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| Entretien avec Agnès Varda « Une petite lueur... » propos recueillis par Réal La Rochelle [ extrait seulement - entretien complet voir 24 images N° 105 p. 4-9 ] |
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| 24 images: Agnès Varda, la glaneuse du film, cest vous. Mais suivons lordre donné dans votre titre. Qui sont ces nombreux glaneurs que vous avez glanés ? Agnès Varda : Le mot glanage, glaneur, est un mot ancien, très peu utilisé ces jours-ci. On a plutôt le souvenir des Glaneuses, peintes par Jean-François Millet ou dautres, ces femmes qui ramassaient les épis qui traînaient après la moisson. Aujourdhui, il se trouve quil ny a plus dépis qui traînent, les machines perfectionnées ramassent tout. Il ne reste rien. Mais par contre il y a encore beaucoup à glaner. Mon sujet, ce sont les glaneurs daujourdhui, en lan 2000, au tournant du siècle. Quest-ce quon glane ? Qui glane ? Ce qui ressort très vite, cest quil y a une grande part de la population ils sont nombreux qui vit de nos restes. Nous jetons. Des gens nont rien et vivent de nos restes. Cest assez troublant comme sujet, comme constatation. Ce qui est jeté ne lest plus comme autrefois, quelques grains par-ci, par-là. Il sagit maintenant de tonnes de patates, de fruits, venant dune société qui a des exigences étranges, par exemple, de manger du pain frais du jour. Les boulangers, à quatre ou cinq heures du matin, jettent le pain de la veille, même sil est encore frais, encore mou. On jette. Alors il y a les vrais pauvres, en état de pauvreté extrême ou moins dans certains cas, certains ont seulement des difficultés. Ils ont compris quon peut prendre ce pain dans les poubelles des boulangeries, soulever les couvercles des poubelles des supermarchés et trouver des nourritures qui sont encore très bonnes, malgré la date de péremption imprimée sur les emballages. De la manière dont lagriculture est faite et distribuée, on sait que les patates doivent avoir 4 centimètres sur 7, tout ce qui est plus gros ou plus petit est jeté. Cest pareil pour les fruits. Des tonnes de nourriture sont jetées. Les glaneurs que jai filmés ne sont ni honteux, ni humiliés. Ils revendiquent ce droit, ce bon sens de leur action. Question de survie et de bon sens. Ce qui est nouveau, cest quau lieu de faire des théories et des exposés, jai chargé ces personnes (jai mis longtemps à les trouver, à les mettre en confiance), ces glaneurs, dexpliquer ce fait de société et de le commenter, de façon brillante et généreuse. |
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![]() Agnès Varda (photo : Jacques Dufresne) |
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| Et ceux qui grappillent des objets ? Ça, cest la récupération urbaine. On récupère ce qui est sur le trottoir, abandonné. Ce qui est intéressant, cest que jai voulu décliner le mot glanage. Jai pris des artistes, naïfs ou savants, qui ramassent des choses dans la rue et leur donnent une autre vie, une autre forme, qui en font un matériau pour leur peinture ou leurs compositions. Si moi, qui traite ce sujet, je me sens engagée à demander beaucoup aux gens, alors jai donné un peu de moi aussi. La glaneuse sest autorisée à donner un petit peu de soi dans cet état des choses en lan 2000. Où en est Agnès en lan 2000 ? Constatation simple, objective, par exemple du fait que jai des mains qui vieillissent, des cheveux qui vieillissent, et le visage aussi. En même temps, le plaisir que jai à filmer est beaucoup plus intéressant que les constatations sur la vieillesse. On prend la route, on va voir les glaneurs, on va vers les autres. Ce mouvement du film vers les autres, cest aussi le mouvement des glaneurs vers ceux qui sont encore plus pauvres queux. Sil y a une bonne réponse du public à ce film on dit souvent que dans la société tout va mal, que cest dégueulasse , cest quon a un vrai plaisir à rencontrer des gens qui sont généreux, qui constatent le gaspillage mais ne sont ni amers ni en colère. Ils constatent, ils vivent comme ils le peuvent dans cette réflexion. Cest un sujet formidable. On a fait toute une histoire avec le changement de siècle. Au début du XXIe siècle, on constate que la répartition des nourritures est tellement mal faite la terre produit suffisamment pour nourrir le monde entier, même plus que chaque année des millions de gens meurent de faim. Le film est très discret, cest un microcosme, cela se passe seulement en France, avec quelques glaneurs, mais ça renvoie à un gaspillage général, à un monde mal partagé entre riches et pauvres. Cependant le film est plus léger, il se veut un spectacle. Les gens viennent voir un film qui offre des surprises, des petites balades en France, un film de route avec des arrêts sur la peinture, avec des gens rigolos, avec le droit de donner la parole à des gens qui la veulent. Une femme dit : «Je veux que la terre entière sache comment jai connu mon mari». Eh bien, que la terre entière le sache ! Jai voulu garder une grande liberté entre les gens filmés, ma propre liberté, le rapport aux spectateurs. Faire du cinéma, cest donc glaner ? Faire lartiste, cest glaner, de toute façon. Les artistes ont tous repris quelque chose des autres. Les plus grands peintres ont glané, Picasso a repris Vélasquez, dautres ont glané chez Cézanne. Godard pique des phrases à gauche et à droite. On est tous en train de regarder les journaux, les faits de société, les faits divers, on reçoit une lettre. On est tous en train de glaner de petites émotions, de petites idées, après on fait quelque chose. Lartiste en général est un glaneur, un récupérateur, organisateur ensuite, son propre caractère sinscrivant dans ce quil fait. Cest vraiment ce que jai fait dans ce film. Jai traité le sujet, en passant jai glané un chien qui a un drôle de gant autour du cou, une vache blanche parce que jaime les vaches blanches, un accident: mon bouchon dobjectif sest mis à se balancer. Cette liberté décriture je dis la cinécriture permet aux spectateurs de passer un moment avec moi, dans ma façon de me promener en France tout en rencontrant des gens qui, sérieusement ou avec humour, expriment comment ils sont obligés de vivre de notre gâchis. Sujet sérieux, fait de société sérieux, mais sérieux relatif dans ce sens que nous vivons tous au milieu de ça, nous vieillissons (moi en tout cas) au milieu de tout ça. Mais ces mêmes mains qui vieillissent serrent des mains qui se tendent, ou qui ramassent des patates. Ces mêmes mains peuvent aussi jouer, je joue virtuellement avec les camions. Je profite de tout ce que les caméras numériques peuvent moffrir, comme de filmer avec une main mon autre main. Tout cela ma semblé très riche. La caméra numérique, la DV, permet de telles trouvailles. Cest nouveau pour vous ? Il ne faut pas faire au sujet de la DV un débat trop important. Il y a des changements, évidemment. Le grand changement, cest quand on projettera les films en numérique, quil ny aura plus le support 35 mm. Tant que le procédé numérique sert à faire un film projeté en 35 mm ce qui est le cas des Glaneurs et de La chambre des magiciennes de Claude Miller , cette technologie ne sert quau tournage. Cest comme écrire un scénario avec un crayon ou un stylo; à une étape donnée quelquun le tape pour le donner aux acteurs. Alors le crayon, le stylo, la caméra numérique, le 35 mm ou la petite 16 mm, pour moi cest pareil tant quon projette dans les salles. Jaime les salles obscures avec les spectateurs. Il ne faut pas faire du numérique une patate et, pour en revenir à mon film, même pas une patate en forme de cur. Une patate en forme de cur, ça cest beau. On cherche le déchet, on trouve le cur. [ extrait seulement - entretien complet voir 24 images N° 105 p. 4-9 ] |
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