Photo : Bernard Fougères pour 24 images
Rencontre
propos recueillis par Marie-Claude Loiselle et Gilles Marsolais

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 121 p. 36-41 ]
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Cette rencontre entre deux cinéastes de générations distinctes, Denis Côté – jeune cinéaste venu du réseau alternatif qui est aussi critique de cinéma à l’hebdomadaire Ici, et qui, après une dizaine de courts métrages de fiction (dont L’hypothénuse, Seconde valse, et La sphatte), planche sur la finition de son premier long métrage, Les états nordiques – et Michel Brault, « vieux pro » qui, avec sagesse, s’affaire à la transcription de ses films sur format DVD, a eu lieu au moment même où celui-ci venait de se voir attribuer à l’unanimité, par un aréopage de la profession, le prix Jutra-Hommage pour l’ensemble de son œuvre. Tour à tour caméraman, directeur photo, réalisateur et producteur, il a collaboré, à un titre ou à un autre, à un nombre impressionnant de films de premier plan qui relèvent aussi bien du documentaire, dans le style du cinéma direct, que de la fiction, dont Pour la suite du monde et L’Acadie l’Acadie ?!? (coréalisés avec Pierre Perrault), Mon oncle Antoine et Kamouraska de Claude Jutra, Le temps d’une chasse et Les bons débarras de Francis Mankiewicz, ainsi que Entre la mer et l’eau douce, Les ordres (Prix de la mise en scène à Cannes, en 1975) et Les noces de papier, qu’il a lui-même réalisés, pour ne mentionner que ces titres qui viennent spontanément à l’esprit. Il nous paraissait stimulant de provoquer un tel échange entre ces deux créateurs, ne serait-ce que pour tenter de cerner les éléments de continuité et de changement observables dans la façon d’aborder le cinéma aujourd’hui, alors que tout semble avoir été dit, montré, expérimenté ou découvert. – G.M.

Pour la suite du monde de Michel Brault et Pierre Perrault.

Les états nordiques de Denis Côté.
[...] Denis Côté : J’aime cacher des choses au spectateur pendant un certain temps. Mais, malgré votre désir de clarté, vous n’êtes quand même pas fermé à l’idée de pas avoir toutes les clefs de compréhension d’une œuvre ?

D.C. : Bien sûr que non ! Je dévorais les films de Man Ray, de Buñuel, de Maya Deren et de tant d’autres cinéastes. Mais j’en ai contre les films incompréhensibles, contre les cinéastes, certainement intelligents, qui ne communiquent pas. Aussi, j’accorde beaucoup d’importance à l’esthétique des images, mais sur ce plan le débat est pratiquement impossible, puisque les critères de la beauté sont éminemment personnels. C’est au point où je suis moi-même incapable d’expliquer, de décortiquer la composition d’une belle image que j’aurais faite dans l’un de mes films.

D.C. : Par contre, il y a des spectateurs, même jeunes, qui sont incapables de regarder une image qui bouge. Imaginez quel genre de spectateurs ils seront à quarante ans ! Ça témoigne de l’embourgeoisement de l’œil des spectateurs. Une chose est sûre, c’est que la beauté peut être une notion relative, mais elle ne doit pas être plaquée.

Michel Brault : Il y a des gens qui vivent collés sur une autoroute, et pour qui le bruit incessant de la circulation automobile évoque la mer ! Mais pour revenir au cinéma, j’ai revu récemment Pour la suite du monde même si je n’aime pas revoir mes films, et il y a des choses que j’aimerais corriger aujourd’hui. Non pas que le film soit mauvais (rires), mais c’est bien la preuve que tout est relatif, que tout évolue. Reste qu’aujourd’hui, je ne vais plus souvent voir de films parce que je suis rarement emballé par ce que je vois.

D.C. : La cinéphilie a disparu elle aussi.

M.B. : Ça nous ramène à la question du début : pourquoi et pour qui faire du cinéma, alors ? Pour faire de l’argent, comme le veut l’industrie ? Il suffit de penser à Téléfilm Canada et à ses primes au succès et au rendement. Elle est là, la vraie menace.

D.C. : Être cinéaste aujourd’hui, ce n’est pas amusant, c’est frustrant. Et depuis qu’on a les minicaméras DV, tout le monde se veut cinéaste. Pensez au concours de Radio-Canada : « Écrivez un scénario d’une minute et demie, et courez la chance de le voir sur grand écran ! ». Votre plaisir c’était de défricher, tandis que moi j’essaie juste de créer le film le plus original possible. Cette frustration est commune à tous les cinéastes qui ne veulent pas simplement participer à un concours. Je suis devenu critique de cinéma par accident, et je ne ferais pas une maladie si je perdais ce boulot demain. Malgré la frustration, ce qui m’intéresse, c’est de faire des films.[...]

[...] M.B. : Quand tu démarres un projet, tu ne penses pas qu’à toi ? À quoi penses-tu ? Comment choisis-tu un sujet ? Tu dois réfléchir au documentaire et à la fiction ? Ce n’est pas vrai que tout a été dit : les sujets ne manquent pas…

D.C. : On revient à la question du pourquoi faire du cinéma. Et j’ai aimé l’idée avancée plus tôt d’utiliser la caméra pour découvrir son pays et les gens qui l’habitent. C’est sûr que, avec le temps, j’ai fini par comprendre que ce n’est pas très intéressant de filmer mon appartement. Mon intention est d’aller découvrir autre chose…

M.B. : Je n’ai pas dit cela pour imposer une façon de faire. Ce que j’ai voulu dire, c’est que je venais d’un milieu bourgeois, privilégié, et que le cinéma m’a permis de découvrir ce qu’il y avait autour de moi, et de mettre en valeur la diversité et la richesse d’un monde dont j’ignorais à peu près tout. Mon univers de citadin était limité, jusqu’à ce que j’aille à l’Île-aux-Coudres en voyage de noces ! Du coup, j’ai compris qu’il fallait faire connaître cette autre réalité, fort différente de la mienne, que je serve en quelque sorte d’intermédiaire pour faire connaître ces gens dans toute leur splendeur et leurs contradictions.

D.C. : Vous étiez des missionnaires (rires), et vous aviez des moyens qui nous font défaut, un esprit de groupe. De plus, aujourd’hui, le rapport des gens à la caméra n’est plus le même: ils sont moins disposés à se laisser filmer. La pratique du cinéma est devenue plus individualiste. Faire du cinéma, pour moi, c’est une façon de garder la tête hors de l’eau et de dire que j’existe.

M.B. : Ce n’est pas nécessaire que tout le monde le fasse, mais je me souviens d’avoir fait toute la Côte-Nord, seul, pour voir et pour vivre cette réalité.

D.C. : Si on ne voit plus le Québec à l’écran aujourd’hui, c’est à cause de la lourdeur de la production et des équipements. Dans Les états nordiques, justement l’action se déplace de Montréal à Radisson, à la baie James. Et pourtant, notre budget n’était que de 80 000 dollars. Pour des questions de coûts, les cinéastes n’osent plus sortir de Montréal, alors que n’importe qui pourrait le faire grâce aux technologies miniaturisées dont on dispose aujourd’hui.

M.B. : Surtout que la nouvelle réalité du Québec est encore plus riche aujourd’hui : on n’en est plus au mythe de la terre et des labours.

D.C. : Malheureusement, maintenant c’est l’argent qui détermine tout. Les problèmes de production, de distribution, de casting, avec toute la bureaucratie, priment sur le sujet. Je suis terrorisé par cette réalité. Pensez que, après avoir franchi toutes ces étapes, je suis allé tourner à Radisson avec deux pages de scénario ! Il n’y a pas si longtemps, on partait et on trouvait son sujet en cours de route…

M.B. : C’est sûr qu’on ne peut plus rêver de ressusciter les conditions qui existaient à l’époque de l’âge d’or de l’ONF où, malgré toutes sortes d’embûches, on bénéficiait d’une très grande liberté d’action. Par exemple, lorsque je suis arrivé à Moncton, en Acadie, pour filmer des images à propos de René Lévesque, je suis tombé par hasard sur quatre étudiants (Bernard, Irène, Blandine et Michel) dont la pensée était très bien structurée, qui savaient ce qu’ils voulaient et qui s’apprêtaient à participer à une marche vers l’hôtel de ville afin de revendiquer leurs droits. J’ai aussitôt téléphoné à Guy-L. Coté, à l’ONF, pour lui demander de démarrer une nouvelle production avec ces étudiants, parce que je pressentais qu’il y avait là un sujet en or. Il nous a donné son accord, et cela a donné L’Acadie l’Acadie ?!?

D.C. : Aujourd’hui, même avec nos minicaméras, si on ne veut pas tomber dans le trip « Kino », avec ses visionnements-happenings, on ne peut pas embarquer tout seul comme ça dans un projet, ça prend quand même des moyens, ne serait-ce que pour payer le cameraman. Moi, malgré tout, avec mon projet de fiction, j’ai eu de la chance à Radisson, parce que les gens de l’endroit ont plutôt bien réagi, même si j’étais conscient que leur patience avait des limites. Ils se sont prêtés au jeu, avec un talent qui m’a surpris. On trouve peut-être davantage cette disponibilité chez les gens en région. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit si facile de se lever un matin pour aller voir le territoire à découvrir… ou de planter sa caméra à la sortie du métro Mont-Royal !… (rires)

M.B. : Ce n’est pas en plantant ta caméra à un coin de rue que tu peux espérer faire un documentaire, ou trouver la perle rare ! Il faut procéder autrement. Il faut plutôt partir d’une activité, intense si possible, hors du commun, et remonter à la personne ou aux gens qui sont liés à cette activité.

D.C. : Dans mon film, on a affaire à une personne timide qui rencontre des gens timides, et qui doit lentement se faire une place parmi eux. Elle rencontre le curé, le boulanger, le plombier. Elle répare son enveloppe émotive. Il y a aussi le rapport au corps, un corps actif, un corps mort, un corps qui cherche. D’où l’idée du match de lutte au début, avec le public que l’on voit… [...]

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 121 p. 36-41 ]