Le devoir de mémoire, la raison de l'argent
La cinémathèque québécoise face à un tournant décisif
par Pierre Barette

Combats de coqs avec vautours
par André Roy

Rétrospective Chris Marker
Le plus célèbre des cinéastes inconnus
par Robert Daudelin
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Le devoir de mémoire, la raison de l'argent
La cinémathèque québécoise face à un tournant décisif
par Pierre Barette

[ 24 images n° 119 p. 4-5 ]
Quiconque a déjà fréquenté la Cinémathèque québécoise, assisté à une de ses projections, consulté sa librairie, visité une expo, frayé d’une façon ou d’une autre avec les gens passionnés, compétents et sous-payés qui y travaillent, dans le cadre du vieil édifice rénové du boulevard de Maisonneuve, reconnaîtra d’emblée la place unique et essentielle qu’elle occupe dans le paysage des institutions culturelles québécoises. Voué depuis 40 ans à la conservation, à la diffusion et à la documentation du patrimoine cinématographique (s’est ajouté depuis un volet télévisuel), l’organisme fait pourtant face depuis février dernier à une crise sans précédent, au cœur de laquelle se trouve un déficit accumulé de 570 000 $, imputable pour la plus grande part aux coûts de fonctionnement. Après un été qui a vu les projections suspendues, les salaires amputés et une partie des employés réaffectés à des tâches plus urgentes, on nous annonçait le 8 septembre dernier en conférence de presse que « le gros de la crise était passé » et qu’il fallait maintenant « se concentrer sur le développement ». Ces propos optimistes ne doivent pourtant pas cacher une situation de sous-financement chronique, qui fait peser une menace permanente sur la Cinémathèque et que seul un engagement ferme et récurrent de la part des différents paliers de gouvernement ainsi qu’une implication soutenue du milieu du cinéma pourront permettre de résorber durablement.
Il n’est jamais superflu de revenir sur le rôle qu’une institution culturelle comme la Cinémathèque a pu jouer depuis sa création en 1963 auprès de tant d’amoureux du cinéma. Combien de cinéastes, de professeurs et d’étudiants ou de simples cinéphiles ont en effet profité des projections publiques et sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui grâce en partie à cet extraordinaire outil de diffusion de l’histoire du patrimoine cinématographique ? À une époque où les supports vidéo et numérique gagnent du terrain chaque année, pour relever un exemple parmi d’autres, où est-il possible de voir sur grand écran un western de John Ford, un Rohmer des années 1950, les premiers documentaires de Denys Arcand ? Le rôle de la cinémathèque est intrinsèquement lié à un milieu, dont le dynamisme dépend en partie de l’accès qu’on lui donne aux grandes œuvres du répertoire, mais aussi à la possibilité de découvrir des auteurs contemporains complètement absents des écrans commerciaux. Les rétrospectives organisées par la Cinémathèque autour d’un cinéaste, ou plus rarement d’un thème donné, constituent à chaque fois une occasion unique et rare d’apprécier un groupe de films souvent inaccessibles autrement. Si les salles de la Cinémathèque ne sont pas toujours pleines, il est toutefois courant d’y croiser des gens comme Louis Bélanger, Denis Chouinard, Jeanne Crépeau, Bernard Émond – des habitués des salles obscures du boulevard de Maisonneuve. Et que dire de tous les autres, amoureux anonymes du septième art, qui retrouvent dans l’esprit qui anime la Cinémathèque le prolongement de leur passion, et un des rares lieux pour l’exercer ?

Les temps durs de la culture
En ces temps de gouvernance libérale, dont on a assez bien vu jusqu’ici que la priorité n’allait pas nécessairement à la culture (!), il est clair que le devoir de mémoire qui incombe à une institution comme la Cinémathèque entre plus que jamais en compétition avec les impératifs d’efficacité et de rationalité économique, à l’aune desquels le mandat de l’organisme peut sembler relever d’un utopisme culturel qui appartiendrait désormais au passé. C’est ce manque de vision, couplé à l’idée très répandue dans la population que les institutions culturelles « coûtent cher et ne rapportent rien », qui contribue le mieux à nourrir les préjugés, au premier rang desquels on trouvera le reproche populiste par excellence : l’élitisme des organisations vouées à la diffusion d’un savoir qui n’est pas immédiatement branché sur les « besoins » de Monsieur-et-Madame-tout-le-monde. Cette idéologie sévit désormais un peu partout, le bal ayant été ouvert depuis quelques années par les responsables haut placés de nos chaînes de télévision et de radio publiques, qui n’ont aux lèvres que les termes de concurrence, compétitivité, marché, la culture se réduisant toujours pour ceux-là aux « industries culturelles » expression-valise par excellence qui dit mieux que toutes les autres qu’au royaume des comptables, l’artiste est borgne.

Après avoir investi il y a quelques années 16 millions pour la rénovation de l’édifice de la Cinémathèque, et plus récemment gonflé son enveloppe budgétaire mais seulement pour lui permettre d’assurer la responsabilité du tout nouveau dépôt légal des œuvres cinématographiques et télévisuelles, on rechigne du côté de Québec à régler la question du déficit – comme si une fois la bibliothèque bâtie, on hésitait à y mettre des livres. Au moment où la crise a éclaté et alors que les principaux médias se sont fait l’écho des problèmes de la Cinémathèque, peu de voix se sont élevées pour souligner l’absurdité d’un système dans lequel chaque année des millions de dollars sont accordés pour la production d’œuvres cinématographiques et télévisuelles, adaptées au goût du jour mais sans grande incidence sur la culture, alors même qu’une fraction négligeable de ces sommes serait suffisante pour régler les difficultés récurrentes de notre musée du cinéma. Alors même que tout un pan de l’industrie cinématographique célèbre avec fracas les succès du cinéma québécois, chante son rayonnement international, insiste assez lourdement sur le caractère désormais profitable de l’entreprise (!), l’institution qui est au cœur de cette cinématographie – et en assure en partie la diffusion doit crier à l’aide pour assurer sa survie. Jamais peut-être le clivage entre deux conceptions de la culture n’est apparu aussi clairement que dans cette conjoncture absurde.

L’avenir de la Cinémathèque
Mais, affirment d’une même voix Kevin Tierney, président du conseil d’administration et directeur intérimaire, et Pierre Jutras, conservateur en chef, le pire de la crise serait passé, et il serait temps désormais de se tourner vers l’avenir. En effet, quand on considère que la perspective de fermer la Cinémathèque durant trois mois a été sérieusement évoquée l’hiver dernier et qu’on a finalement dû se résoudre à suspendre toutes les projections durant les mois d’été, la promesse faite par l’actuelle ministre de la Culture de ne pas laisser se détériorer une situation qui menacerait à court ou à moyen terme la survie de l’organisme a de quoi rassurer. Mais cette épée de Damoclès enlevée, il reste encore au gouvernement à clarifier sérieusement la nature de son engagement et, par delà les vagues positions de principe qui sont trop souvent une stratégie de diversion, à faire des gestes concrets. Chose certaine, à la Cinémathèque, tout le monde se serre les coudes. À ce titre, un comité de concertation comprenant trois membres de la direction et trois employés vient d’être constitué et s’est vu donner le mandat de penser à des solutions originales. Parmi celles-là, au moins une s’est déjà concrétisée, puisque l’ONF vient de lancer un DVD consacré au cinéaste Raoul Barré, dont toutes les recettes de vente seront remises à la Cinémathèque. Une fondation a été mise sur pied, et un comité de représentation auprès du gouvernement fédéral – dont le soutien financier à l’institution québécoise est minimal – entrera sous peu en action. Personne à ce jour ne remet vraiment en question l’intégralité de la mission de la Cinémathèque et, comme l’affirme Dominique Dugas, président du syndicat des employés, il semble exister sur ce sujet un consensus très fort à tous les niveaux de l’entreprise. Nul n’envisage de régler les problèmes financiers en supprimant des postes, par exemple, ou en amputant une partie du mandat de l’organisme. S’il est un point en effet sur lequel toutes les personnes avec qui nous avons parlé paraissent s’accorder, c’est bien l’importance de trouver des solutions qui permettront de conserver à leur niveau actuel les activités de la Cinémathèque.

Reste à assurer la coordination de ce développement et donc à trouver un nouveau capitaine au bateau, une tâche toujours difficile si on considère le profil du candidat recherché. Le fantôme de Robert Daudelin plane toujours sur les lieux, lui qui a présidé aux destinées de l’organisme pendant plus d’un quart de siècle, lui insufflant ce caractère qui fait aujourd’hui sa renommée. Tout le monde s’entend pour dire que le futur directeur devra faire preuve d’une grande clairvoyance quant aux choix à faire pour la suite des choses. La Cinémathèque n’est pas une entreprise comme les autres, il y existe une culture propre, un mandat, un héritage que le successeur de Robert Boivin (qui a démissionné de son poste en août dernier) doit pouvoir prendre en charge et relancer dans le troisième millénaire. Son engagement ne peut pas être le résultat de compromis qui mettent à mal la continuité de la mission de l’institution. Il est clair par ailleurs que de tels administrateurs chevronnés, connus et respectés tant du milieu du cinéma que des cinéphiles, ne courent pas les rues, d’autant que le candidat ou la candidate qui sera retenu-e devra rassembler autour d’un projet commun les représentants de milieux ayant des intérêts fort diversifiés, et être en même temps porteur d’une vision. À l’image de l’institution elle-même qui doit à son devoir de mémoire le sens de son existence, l’avenir de la Cinémathèque se trouve entre les mains de celui ou celle qui saura jeter un pont entre les réalisations exceptionnelles du passé et le défi que lui lance son avenir incertain.
  1. Ces archives comprenant des émissions de toutes sortes qui n’ont souvent rien à voir avec la notion, même élargie, de « cinéma » de fiction ou documentaire.
Combats de coqs avec vautours
par André Roy

[ 24 images n° 119 p. 6-7 ]
Au moment où paraîtra ce numéro de 24 images, les dés auront été certainement jetés pour le Festival des films du monde, du moins officieusement, car l’appel d’offres, comme il est dit dans le langage administratif de ces chères institutions gouvernementales, sera clos et les candidatures auront déjà été scrutées, du moins partiellement, par la Sodec et Téléfilm, qui souhaitent ni plus ni moins un autre festival de films à Montréal en lieu et place du FFM, un festival de grande envergure pour le Québec, comme il y en a un pour l’Ontario, les Maritimes et la Colombie-Britannique. Sans vouloir être prophète de malheur, la perspective est évidente une fois qu’on a lu le rapport de la firme Secor Conseil, Analyse des grands festivals de films au Canada, rendu public en août dernier : le Festival des films du monde, tel qu’on l’a connu depuis 28 ans, n’existera plus l’an prochain. On ne veut plus de Serge Losique. La bataille de coqs que se livrent depuis plusieurs années le PDG du FFM et les directions de la Sodec et de Téléfilm Canada sera terminée – sur fond de rivalités. Car en moins de temps qu’il n’en faut pour lire ledit rapport, les vautours sont apparus pour prendre le (gros) morceau. Mais que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive là ?

Dans un premier temps, jetons un coup d’œil au rapport commandé.

On entre dès les premières pages en plein jargon économico-libéral, ce vocabulaire qui bat son plein depuis une dizaine d’années, y compris dans le milieu de la culture. On n’y parle que de facteurs de succès (mesurés selon les groupes d’intérêt), d’intervenants que sont la clientèle grand public (c’est comme ça qu’on nomme les spectateurs) et professionnelle (acheteurs – c’est le terme qu’on emploie –, producteurs et distributeurs), et de partenaires (entendez : commanditaires et organismes publics et parapublics). Le facteur de succès ultime est la qualité de la gouvernance, y lit-on, soit la vision, la direction stratégique et les objectifs clairs d’un festival. Secor Conseil a donc analysé, dans un premier temps, la performance de quatre grands festivals canadiens en regard des attentes des trois grandes catégories d’intervenants nommés plus haut. Ces festivals sont le Festival international du film de Toronto, le Festival du film du monde (sic), le Festival international du film de Vancouver et l’Atlantic Film Festival (cités ainsi à la page 8). Comme on le constate, la firme n’est même pas capable d’écrire correctement le nom du festival dirigé par Losique, le seul directeur qui a refusé, par ailleurs, de collaborer à l’étude. Et naturellement, côté performance, le FFM reçoit la plus mauvaise note, et ce, dès la page 14 du rapport, qui en contient 72. On comprend dès lors que son sort était déjà réglé. On aura beau parler, dans un deuxième temps, de l’objectif de l’étude (fournir un cadre d’analyse pour évaluer les festivals cinématographiques), d’approche méthodologique (qui se trouve faussée en partie par le refus de collaborer de Serge Losique), d’outils de planification, de processus décisionnel, de programmation, de fréquentation (du public et des professionnels), de marketing (on y parle même de produits dérivés !), de la situation financière et des marchés du film, tout le reste ne sera que de la resucée à propos du FFM : depuis des années, les journalistes et les professionnels ont signalé ses failles (qui n’ont jamais été, par ailleurs, colmatées) et les organismes publics, qui le subventionnent, connaissent ses déficiences. Mais le pis, et qui ressemble à un procès en bonne et due forme, ou du moins à une hypocrisie, est que la firme a gardé sa méthodologie, l’appliquant différemment au Festival des films du monde, alors qu’elle aurait dû la changer pour qu’elle soit uniforme. Trop tard, même si en conclusion on signale qu’une mise en place d’une grille d’analyse standard permettrait une meilleure comparabilité des données entre festivals. Il aurait fallu, il me semble, l’adopter avant plutôt que d’en regretter l’absence après.

Le Festival des films du monde sort perdant sur toute la ligne, même si cela n’est pas dit crûment dans le rapport. Par la faute de Losique, naturellement, qui depuis des années refuse d’ouvrir ses livres, fait le fanfaron malgré une baisse d’assistance, un marché du film agonisant et une programmation qui ressemble plus à un fourre-tout qu’à une réelle sélection. Il a même reconnu n’avoir jamais lu le premier rapport de la même firme déposé en 1993. À ce compte, et dans le milieu on le répète depuis au moins deux lustres, non seulement le PDG doit être remplacé, mais son événement aussi pour permettre à Montréal de se positionner sur la carte des grands festivals de films. Et ce que souhaitent la Sodec et Téléfilm Canada, en un mot comme en dix : un festival performant.

La performance est le maître mot qui ouvre le rapport, et c’est celui que ne cessent de prononcer tous nos dirigeants politiques dans leur consensus inévitable avec les marchands de soupe de toutes catégories, appelés généralement le privé. La culture est un commerce, les festivals des entreprises et les films des produits. L’expression « industrie culturelle », ça ne vous dit rien ? Et, évidemment, la valeur ajoutée n’est pas la qualité des œuvres, mais le rayonnement des institutions. Et un festival culturel est une entreprise qui doit dorénavant être jugée à son rendement en chiffres : assistance plus nombreuse, partenaires plus nombreux, touristes qui accourent, retombées financières élevées. Un festival doit répondre à des besoins économiques, pas à des exigences culturelles. On doit penser profit et rendement. Il ne faut donc pas se surprendre qu’un groupe comme l’équipe Spectra (organisatrice du Festival international de jazz de Montréal, des Francofolies de Montréal, du festival Montréal en lumière et propriétaire du Spectrum, de l’Olympia, de l’Outremont et du Metropolis), conglomérat qui veut « hollywoodiser » le tronçon de la rue Sainte-Catherine situé entre la Place des arts et le square Philip – exactement comme la 42e Rue à New York –, soit déjà sur les rangs pour créer, selon les souhaits de la Sodec et de Téléfilm, une autre organisation pour remplacer le FFM. Qu’en plus Daniel Langlois, président de la Fondation Daniel Langlois, qui a construit l’Ex-Centris, et président du conseil d’administration du Festival du nouveau cinéma de Montréal, dise vouloir s’allier avec ce groupe, on imagine à quel grenouillage a donné lieu la commande du rapport Secor. Les dés en sont jetés, ai-je écrit au début de cet article. Tout ce qui grouille dans le milieu vous le dira : la nomination de Sheila de la Varende, ex-directrice de la promotion et du développement international à Téléfilm Canada, à la tête du Festival du nouveau cinéma n’y est pas étrangère. Et même ce cher Claude Chamberlan, responsable de la programmation du FNCM, qui, inélégant, dans une entrevue à la radio de Radio-Canada, se dit prêt pour ce festival envisagé… Ceux qui n’ont pas compris, on leur tire les oreilles !

Mais comment est-on arrivé là, à ce climat délétère qui règne depuis des années autour du FFM ? Si la réponse se trouve indirectement dans le rapport Secor, elle est depuis longtemps sur toutes les lèvres des gens du milieu et dans les papiers des journalistes : par la suffisance, l’obstination et le mépris de Serge Losique, qui a pensé qu’il était le seul coq dans la basse-cour des festivals. Il n’a fait qu’à sa tête, sûr d’avoir constamment raison, se mettant à dos à peu près tout le monde du cinéma, y compris la Fédération internationale des associations des producteurs de films (FIAPF), qui lui a enlevé sa « cote A » l’an dernier. Il n’a pas su déléguer. Il est à la tête du FFM depuis 28 ans; jamais, dans aucun festival mondialement connu, un directeur n’est resté aussi longtemps en poste. Ne nous surprenons pas que la sclérose se soit répandue. Et avec elle un appauvrissement, quasiment une indigence, dans la sélection (peu de grandes œuvres, beaucoup de films mineurs, pour ne pas dire médiocres), dans le nombre d’invités (même des réalisateurs en compétition ne viennent pas à Montréal présenter leur film), au marché du film (dont les allées sont plus fréquentées par les journalistes que par les fameux « acheteurs »), dans les hommages (si discrets qu’ils passent inaperçus, comme celui rendu, cette année, à Krsto Papi) et même parmi les membres des jurys (nommer Claude Zidi président du jury de la compétition, il faut le faire). Ce rendez-vous annuel n’est plus envisagé, même par les cinéphiles, comme une fête du cinéma. S’y rendre n’est pas encore un pensum, mais presque. Et pourtant…

Avec certaines sélections, le FFM aurait pu faire sa marque, être respecté et même admiré. On pense à la section « Amérique latine », si pertinente, nonobstant la situation catastrophique de la production cinématographique sud-américaine; on pense également à la section « Afrique » pour cette année, ainsi qu’à l’intégration depuis ses débuts du Festival du film étudiant. La volonté de privilégier des premières œuvres était aussi un atout dans la main de Losique, et ce, depuis plusieurs années. Certes, le festival ne pouvait attirer en compétition d’œuvres incontournables, coincé qu’il est entre Cannes, Locarno, Venise et, maintenant, Toronto, festivals presque continuellement en guerre pour accaparer primeurs et grands noms. Mais il y manquait une vision claire, irréductible, ce qu’auraient pu lui donner des programmateurs officiellement attitrés comme cela se fait dans la plupart des festivals de son ampleur, mais le PDG a voulu s’affirmer seul roi et maître de sa manifestation. Disons-le franchement : malgré une programmation sans boussole précise, le FFM avait sa personnalité; mais le comportement arrogant de son directeur l’a réduite au fil des années à la portion congrue.

Et maintenant que les organismes publics prévoient un festival « performant », avec comme modèle celui de Toronto, on peut se montrer inquiet pour un festival à vocation précise et singulière qui placerait Montréal sur l’échiquier mondial des festivals de films, soit une manifestation populaire mais qui serait aussi remarquée pour sa programmation cohérente et forte, et non pour son clinquant et ses mondanités. Toronto, c’est Toronto (son festival est grand et magnifique, mais 94 % des films projetés dans les salles de la ville durant l’année sont américains), et Montréal, c’est Montréal, avec une diversité cinématographique en salles unique en Amérique du Nord, et qui pourrait s’enrichir encore plus avec un événement au service du meilleur de la création cinématographique. Un événement plus large que le Festival du nouveau cinéma de Montréal, qui, quand même, n’est jamais cité dans le rapport Secor
(1) ?

Le requiem est déjà chanté pour le FFM. Mais à qui offrirons-nous le Te Deum ?
  1. En fait, comme on le constate, ce rapport est complètement bidon.
Rétrospective Chris Marker
Le plus célèbre des cinéastes inconnus
par Robert Daudelin

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 8-11 ]

Chris Marker, à droite (1963).
Nous pourrions privilégier une approche négative, du genre : « Que serait le cinéma moderne sans Chris Marker ? » Et la panique de s’installer dans notre esprit ! Car ce diable d’homme a transformé le cours des choses.

Identifié au documentaire dont il a changé la définition même, il a aussi bouleversé la fiction avec une œuvre de 28 minutes, La jetée (1962), véritable film-culte, classique de la cinéphilie, d’où qu’elle soit, objet même d’un remake (12 Monkeys de Terry Gilliam, 1996).

À 83 ans, alors que, nous dit-on, il travaille toujours à plusieurs projets, Marker demeure mystérieux et inclassable. Pourtant il est partout dans le cinéma auquel nous tenons, qu’il soit documentaire ou de fiction. Mais jamais là où on l’attendait : la force de Marker, alors qu’il est toujours d’une fidélité rigoureuse au parcours qu’il semble s’être tracé, c’est de nous surprendre à chaque nouveau film. Et c’est vrai depuis Dimanche à Pékin (1956), et encore plus depuis Lettre de Sibérie (1958) où la voix du cinéaste vient troubler la quiétude du spectateur et secouer son confort et sa confiance naïve dans les images. Ce n’était pourtant là qu’un début ! Ce questionnement entêté des images, de ce qu’elles ne veulent pas dire, sera désormais le moteur même de chaque nouvel opus – films militants inclus, ce qui est loin d’être évident.

Le cinéma de Chris Marker est surdéterminé par une grande sagesse qui invite toujours à regarder l’image, et derrière l’image. Ce cinéma, essentiellement critique, donc actif et engageant, nous parle de l’histoire contemporaine, de la Révolution russe à Mai 68, en passant par la Révolution cubaine. Mais toujours le regard du cinéaste, soit-il totalement engagé, compromis au besoin, est un regard critique qui nous oblige à dépasser l’immédiat, à faire violence à la chronologie pour évaluer l’histoire immédiate à l’aune de l’histoire humaine. Nul film mieux que Sans soleil (1982) n’illustre l’approche philosophique de Marker : le documentaire peut désormais être « essai ».

[ extrait seulement, texte complet voir 24 images n° 119 p. 8-11 ]
« Sans soleil a été tourné intégralement avec une caméra Beaulieu 16 mm, muette (il n’y a pas un plan synchrone dans tout le film) avec bobines de 30 mètres - 2’44 d’autonomie ! – et un petit magnétophone à cassettes – même pas un walkman, qui n’existait pas encore… Le seul élément sophistiqué – pour l’époque – était le synthétiseur d’images Spectre, emprunté pour quelques jours ». (Précisions apportées par Marker en octobre 2002, au moment de l’édition DVD du film). Le film a donc bien été tourné par Marker lui-même : Sandor Krasna, identifié au générique de fin comme caméraman (et aussi auteur des lettres qui tiennent lieu de commentaire au film) est l’une de ces mystifications à la Pessoa qu’aime pratiquer le cinéaste. Se cachant derrière ce personnage inventé de toutes pièces (dont Marker a même écrit la biographie et à qui il donne un frère musicien, responsable de la musique du film, comme de celle de Junkopia l’année précédente et du « tissu sonore » du Souvenir d’un avenir en 2001), le cinéaste peut être encore plus personnel et se permettre un degré d’abstraction qu’on lui aurait sans doute reproché autrement.