Bresson le titan
par Jean-Claude Guiguet

Entretien avec Raoul Servais
propos recueillis par Philippe Gajan

Bresson le titan
par Jean-Claude Guiguet*
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 101 p. 10 à 13 ]
Aucun cinéaste au monde ne peut rester indifférent à l’annonce de la mort de Robert Bresson. Nous savions qu’il s’était définitivement retiré, qu’il était aussi socialement loin de tous, ceux qui l’avaient admiré, respecté, aimé surtout comme on aime un guide, un ange gardien ou la figure d’une exigence morale à visage humain; il était loin de nous tous parce que les forces physiques avaient un jour abandonné cet homme intrépide et robuste et l’avaient tenu éloigné dès lors du cinéma, de ses servitudes autant que de ses grandeurs. Mais on le savait là. Il ne tournait plus, il ne marchait plus, sa voix s’était aussi éclipsée dans un exil de silence; mais on savait que Robert Bresson respirait encore dans notre monde et nous avec lui.

Au hasard Balthazar (1966).
Au terme de l’année écoulée, juste avant l’an 2000, un communiqué signé de Madame Bresson est arrivé à l’Agence France-Presse: «Je vous annonce que mon époux Robert Bresson, auteur de films, est décédé le 18 décembre 1999 et sera inhumé dans l’intimité.» Admirable de concision, l’information condense l’indicible mystère qui sourd de la précision et de la simplicité, à l’image d’une oeuvre en tout point étrangère aux clichés qui traînent autour de ses films depuis plus d’un demi-siècle. Clichés et lieux communs que n’ont pas manqué de rappeler avec un hypocrite respect affiché nos inimitables journaux télévisés : « Un cinéaste austère»,«Un auteur atypique », « Un janséniste de la mise en scène », etc. Pourtant aucun cinéaste au monde ne fut plus concret que cet homme-là. Il s’est acharné à demeurer au plus près de la matière de son premier à son dernier film. Même ceux qu’il a reniés, avec un brin de coquetterie d’ailleurs, même ceux-là restent comme des modèles indépassables de concision vivante. Il y avait quelque chose de primitif chez Bresson comme chez Giotto. La Charité qui foule aux pieds les trésors de la terre et tend à Dieu son coeur enflammé, Bresson l’aurait montrée comme Giotto l’a peinte, à l’image d’une cuisinière passant un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui le lui aurait demandé.

Tous les sujets abordés s’incarnent ici dans la lumière du monde, la matière des choses, la forme de l’objet, la fièvre du corps, l’exaltation des sens, la force impérieuse du désir, des Anges du péché à L’argent. Chez Bresson toutes les passions sont aussi violemment sexualisées. En s’anéantissant dans l’amour de Dieu, la novice des Anges du péché tombe en même temps amoureuse d’une autre femme qu’elle reconnaît sans l’avoir jamais vue! Et la jalousie d’Hélène (Maria Casarès) dans Les dames du bois de Boulogne se fonde davantage sur l’expérience sexuelle d’Agnès (Élina Labourdette) que sur l’abandon de son amant. Ne parlons même pas de l’homosexualité à peine cryptée qui parcourt pratiquement toute l’oeuvre et culmine dans Le journal d’un curé de campagne ou Pickpocket tout en demeurant le filigrane d’Un condamné à mort s’est échappé ou de Lancelot du lac.

Bresson est le plus physique des cinéastes parmi ceux que l’on a hâtivement désignés comme de grands métaphysiciens. Il faut dire à la décharge de ceux qui tirèrent un peu vite sur ce fil inépuisable que l’auteur s’est parfois volontairement prêté à cet effet d’annonce ou qu’il n’a pas hésité à surcadrer cette denrée appréciable au détour de certaines séquences ou plus spectaculairement à la fin de Pickpocket avec son fameux : « Mon Dieu, quel chemin il a fallu parcourir pour arriver jusqu’à toi. » Cette phrase ultime m’a toujours laissé dans un curieux état de perplexité où je vois beaucoup plus d’ironie ou de malice vaguement polissonne que de sérieux ! D’ailleurs, la reine Guenièvre dans Lancelot n’hésitera pas à se plaindre de l’ingratitude de son amant plus préoccupé par la quête du Graal que soucieux de satisfaire aux exigences somme toute bien légitimes de cette ardente Dame: «Dieu n’est pas un objet qu’on rapporte!» Ici au moins l’ironie s’énonce à ciel ouvert.
Comme Cézanne, Bresson sait que le travail de l’artiste ne doit pas relever d’une technique mais d’une vision. Mais — et tout tient dans ce paradoxe infernal — comme Cézanne, il sait aussi que pour exprimer cette vision on doit se forger une technique. Voilà la grandeur et la difficulté d’une telle ambition: forger une technique, c’est tourner le dos à l’ordre conventionnel, c’est choisir l’exil pour tâcher d’en faire son royaume. Robert Bresson a tout remis à plat, tout repris à zéro de ce qu’il voyait du cinéma.

* Cinéaste français, Jean-Claude Guiguet a réalisé Les belles manières,
Faubourg Saint-Martin, Le mirage et Les passagers.

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 101 p. 10 à 13 ]
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Entretien avec Raoul Servais
propos recueillis par Philippe Gajan
[ extrait seulement, texte complet voir 24 images N° 101 p. 36 à 38 ]
Ciné-peintre, peintre cinéaste, Raoul Servais c’est aussi, après un demi-siècle de cinéma d’animation, un engagement et une volonté intacts. Une œuvre qui ne brille pas par sa quantité mais par sa diversité et par sa richesse comme par la reconnaissance internationale qui l’accompagne (Harpya obtint la palme d’or à Cannes en 1979); un esprit attentif aux événements internationaux depuis son adolescence marquée par la Seconde Guerre mondiale (Opération X-70 (1971) en réaction à la guerre du Viêt-nam); un thème récurrent, la haine de toute forme de dictature, et un mot d’ordre esthétique : tout sauf Disney. Nous l’avons rencontré à l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée à la Cinémathèque québécoise, Raoul Servais, itinéraire d’un ciné-peintre.