Entretien avec Agnès Varda
« Une petite lueur... »
propos recueillis par Réal La Rochelle
[ extrait seulement - entretien complet voir 24 images N° 105 p. 4-9 ]
Pionnière de la Nouvelle Vague française, Varda est aujourd’hui, au même titre que Godard, Rohmer, Rivette et Chabrol, parmi les monuments vivants des cinémas de la modernité. Sa large filmographie, depuis La pointe courte en 1954, témoigne de ses incursions originales dans la fiction, le documentaire, le film-essai. Les ciné-clubs au Québec ont «travaillé» avec ardeur et éblouissement ses courts métrages de la fin des années 50, tout autant que ses longs métrages des années 60, comme Cléo de 5 à 7 et Le bonheur. Ensuite, elle a retrouvé maintes fois ses fidèles cinéphiles, auxquels de nouvelles cohortes s’ajoutaient, avec par exemple, Daguerréotypes ou L’une chante, l’autre pas. En 1985, Sans toit ni loi remettait Varda dans le circuit commercial des films d’art et essai. On a vu d’elle aussi Jane B. par Agnès V., Kung-Fu Master. Agnès Varda a sans doute été le phare, l’avant-garde de cet état exceptionnel du cinéma en France où tant de femmes réalisatrices, grâce à leur grand nombre et à leur influence, créent une situation unique au monde. Elle accompagnait à Montréal son dernier film, Les glaneurs et la glaneuse, durant le Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias, où il obtint le grand prix du public.
24 images: Agnès Varda, la glaneuse du film, c’est vous. Mais suivons l’ordre donné dans votre titre. Qui sont ces nombreux glaneurs que vous avez glanés ?

Agnès Varda : Le mot glanage, glaneur, est un mot ancien, très peu utilisé ces jours-ci. On a plutôt le souvenir des Glaneuses, peintes par Jean-François Millet ou d’autres, ces femmes qui ramassaient les épis qui traînaient après la moisson. Aujourd’hui, il se trouve qu’il n’y a plus d’épis qui traînent, les machines perfectionnées ramassent tout. Il ne reste rien. Mais par contre il y a encore beaucoup à glaner.

Mon sujet, ce sont les glaneurs d’aujourd’hui, en l’an 2000, au tournant du siècle. Qu’est-ce qu’on glane ? Qui glane ? Ce qui ressort très vite, c’est qu’il y a une grande part de la population — ils sont nombreux — qui vit de nos restes. Nous jetons. Des gens n’ont rien et vivent de nos restes. C’est assez troublant comme sujet, comme constatation. Ce qui est jeté ne l’est plus comme autrefois, quelques grains par-ci, par-là. Il s’agit maintenant de tonnes de patates, de fruits, venant d’une société qui a des exigences étranges, par exemple, de manger du pain frais du jour. Les boulangers, à quatre ou cinq heures du matin, jettent le pain de la veille, même s’il est encore frais, encore mou. On jette.

Alors il y a les vrais pauvres, en état de pauvreté extrême ou moins dans certains cas, certains ont seulement des difficultés. Ils ont compris qu’on peut prendre ce pain dans les poubelles des boulangeries, soulever les couvercles des poubelles des supermarchés et trouver des nourritures qui sont encore très bonnes, malgré la date de péremption imprimée sur les emballages. De la manière dont l’agriculture est faite et distribuée, on sait que les patates doivent avoir 4 centimètres sur 7, tout ce qui est plus gros ou plus petit est jeté. C’est pareil pour les fruits. Des tonnes de nourriture sont jetées.

Les glaneurs que j’ai filmés ne sont ni honteux, ni humiliés. Ils revendiquent ce droit, ce bon sens de leur action. Question de survie et de bon sens. Ce qui est nouveau, c’est qu’au lieu de faire des théories et des exposés, j’ai chargé ces personnes (j’ai mis longtemps à les trouver, à les mettre en confiance), ces glaneurs, d’expliquer ce fait de société et de le commenter, de façon brillante et généreuse.


Agnès Varda (photo : Jacques Dufresne)

Et ceux qui grappillent des objets ?

Ça, c’est la récupération urbaine. On récupère ce qui est sur le trottoir, abandonné. Ce qui est intéressant, c’est que j’ai voulu décliner le mot glanage. J’ai pris des artistes, naïfs ou savants, qui ramassent des choses dans la rue et leur donnent une autre vie, une autre forme, qui en font un matériau pour leur peinture ou leurs compositions.

Si moi, qui traite ce sujet, je me sens engagée à demander beaucoup aux gens, alors j’ai donné un peu de moi aussi. La glaneuse s’est autorisée à donner un petit peu de soi dans cet état des choses en l’an 2000. Où en est Agnès en l’an 2000 ? Constatation simple, objective, par exemple du fait que j’ai des mains qui vieillissent, des cheveux qui vieillissent, et le visage aussi. En même temps, le plaisir que j’ai à filmer est beaucoup plus intéressant que les constatations sur la vieillesse. On prend la route, on va voir les glaneurs, on va vers les autres. Ce mouvement du film vers les autres, c’est aussi le mouvement des glaneurs vers ceux qui sont encore plus pauvres qu’eux.

S’il y a une bonne réponse du public à ce film — on dit souvent que dans la société tout va mal, que c’est dégueulasse —, c’est qu’on a un vrai plaisir à rencontrer des gens qui sont généreux, qui constatent le gaspillage mais ne sont ni amers ni en colère. Ils constatent, ils vivent comme ils le peuvent dans cette réflexion. C’est un sujet formidable. On a fait toute une histoire avec le changement de siècle. Au début du XXIe siècle, on constate que la répartition des nourritures est tellement mal faite — la terre produit suffisamment pour nourrir le monde entier, même plus — que chaque année des millions de gens meurent de faim. Le film est très discret, c’est un microcosme, cela se passe seulement en France, avec quelques glaneurs, mais ça renvoie à un gaspillage général, à un monde mal partagé entre riches et pauvres.

Cependant le film est plus léger, il se veut un spectacle. Les gens viennent voir un film qui offre des surprises, des petites balades en France, un film de route avec des arrêts sur la peinture, avec des gens rigolos, avec le droit de donner la parole à des gens qui la veulent. Une femme dit : «Je veux que la terre entière sache comment j’ai connu mon mari». Eh bien, que la terre entière le sache ! J’ai voulu garder une grande liberté entre les gens filmés, ma propre liberté, le rapport aux spectateurs.

Faire du cinéma, c’est donc glaner ?

Faire l’artiste, c’est glaner, de toute façon. Les artistes ont tous repris quelque chose des autres. Les plus grands peintres ont glané, Picasso a repris Vélasquez, d’autres ont glané chez Cézanne. Godard pique des phrases à gauche et à droite. On est tous en train de regarder les journaux, les faits de société, les faits divers, on reçoit une lettre. On est tous en train de glaner de petites émotions, de petites idées, après on fait quelque chose. L’artiste en général est un glaneur, un récupérateur, organisateur ensuite, son propre caractère s’inscrivant dans ce qu’il fait. C’est vraiment ce que j’ai fait dans ce film. J’ai traité le sujet, en passant j’ai glané un chien qui a un drôle de gant autour du cou, une vache blanche parce que j’aime les vaches blanches, un accident: mon bouchon d’objectif s’est mis à se balancer. Cette liberté d’écriture — je dis la cinécriture — permet aux spectateurs de passer un moment avec moi, dans ma façon de me promener en France tout en rencontrant des gens qui, sérieusement ou avec humour, expriment comment ils sont obligés de vivre de notre gâchis. Sujet sérieux, fait de société sérieux, mais sérieux relatif dans ce sens que nous vivons tous au milieu de ça, nous vieillissons (moi en tout cas) au milieu de tout ça. Mais ces mêmes mains qui vieillissent serrent des mains qui se tendent, ou qui ramassent des patates. Ces mêmes mains peuvent aussi jouer, je joue virtuellement avec les camions. Je profite de tout ce que les caméras numériques peuvent m’offrir, comme de filmer avec une main mon autre main. Tout cela m’a semblé très riche.

La caméra numérique, la DV, permet de telles trouvailles. C’est nouveau pour vous ?

Il ne faut pas faire au sujet de la DV un débat trop important. Il y a des changements, évidemment. Le grand changement, c’est quand on projettera les films en numérique, qu’il n’y aura plus le support 35 mm. Tant que le procédé numérique sert à faire un film projeté en 35 mm — ce qui est le cas des Glaneurs et de La chambre des magiciennes de Claude Miller —, cette technologie ne sert qu’au tournage. C’est comme écrire un scénario avec un crayon ou un stylo; à une étape donnée quelqu’un le tape pour le donner aux acteurs. Alors le crayon, le stylo, la caméra numérique, le 35 mm ou la petite 16 mm, pour moi c’est pareil tant qu’on projette dans les salles. J’aime les salles obscures avec les spectateurs. Il ne faut pas faire du numérique une patate et, pour en revenir à mon film, même pas une patate en forme de cœur. Une patate en forme de cœur, ça c’est beau. On cherche le déchet, on trouve le cœur.

[ extrait seulement - entretien complet voir 24 images N° 105 p. 4-9 ]

Les glaneurs et la glaneuse
d'Agnès Varda (voir critique)
par Jacques Kermabon
[ 24 images N° 103-104 p. 52 ]