Photos : Bernard Fougères pour 24 images
Portrait
Céline Bonnier
Navigatrice
par Stéphane Lépine

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 122 p. 46-50 ]
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À qui ne me suis-je pas adaptée !
Je me suis adaptée à l’homme méticuleux, à l’homme sentimental, à l’homo commercialis. J’ai partagé leurs problèmes. Étudié, assimilé, fait mienne leur façon de voir le monde. J’ai répondu au silencieux comme au bavard. J’ai aidé le malheureux à remonter la pente, j’ai été boute-en-train avec le gai luron. Avec le sportif j’ai couru, avec le buveur j’ai bu. C’est bon pour la santé. J’y ai laissé ce que j’y ai trouvé à foison : ce que je suis.

Botho Strauss, Le temps et la chambre
(texte français de Claude Porcell)
Photogénie et instinct, sensibilité et intelligence, charisme et rigueur, autant de qualités associées à Céline Bonnier qui, depuis ses débuts à Québec, n’en fait jamais qu’à sa tête, part à l’aventure en exploratrice que rien n’effarouche, dans des univers aussi singuliers que déchaînés, et s’est patiemment construit, au gré d’associations fortes et prégnantes (avec Robert Lepage, Jean-Frédéric Messier, Denis Marleau et Brigitte Haentjens au théâtre, au cinéma avec André Forcier), un monde bien à elle : enflammé, casse-cou, ouvert à toutes les aventures, à toutes les navigations. Céline Bonnier pourrait se contenter de jouer les muses, virevoltant au centre de l’intelligentsia de la scène, et se vanter d’une carrière qui n’est faite que de l’essentiel du théâtre québécois actuel. Mais, pour faire la belle actrice rebelle au milieu d’un beau décor, on n’a jamais pu compter sur elle. Car Céline n’aime pas l’idée d’être simplement comédienne. Il faut qu’elle comprenne le sens de sa présence dans un projet artistique. C’est ainsi qu’avec des artistes de la trempe de Brigitte Haentjens, avec qui elle a travaillé trois fois au cours des dernières années, elle a davantage l’impression de mener un dialogue artistique que d’aligner les spectacles. Intègre et radicale, Céline préférera toujours les œuvres et les artistes non-alignés à l’édredon confortable de la production à la chaîne et du star-system. Céline est une résistante et une femme d’engagement, et quand elle s’engage, elle a une parole, au sens le plus fort du terme. Singulière et fidèle, elle est tout le contraire d’une femme sans foi ni loi. Elle a une foi et une loi, et s’y tient fermement.

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 122 p. 46-50 ]
Photos : Rolline Laporte
Lettre à Céline Bonnier

Chère Céline Bonnier,

Ce soir-là, vous étiez Yolanda, notre guide mexicaine équipée de son poncho rayé et de son transistor en plastique rutilant qui déversait dans l’autobus scolaire ses airs de fiesta, alors que nous roulions vers un lieu tenu secret pour prendre part à cette Fête des morts que vous et la troupe Momentum nous aviez concoctée. Enjouée, l’accent à peine forcé, rivalisant de gouaille amusée, dansant volontiers au doux milieu de tous, vous étiez si rieuse, si vivante et nous, déjà sous le charme, cortège si peu funèbre et pourtant prêt à vous suivre dans l’au-delà, prêt à traverser le Styx à vos côtés. Ne manquait que la téquila pour vivre totalement cette tradition du Mexique, vieille de plus de 3 500 ans où, chaque novembre de brume, le peuple des vivants célèbre ses morts autour des tombes éclairées aux chandelles, tout en s’abandonnant aux rites de quelque banquet carnavalesque et païen. Une fois à destination, affublée de deux petites têtes de mort lumineuses qui vous faisaient des antennes de sauterelle de chaque côté de la tête, vous avez pris charge de nous pour nous entraîner, telle une luciole que nous suivions pas à pas, dans une dérive méditative et recueillie entre les pierres tombales du cimetière alangui. Le lieu de vos débauches imaginaires nous était enfin révélé dans cette nuit des morts vivants festive dont vous étiez la reine un peu burlesque et, de tableaux en stations, les fantômes sont venus jusqu’à nous, même si ce n‘était pas encore l’aurore. À la cour blafarde de la Grande Faucheuse entourée de sa suite d’âmes errantes et de squelettes à la James Ensor, nous avons voyagé en poésie dans la dérision et l’affliction, partagé vos mémoires d’outre-tombe, communié avec ces disparus venus d’un autre temps, touché à nos propres morts que nous portons en nous, malgré l’époque ingrate qui se tue à les cacher à notre vue dans l’obscurité de son ignorance. Ce soir-là, ce que nous avons reconnu, c’est l’onirisme de la vie, « l’interdépendance de toute chose et de nous-mêmes ». Dans l’autobus du retour, alors que nous redescendions en silence vers la ville, nous étions orphelins de vous. Vous étiez restée dans votre château de mirages sous la lune endormie. Et nous, nous repartions unis, réunis, délestés pour un temps du poids de l’inéluctable, un peu plus responsables de nos vies, de nos morts et de notre propre effacement à venir. – Gérard Grugeau