerte ? Quoi quil en soit, elle nous rend proches ces personnages de Selma (Björk), affublée de grosses lunettes et presque aveugle, mais au sourire inaltérable, et de Cathy (Catherine Deneuve), qui veille sur elle avec bienveillance, copines dinfortune dans cette usine située dans un trou perdu quelque part aux États-Unis (probablement dans lÉtat de Washington). Dun optimisme inébranlable, Selma sévade de sa condition en chantant, au rythme des machines, ses airs préférés de comédies musicales; son pouvoir doubli est tel que le monde semble alors émerger de sa grisaille, changer de couleurs et se transformer littéralement autour delle. Mais, avec son lourd secret et les catastrophes qui ne manqueront pas de sabattre sur elle, Selma reste un personnage de mélodrame. Les lois du genre veulent que soit préservée lutopie dans la comédie musicale (laquelle fleurit généralement en temps de crise sociale), afin dentretenir le désir dévasion du spectateur, et que le mélodrame connaisse lui aussi une fin heureuse, son fameux « happy end », afin de réconcilier ce même spectateur avec lidée naïve quil se fait de la bonté du monde ou de la vertu toujours récompensée. Dès lors, devant Dancer in the Dark, on en arrive à se demander si le réalisateur respectera jusquà la fin du récit ces lois du genre qui le convoquent à double titre. En toute logique, on soupçonne bien quil en ira tout autrement, puisque Lars von Trier a fait le pari de lartificialité assumée. De sorte que, cyniquement, après quun genre ait chassé lautre, la réalité brutale reprendra ultimement ses droits... Lars von Trier achève en point dorgue ce conte baroque et cruel en reliant symboliquement, par des attributs propres au théâtre (rideaux, musique), sa finale aux toutes premières images du film évoquant elles aussi le monde du théâtre. Belle façon de neutraliser les genres, le rêve et la réalité, en les renvoyant dos à dos. Incidemment, pour nombre de spectateurs que ce mélodrame musical à nul autre pareil émeut, cette finale (« Its so quiet ! ») savère douloureuse. Par son sacrifice, Selma est la sur spirituelle de Bess dans Breaking the Waves. Post-scriptum Comme ça été le cas lannée dernière avec Émilie Dequenne (la Rosetta des frères Dardenne) et à maintes reprises dans le passé, le prix dinterprétation féminine est allé à une actrice non professionnelle, à une personne étrangère au milieu du cinéma. Björk, dont la renommée comme chanteuse et musicienne (Homogenie) dépasse largement les frontières de lIslande (278 000 h.), a signifié que cétait là son unique incursion dans le domaine du cinéma et quelle navait aucunement lintention dy revenir. Néanmoins, au contraire dÉmilie Dequenne qui est sagement retournée à son usine de conserves, il semble que Björk nentende pas rentrer dans le rang aussi facilement. À en croire la rumeur, ses rapports avec Lars von Trier lors du tournage auraient été tendus et, récemment, elle aurait exigé, la vilaine, des modifications à la musique du film quelle a aussi composée, ce qui pourrait avoir pour effet den retarder la sortie. DANCER IN THE DARK Danemark 2000. Ré. et scé.: Lars von Trier. Ph.: Robby Müller. Mont.: Molly Malene Stensgaard, François Gedigier. Mus.: Björk. Int.: Björk, Catherine Deneuve, David Morse, Peter Stormare. 139 minutes. Couleur. Dist.: Films Tonic. |
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| Les glaneurs et la glaneuse (d'Agnès Varda) Portraits et autoportraits ludiques critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 103-104 p. 52 ] Sortie du film prévue : fin mars 2001 |
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![]() Le film dresse le portrait dune économie parallèle. |
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| Le charme du cinéma de Varda tient, dans ses meilleurs moments, à une sorte de naïveté au sens où lon parle de peinture naïve , qui passe par une manière frontale, littérale daborder les choses. Les glaneurs et la glaneuse commence par une définition du mot dans un dictionnaire, comme on noserait plus le faire dans la dissertation la plus scolaire, enchaîne avec une déclinaison de ce motif dans la peinture avant de nous entraîner sur les routes de France pour glaner, au hasard des rencontres, images et témoignages sur cette activité ancestrale. Dans cette recherche, volonté encyclopédique rime avec ludique. Varda fait feu de tout bois, zigzague dun témoignage à lautre, interroge des provinciaux au bord du zinc, une juriste des villes et un juriste des champs (un avocat en robe lit des textes juridiques au milieu de plants), des conservateurs de musées, des propriétaires terriens, un viticulteur psychanalyste Tout en délivrant un véritable savoir (on découvre que, outre les fameuses Glaneuses de Millet, le motif a inspiré nombre de peintres, que la pratique du glanage est un droit réglementé par le code pénal ), le film dresse le portrait dune économie parallèle. Le geste de glaner, celui de grappiller (pour les vignes), celui de récupérer (des objets abandonnés) ne sont pas univoques. On glane par nécessité (les pauvres, les sans-abri), par habitude familiale, par plaisir, voire par conscience politique. Un jeune homme, écuré par le gaspillage généralisé, raconte ainsi quil se nourrit de ce quil trouve dans les poubelles depuis des années sans bourse délier et quil nest jamais tombé malade. Mais aucune de ces rencontres ne se réduit à illustrer un savoir. Chacune est au contraire lobjet dune échappée singulière, dune légère dérive que Varda nous offre, au plus près de ce quelle a vécu au gré du tournage. Elle jure, un moment, que ce tableau si opportunément évocateur, elle la véritablement déniché par hasard en sarrêtant dans un dépôt-vente au bord de la route. Comme celui qui glane, le documentariste est celui qui sait attendre puis prendre le temps de la cueillette. Agnès Varda prend ainsi le temps de regarder et découter ceux quelle rencontre. Son dernier portrait est le plus saisissant. Il est celui dun homme jeune quelle a vu à plusieurs reprises se nourrir en direct de fruits et de légumes ramassés sur le trottoir au milieu des cageots abandonnés dune fin de marché parisien. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir un ancien étudiant en sciences au chômage, un temps enseignant, qui vit en banlieue dans un foyer de travailleurs immigrés où il donne bénévolement des cours dalphabétisation. Après ce film, on ne peut plus regarder de la même façon les alentours des supermarchés avec leur gaspillage de nourritures dites avariées destinées aux poubelles et pourtant tout à fait comestibles. Mais Les glaneurs et la glaneuse est aussi (surtout) un émouvant autoportrait de la réalisatrice. Elle a découvert la caméra numérique et en joue en toute liberté. Dune main, elle filme son autre main qui, derrière le pare-brise, par leffet de la perspective, lui donne limpression quelle pourrait attraper les camions doublés sur lautoroute. Elle évoque aussi furtivement la vieillesse visible sur cette main ridée, synonyme de lapproche de la mort. Elle ne sappesantit pas, elle jouit avant tout du plaisir neuf de cette caméra si habile à capter des moments impromptus ou intimes. Elle filme des objets quelle aussi a récupérés, des souvenirs de voyages, des échos du temps passé, des moments de sa mémoire. Après Alain Cavalier, après Johan van der Keuken, Agnès Varda offre une preuve éclatante de ce que permettent ces caméras légères si propices à filmer les petits riens de la vie. Elle confirme aussi combien cette liberté sexerce avec dautant plus daisance quelle est entre les mains dun artiste déjà chevronné. La légèreté du trait, ce sentiment deffleurer avec une apparente évidence les choses les plus simples ne sacquiert quau-delà de la maîtrise. Croire que ce geste se situe en deçà, à la portée de tous, relève dune belle imposture. LES GLANEURS ET LA GLANEUSE France 2000. Ré. et scé.: Agnès Varda. Ph.: Stéphane Krausz, Didier Rouget, Didier Doussin, Pascal Sautelet, Agnès Varda. Mont.: Varda et Laurent Pineau. Mus.: Joanna Bruzdowicz. 76 minutes. Couleur. |
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| Infidéle (de Liv Ullmann) Enfer et pantalonnade critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 103-104 p. 53 ] |
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![]() Le scénario de Bergman donne une assise solide au talent de metteur en scène de Liv Ullmann. |
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Dans Laterna magica(1), Bergman a déjà abordé sans complaisance ces événements. On en trouve un autre écho dans la troisième partie des Scènes de la vie conjugale quand lhomme, Johan, annonce à son épouse, Marianne, quil est tombé amoureux dune autre femme. Dans ce dialogue, la maîtresse sappelle Paula, qui devient, par un curieux renversement, Marianne dans Infidèle. Ce nouveau scénario en constitue donc une nouvelle approche, fidèle à la manière de Bergman de tailler à vif dans les plaies des relations amoureuses. Quimporte que dans le détail les faits ne soient pas complètement identiques, cette insistante répétition est à limage des remords qui, au soir de sa vie, taraudent encore le metteur en scène. Mettre ainsi en avant lunivers du cinéaste suédois nest en rien faire injure au travail de Liv Ullmann. Elle avait déjà présenté à Un certain regard en 1997 le très beau Entretiens privés sur un autre scénario de Bergman. Plus dense est la matière écrite, plus elle offre une solide charpente à partir de laquelle la mise en scène peut sépanouir. Il est ainsi vain de tenter dimaginer comment Bergman aurait lui-même procédé, différemment sans doute. La réussite de Liv Ullmann est incontestable. On lui doit en particulier, outre une direction dacteurs très subtile, que le centre du film soit moins le personnage Bergman que Marianne et ensuite sa fille, principale victime des dérives amoureuses de ses parents. Marianne est mariée à Markus, un grand chef dorchestre, ils ont une fille. David, metteur en scène en vogue, est le meilleur ami de la famille. Flotte un air dinsouciance, un parfum de liberté. La relation, dont le film constitue la chronique, est le fruit naturel de la lente dérive dune amitié de plus en plus intime. Sous des prétextes professionnels, Marianne et David organisent un voyage pour se retrouver à Paris ensemble. Commence alors le grand air connu des mensonges. À un moment, Marianne vit sa situation daimer deux hommes et dêtre aimée par eux avec un sentiment dexaltation. Elle rayonne de cette passion, en toute impunité. Infidèle décrit limplacable mécanique qui transforme linsouciance aveugle de cette liaison amoureuse en un enfer programmé. Liv Ullmann affirme le plus directement la banalité de cette histoire lors dune scène qui évoque le théâtre de boulevard: le mari qui surprend sa femme au lit avec un amant. Mais de cette posture éculée, elle extrait une infinité de nuances. Le ridicule de la situation ne peut échapper au metteur en scène amant encore moins quà quiconque. La conscience dêtre les protagonistes dune humiliante pantalonnade redouble le sentiment de honte des époux infidèles. En même temps, ils demeurent des esprits libres, au-dessus de cette trivialité et oscillent entre la gêne et le fou rire. On les avait suivis dans le bonheur de leur amour naissant, intime et singulier, cette douche froide les ravale au rang de clichés. Ils le savent sans aucun doute, mais cela ne les empêchera pas de sombrer dans le pire. Le divorce est envisagé et cest au moment où ils peuvent vivre leur amour en pleine lumière que leur relation va céder peu à peu sous les coups de boutoir de la jalousie, des chantages du mari, des pressions exercées pour la garde de lenfant jusquà labjection. Le film nous fait leffet dun électrochoc. Il nous laisse la même impression pénible que les moments où lirréversibilité de notre vie nous apparaît insoutenable. On voudrait pouvoir revenir en arrière, effacer ce qui est arrivé. Cela sappelle le remords.
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| In the Mood for Love (de Wong Kar-wai) « Dime si me quieres... » critique par Gilles Marsolais [ 24 images N° 103-104 p. 54-55 ] |
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![]() Maggie Cheung Man-yuk et Tony Leung Chiu-wai. Un film mélancolique, dune beauté lancinante, sur le mensonge et la trahison. |
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| Wong Kar-wai démontre clairement dans ses films que la manière de dire les choses au cinéma est constitutive du sujet, au point den être lélément le plus important. In the Mood for Love ne déroge pas à cet énoncé, même si son récit est plus linéaire que celui de Chungking Express (1994) ou de Happy Together (1997) et sa caméra, nettement plus sage. Le spectateur ne perd pas au change, même sil sagit dun film dont lunivers, celui de la maturité, et le rythme sont totalement différents de ses prédécesseurs. Axé sur un amour impossible, ce film dune beauté lancinante a constitué une autre belle surprise du Festival. Nouveau locataire dans un immeuble de Hong-Kong, avec son épouse, Chow (Tony Leung), rédacteur en chef dun quotidien, fait la connaissance dune voisine, la très belle et mystérieuse Li-zhen (Maggie Cheung), secrétaire dans une compagnie dimport-export, qui vient elle aussi demménager avec son mari. Comme leurs conjoints respectifs sont souvent absents, ils finissent tout naturellement par se lier damitié, jusquà ce quils découvrent que ceux-ci entretiennent déjà une liaison... À partir de cette situation ayant lieu en 1962, à laquelle se grefferont des coïncidences triviales (le coup de la cravate), Wong Kar-wai a concocté un film dans lequel la signification et les résonances émotives passent dabord et avant tout par la dimension plastique. Pour recréer latmosphère du Hong-Kong des années soixante, avec ses immeubles décrépits et ses rues étroites, Wong Kar-wai est allé filmer en Thaïlande, mais sans miser sur son exotisme, pour y enfermer ses personnages dans un décor à la limite de labstraction: arcades (qui pourraient être celles du Palais-Royal) perdues dans la pénombre, mur lépreux, toujours le même, permettant de cerner en aplat les deux amoureux, ruelle en escalier qui revient comme un motif récurrent capter, au ralenti, la déambulation obsédante de Li-zhen en quête de son bol de nouilles quotidien, sur un leitmotiv musical dune beauté indicible qui accentue la distance, le gouffre qui sépare les deux amants virtuels, à la fois si près et si loin lun de lautre, dévorés et effrayés par la force de leur désir (mais qui ne franchiront jamais le seuil de linterdit). Comme le tournage sest étalé sur seize mois, avec ses interruptions, Christopher Doyle a dû faire face à dautres engagements, si bien quil na été responsable, comme directeur photo, que de la moitié du tournage. Mark Li Ping Bing a complété le travail. Comme celui-ci est, depuis 1984, le chef opérateur attitré de Hou Hsiao-hsien (Le maître de marionnettes, 1993; Les fleurs de Shanghai, 1998), entre autres, on peut sinterroger sur sa possible influence dans les changements observés chez Wong Kar-wai, mais sans oublier que Christopher Doyle a déjà assumé la direction photo de films tels que Noir et blanc (Claire Devers, 1986), qui témoignent eux aussi dune authentique élégance. En réalité, il semble bien que la reconversion ait touché tous les membres de léquipe dont William Chang, directeur artistique et monteur, qui avait assuré précédemment le montage de films tels que Chungking Express et Happy Together. On constate que son expérience de directeur artistique de plusieurs films, en plus de ceux de Wong Kar-wai, est ici mise à profit. Au-delà de cette reconversion (relative) du réalisateur et de ses principaux collaborateurs pour atteindre à ce changement de ton dans sa manière, soudain empreinte dune infinie délicatesse, il nen demeure pas moins que le film a été tourné selon la méthode chère à Wong Kar-wai qui mise sur limprovisation, qui travaille sans script ni scénario, à partir dune vague idée. Le sujet évolue constamment, au jour le jour, et le film ne trouve vraiment sa forme quau stade du montage final. On a peine à le croire dans le cas de In the Mood for Love, tellement il semble maîtrisé en comparaison de ses films précédents qui laissaient transpirer leur part de risque. Néanmoins, on y retrouve à nouveau une histoire damour impossible, de trajectoires qui se croisent, de destins malheureux parce que mal synchronisés. Film mélancolique sur le mensonge et la trahison, il suggère, plus quil ne les dit, la trahison des conjoints absents, mais aussi le mensonge entre les chastes amoureux qui se mentent à eux-mêmes tant pour préserver leur dignité que pour sauver les apparences au sein de leur communauté. Dentrée de jeu simpose cette idée de mise en scène stimulante qui relègue irrévocablement dans le hors-champ le couple infidèle, puisque, dès lors, lespace du film sera ramené à lespace physique et mental qui sépare les deux amants virtuels, à la distance intérieure quil leur reste à franchir même si leurs logements respectifs sont contigus. Dautres idées de mise en scène trouvent à sintégrer harmonieusement à cette dérive mélancolique, sans vouloir simposer comme des effets de signature. Comme ces images dédoublées, ces effets de miroirs qui illustrent la situation schizophrène dans laquelle ils se trouvent. Comme ce jeu douloureux auquel ils se livrent, dans lequel excelle Tony Leung, qui consiste à endosser, par effet dinversion, le rôle de lautre (cest-à-dire de la part manquante dans leurs couples respectifs). Ou encore, comme cette idée géniale et culottée qui consiste à capter dans létroit rayon dun minable réverbère la longue explication des amants désemparés cernés par une pluie diluvienne. Il va sans dire que la fascination du film, au sens propre du terme, vient de la présence évanescente des acteurs à lécran: Tony Leung, énigmatique à souhait avec son jeu tout en retenue et en pudeur contenue, qui a reçu le prix dinterprétation, mais aussi Maggie Cheung (Irma Vep, Olivier Assayas, 1996), mystérieuse et fragile silhouette, enfermée dans ses robes étroites à col haut, personnage sophistiqué qui semble à la fois habité par une sagesse ancestrale et par une résignation absolue. Incidemment, Li-zhen porte aussi le fardeau du temps qui passe, qui rend toujours plus improbable lunion des deux amoureux (on le remarque à ses changements de robe successifs, notamment après lannonce du départ de Chow pour Singapour). Mais elle est aussi le lieu du temps suspendu dans lequel sengouffre la part de rêve... Michael Galasso (à qui lon doit la musique de Chungking Express) se permet une douce ironie en utilisant la chanson surannée Dime si me quieres (souvenirs de Buenos Aires du réalisateur) pour souligner laspect tristement romantique de la rencontre des deux personnages, qui projettent à ce moment précis une simple sortie au restaurant alors quils savent pertinemment que leurs époux respectifs sont ensemble au Japon. Par contre, lensemble de la musique, avec son leitmotiv lancinant lors des allées et venues de Li-zhen captées au ralenti, pour bien marquer la suspension du temps avec sa part de rêve, contribue largement à créer ce climat de désespérance absolue, accentue cette couleur particulière rendue par le travail sur la lumière de la direction photo. Ainsi donc, Chow annonce à Li-zhen son départ imminent pour Singapour. Cette déclaration qui clôt en quelque sorte le récit est suivie presque aussitôt de son épilogue, situé lannée suivante à Singapour puis à nouveau à Hong-Kong, qui scelle leur séparation définitive sur le constat que «les temps ont changé». La séquence ultime qui suit immédiatement ce constat implacable et qui se déroule à Angkor (sur fond darchives, avec De Gaulle en mission au Cambodge), au cours de laquelle le secret de cette liaison, pense-t-on, est enfoui dans la crevasse dune muraille, sintègre mal à tout ce qui précède (malgré le prétexte du métier de journaliste qui permet à Chow de se trouver sur les lieux), mais elle naltère pas la splendeur de cette émeraude orientale, présentée à Cannes non sertie(1).
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| Les destinées sentimentales (d'Olivier Assayas) Face au mouvement du monde critique par Jacques Kermabon [ 24 images N° 103-104 p. 59 ] |
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![]() Assayas donne vie à cette province du début du siècle. Pauline (Emmanuelle Béart). |
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| Chardonne, pour aller jusquà toi quel drôle de chemin il ma fallu prendre. Cinéaste un brin surestimé, figure dun certain jeune cinéma contemporain, Olivier Assayas nous séduit étrangement aujourdhui en investissant le genre fresque romanesque en costumes dépoque. Jacques Chardonne, cet écrivain guère lu, cumule, il faut le dire, plusieurs handicaps dont celui davoir été collaborateur pendant la guerre, ce qui lui valut quelques mois de prison à la Libération. Chardonne dénonce la fin dun monde, lavènement de la barbarie et demeure par-dessus tout le romancier de lamour conjugal. Il y a plus exaltant et Les destinées sentimentales pourrait même prêter le flanc aux sarcasmes avec son action qui oscille entre les préoccupations de la bourgeoisie industrielle charentaise (on doit à ce département français le nom de pantoufles excellemment molletonnées) et un chalet suisse comme incarnation du bonheur, puis, présenté comme le lieu de la vie facile, le Paris de Montparnasse. La préface de Chardonne qui lors dune réédition du roman en 1953(1), situe lambition de son entreprise romanesque à limage des personnages dépeints, responsables dune marque prestigieuse de porcelaine de Limoges, est peut-être aussi celle du film : « Le respect de la vérité est à chaque ligne de ce roman; il est dans sa forme modeste et dans une grande attention au moindre détail. Je nai guère improvisé. [...] Tout est sentiment chez lhomme, son amour pour son ouvrage, sa confiance dans lobjet quil façonne, son souci de la qualité, si étrange dans ce monde éphémère et ténébreux ». Chaque poste de cette production est ainsi digne déloges: la lumière dÉric Gautier, les costumes, le son, le casting le moindre personnage impose au premier instant sa présence Olivier Assayas a pris le temps de simprégner de la région, de se documenter sur les outils, les machines, les gestes des ouvriers de la fabrique, mais aussi ceux des vignerons (lautre branche de la famille mise en scène fait du cognac), la manière de prélever un échantillon dun tonneau, dapprécier les tonalités dune porcelaine Il ne sattarde pas pour autant sur ces détails qui passent très vite comme des gestes quotidiens, naturels. Il met aussi tout son savoir-faire de metteur en scène pour dynamiser chaque scène. La caméra, très mobile, suit les personnages rarement immobiles à coups de panoramiques, passe de lun à lautre dans le même plan. Ou bien un changement daxe les raccorde dans un autre mouvement. La profondeur de champ est le plus souvent réduite et la netteté, pas toujours sur le personnage central du plan. Nous ne décrivons pas là un système, mais une tendance. Il faudrait nuancer, évoquer les manières de capter les lumières différentes des espaces et des saisons, la façon de jouer souvent de la surexposition sur la figure de Pauline (Emmanuelle Béart)(1). En un mot, en introduisant le filmage contemporain qui est le sien et lassociant à un souci documentaire, Assayas donne vie à cette province du début du siècle. Nous accompagnons le destin de ces entrepreneurs bourgeois, qui dans le cognac (Barnery), qui dans la porcelaine (Pommerel), pris en tenailles par les multiples écueils de la modernité: concurrence internationale, déclin dune certaine idée de la qualité, mode de fabrication industriel, montée des revendications populaires, Première Guerre mondiale, crise de 1929. La question qui hante ces familles tient au maintien de lexcellence de leur fabrication : comment conserver son identité au sein dun monde qui bouge. Elle fait écho, à un niveau individuel, au destin de Jean Barnery. Pasteur à Barbabac avec une première femme, jeune remarié insouciant avec Pauline au cur de lalpage suisse, chef dentreprise à Limoges, caporal embarqué à la guerre, il vit plusieurs vies sous nos yeux. À la fin de sa vie, il constate combien il est étrange davoir été un homme dont on ne se souvient plus. Il comprend que la seule valeur qui vaille cest lamour, ce que lui avait fait entendre sa femme lors dune de leurs premières conversations. « Pourquoi ne peut-on pas consentir à être heureux ? » lui demande-t-elle quand ils vivent dans leur chalet suisse et quil sapprête à prendre les rênes de la fabrique Barnery. Lamour tout court du côté des femmes, lamour du travail du côté des hommes. Pour Jean et Pauline, le mariage aura incarné le temps dune lente initiation réciproque à ces deux sentiments qui peuvent donner un sens à la vie.
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