Aprile (de Nanni Moretti)
Parler de soi ou du monde, ou du monde à travers soi
critique par Gilles Marsolais
[ 24 images N° 93-94 - p. 44-45 ]

Avec Aprile, Moretti réussit l'osmose parfaite du documentaire et de la fiction.
Ce film qui apparaît comme un intermezzo dans l'œuvre de ce cinéaste autarcique constitue en quelque sorte un nouveau chapitre de son Journal intime (1993), il en est la suite logique. Les tranches de vie qu'il nous offre s'échelonnent du 28 mars 1994, date de l'arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi, jusqu'au jour du quarante-quatrième anniversaire de Moretti, en août 1997. Entre- temps, préoccupé par la situation politique en Italie, celui-ci aura tenté de concevoir une comédie musicale et, surtout, sa compagne Silvia lui aura donné un enfant, en avril 1996, le mois de la victoire de la gauche.

Tout au long de ce court film, on assiste donc à une sorte de combat et d'échange entre les zones privée et publique, et à une remise en question du citoyen Moretti sur plusieurs plans, tout en ayant droit aux états d'âme du cinéaste pour ce qui est de la création et de la paternité, en plus de ses réactions dans le domaine de la politique. Tour à tour tendre et féroce, drôle et grave, il donne la juste mesure d'un personnage qui nous est déjà familier. Entièrement centré sur lui, et obéissant manifestement aux principes du work in progress, cet intermezzo est moins éclaté que Journal intime, mais plus près du journal que celui-ci, il n'est pas pour autant un film mineur.

Un peu comme Woody Allen, mais en moins névrosé, Nanni Moretti, qui est le personnage principal et le sujet de son film, prend trop à cur certaines situations, pour le plus grand plaisir du spectateur qui s'amuse et s'émeut devant cette dérive. Il s'agit d'un plaisir mezzo voce qui provoque le sourire plus que le rire, l'émotion discrète plutôt que le pathos, et qui, sur le mode du partage, rejoint ce que chacun a de plus profond en lui.

Le récit vagabonde au gré des événements fournis par la réalité, sans souci manifeste d'une organisation logique, sur le ton de la subjectivité propre à tout journal intime. Mais qu'on ne s'y trompe pas: cette indolence apparente, ce «naturel» procède d'un tournage minutieux qui relève du cinéma de fiction, avec ses nombreuses prises pour un même plan. À travers ce dispositif dont personne n'est dupe, Moretti semble néanmoins se mettre à nu. Notamment, il ne tait pas l'impasse créatrice qu'il a éprouvée, en concordance avec l'impasse politique que connaissait alors son pays. Et, au delà de ses soliloques et de son agitation, on perçoit le sentiment de solitude qui l'habite.

Moretti semble prendre un malin plaisir à brouiller les pistes, en passant du coq à l'âne: de la politique à la famille, de son projet de comédie musicale (autour d'un pâtissier trotskyste) à une préoccupation documentaire. En réalité, cette agitation trahit le sentiment de panique qui l'envahit face à un monde de plus en plus inconsistant, décervelé et conformiste: la gauche n'est plus que l'ombre d'elle-même et les manifestations ne rassemblent plus qu'une mer de parapluies, alors que tous les journaux colportent les mêmes nouvelles dans des termes identiques. Cela est dit avec une économie de moyens, en quelques plans remarquables, comme ce collage ahurissant en forme de mosaïque qu'il construit en un clin d'il à l'aide d'extraits de cette presse indifférenciée. Ailleurs, à travers sa propre autocritique, il complète cette sortie contre les médias en procédant à la critique de la méthode des interviews télévisuelles faites à la va-vite, avec leurs questions imbéciles, et censées rendre compte de l'opinion publique.

Il n'est pas plus tendre envers lui-même ou son personnage (ne s'agit-il pas d'une fiction?), puisque son projet de comédie musicale sera encore une fois reporté et qu'il se révélera incapable de filmer correctement, avec des images justes, des séquences documentaires concernant le curieux mouvement indépendantiste de Padanie et le drame des boat people albanais à Brindisi, parties intégrantes d'un projet de film documentaire sur l'Italie qui avortera aussi. À l'évidence, dans ce film de transition, Moretti manifeste surtout le besoin de se libérer l'esprit au sortir d'une période trouble, comme il le dit lui-même à travers son personnage. Ne lui reste, par delà cette confusion, que son fils Pietro sur lequel il reporte sa raison de vivre, alors qu'il prend lui-même conscience que s'est déjà écoulée plus de la moitié de son existence.

La perspective de cette paternité, nouvelle pour lui et combien stressante, compte aussi pour beaucoup dans cet état d'agitation qui l'empêche de se concentrer et de vaquer à ses affaires. Au point où cette dimension personnelle en arrivera à surdéterminer le reste de sa vie et sa perception du monde. Moretti nous avait déjà prévenus du plaisir qu'il éprouve à parcourir Rome en Vespa. Quoi de plus logique alors qu'il exprime ainsi sa joie tout à la fin du film, regaillardi, gonflé à bloc, moins par la première victoire électorale de la gauche (qui le déçoit) que par le fait d'être père d'un fils qu'il adore (tout en connaissant les affres d'une éducation qu'il voudrait parfaite). Il peut alors lâcher le guidon et se croire invincible.

Plus dure sera la chute, disent les détracteurs de ce film injustement oublié au palmarès, qui reprochent à Moretti son narcissisme et son apparent repli sur le bonheur individuel. Il faut y voir la preuve que Moretti a parfaitement réussi cette osmose du documentaire et de la fiction.


APRILE
Italie-France 1998. Ré. et scé.: Nanni Moretti. Phot.: Giuseppe Lanci. Mont.: Angelo Nicolini. Son: Alessandro Zanon. Int.: Nanni Moretti, Silvio Orlando, Silvia Nono, Pietro Moretti, Agata Apicella Moretti, Nuria Schœnberg. 78 minutes. Couleur. Dist.: Alliance.

La chambre du fils de Nanni Moretti
(voir critique)
par Gilles Marsolais
[ 24 images N° 107-108 p. 55 ]